#1102

Pas culturellement correct, épisode 32: la science-fiction et le merveilleux, c’est sale. Avant-hier soir, je me trouvais à un buffet après une conférence aux Chartreux, la grande cité scolaire catho où officie mon ex-coloc. Un vieux bonhomme auto-édité s’était glissé là, grosse barbe de Père Noël et même la veste rouge qui va avec. Il me demande si je suis prof aux Chartreux, je lui explique que non, je suis éditeur. Ah, comme moi, me dit-il (ah ah ah). Et de me demander, fatale erreur, ce que j’édite. Réaction à ma réponse: « ha ». L’oeil soudain éteint, l’attitude gênée.

#1101

Fin du voyage parisien: tôt levé une fois encore, afin de tenir ce blogue à jour (faut être fou), je quitte l’appartement de mon oncle pour une petite balade à pied, en attendant l’heure de mon rendez-vous avec Rafu. Le terme « flâner » n’existe pas en anglais, il paraît que c’est même un concept très français. Eh bien soit: flânons. J’apprécie également le terme « se baguenauder ». Désuet et amusant. Il faut bien avouer que j’ai un certain penchant pour le vocabulaire désuet, l’autre jour un ami me faisait remarquer que j’étais sans doute le seul à parler d’une gabegie.

Dans son expo, Cabu explique qu’il apprécie notamment la qualité d’anonymat, dans Paris. Je ne discerne pas très bien en quoi il s’agirait d’une qualité, il me semble plutôt qu’il s’agit d’un travers urbain assez triste. D’aucuns, à Paris, tentent de vaincre ce mal par l’excentricité de leur tenue: je croisai tout d’abord Lucky Luke — qui a pris de l’âge, depuis le temps qu’on racontre ses aventures en bédé, mais c’était bien lui: Stetson blanc, foulard rouge, etc. Puis une femme-de-fer qui ferait passer même Marion Mazauric pour une douce créature — cheveux gris en brosse, grande taille, visage pointu, cuir et métal, veste cintrée, hautes bottes, accessoires inquiétants. Enfin, sans doute plus banalement, c’est Hercule Poirot que je croisai — tout y est, de la petite bedaine à la calvitie, la fleur à la boutonnière, l’élégance un peu ancienne, et la moustache of course! sans doute suis-je encore dans l’atmosphère de l’essai que je sors bientôt aux Moutons électriques (co-écrit avec Xavier Mauméjean), mais la ressemblance me frappe.

Passage par le quartier de l’Horloge: je me souviens l’avoir vu construire, dans ma jeunesse parisienne. Je réalise n’y être jamais allé depuis, en fait. D’utopie architecturale, tout ce béton de la fin des seventies est déjà passé à une lourdeur un peu angoissante, un enfermement souillé par le Co2. Je viens de passer devant une petite librairie de bédé, « Super-héros », en voici encore une autre: « Fantasmagories ». Fou le nombre de librairies de bédé qu’ilo peut y avoir à Paris. Il est vrai que c’est le dernier refuge des bonnes ventes de livres.

Attendant Rafu, je m’assied sur le rebord métallique de la fontaine du Centre Pompidou. Quelques jeunes gens visiblement heureux sortent devant l’IRCAM. Des touristes passent et repassent. Photo, photo, photo. Un groupe de jeunes blonds me demandent de les photographier. Beaubourg ensuite: peu enthousiastes, malgré quelques bonnes surprises (les peintures d’Yves Klein au feu, les débuts multicolores de Rauschenberg). Sommes-nous réactionnaires? Nous devons bien reconnaître demeurer très attachés à la narration — d’où notre goût, en ces lieux, plutôt pour la photographie. Superbe expo des collections de la Caisse des Dépôts, à ce titre. Temps de regagner Lugdunum, où dès le soir je poursuis les « mondanités », avec une intéressante conférence d’un ponte culturel local, étonnant d’équilibre entre la provocation et le politiquement correct. La médiation culturelle est visiblement affaire de diplomate.

#1100

De retour rue des canettes, Sam me propose de rencontrer le directeur de Buchet-Chastel, avec lequel je m’entretiens donc d’une proposition de collection. L’homme est compétent, il sait de quoi je lui parle et le dialogue semble fructueux. Enfin ai-je l’impression d’avancer un peu dans ce projet.

Afin de continuer dans l’impromptu inhabituel, je passe ensuite chez Nicaise, où Michel-Ange m’accueille avec la gentillesse d’un vieil ami. posant mes affaires derrirèe son bureau, je fais le tour de cette extraordinaire librairie: dans ses reliures modernes se cachent du Matisse ou du Cocteau, par exemple, tandis qu’au mur sont accrochées les pages d’un ouvrage de Cendrars illustré d’aquarelles originales de Sonia Delaunay… Aucun prix d’affiché, bien entendu: nous somems chez les très riches et les grands collectionneurs. A la petite table centrale, deux hommes feuillettent avec précaution de grasses feuilles tirées de beaux coffrets. A l’étage, les vitrines exposent des herbiers très esthétiques et assez poétiques de Marinette Cueco, tirés d’un récent ouvrage de ces fous de PaNaMa – dont un tirage de tête est ici proposé. Le plancher grince sous mes pas, j’admire ces planches de kraft chargées de compositions végétales épurées. En bas, je m’assied un instant à la table, échange ma carte de visite avec celle d’un galeriste et éditeur d’art de Bogota – la Colombie et la richesse, vous imaginez aisément les néfastes associations qui viennent aussitôt en tête!

Au sortir de la librairie, une amie éditrice se charge rapidemment de me remettre la tête à l’endroit: je suis bien moi-même et non une version alternative. Elle me refuse un livre. Trop ceci et pas assez cela — ce livre est maudit, en tout cas on me donne toujours le même type de réponse. Durant la nuit, nouvelle insomnie: les rouages mentaux enfiévrés, je cogite à la manière dont pousser plus encore les particularités de cet ouvrage, le rendre vraiment excentrique; j’ébauche aussi dans ma tête le plan du deuxième Ariel; et je rumine sur les prochains changements à apporter à Fiction… Le lendemain, le levé sera un peu laborieux. C’est la tête embrumée que je blogue, avant de filer chercher à la gare de Lyon mon petit camarade Rafu. Resto russe, Palais de Tokyo et Musée d’art moderne de la ville de Paris, un tour dans le jardin du musée du quai Branly, avant que d’aller tenir réunion de travail chez Mnémos. Le soir venu, nouvelles mondanités mais très retenues, presque intimes: un petit cocktail chez Klincksieck en l’honneur des auteurs récents de la collection « 50 questions » – dont nous faisons partie. L’occasion de rencontrer mon éditrice, avec laquelle je n’avais travaillé que par mail, et d’échanger quelques considérations avec le boss des Belles Lettres, déjà rencontré une fois lors de l’accord des distribution des Moutons électriques. Petits fours et vin rouge, au milieu des dos rouges passés des Budé. De l’autre côté de la vitrine, la nuit efface le mur de la Sorbonne et assourdi le trafic automobile.

#1099

En fait de tournée des musées, ce fut une journée de mondanités. Je prévoyais de me changer les idées, avec ce petit séjour parisien, mais jamais je n’aurai envisagé des activités aussi… inattendues. La matinée avait commencé de manière ordinaire, avec un réveil très tardif, mon coloc du moment m’appelant pour m’annoncer qu’il n’avait rien cassé, un peu de blogue, et une flânerie dans le Quartier latin. Je devais déjeuner avec mon ami Sam, qui bosse chez Buchet-Chastel. A l’heure dite, je le trouvais campé au milieu de l’étroite rue des canettes. Il m’annonça son intention de me présenter Michel-Ange. I beg your pardon?

Michel-Ange travaille chez Nicaise, librairie de bibliophilie moderne. Comme nous arrivions à l’angle de la rue, il fermait boutique et nous proposa immédiatement que nous mangions ensemble. Montant à l’étage d’une pizzéria, nous discutâmes aussitôt comme si nous nous connaissions de longue date, par le charme de notre amitié pour Sam. A peine étais-je assis dans l’angle de la pièce, contre une fenêtre diffusant une agréable fraîcheur, qu’on me saluait par mon nom: Sébastien, le camarade éditeur qui avait passé le week-end chez moi à Lyon, venait lui aussi déjeuner là. Amusante impression d’être un autre: discussion amicale avec un étranger tandis qu’un ami à quelques tables de là discute avec quelqu’un d’autre. Et cette étonnante incarnation dans la peau d’une version alternative de moi-même se poursuivit après le repas, lorsque Sam m’annonça que nous devions nous rendre chez François Avril.

Avec un calme étonnant, j’aprouvais cette idée pourtant objectivement stupéfiante de rencontrer l’un des artistes que j’admire le plus, en son propre atelier. Je me souviens encore de la fois où, en séjour chez des amis à Amsterdam, j’entrais dans une librairie de bédé et découvrais que s’y tenait une grand expo d’Avril: le bonheur! Mais pour l’heure, la réalité me conduisait dans le 9e arrondissement, à descendre la rue Rochechouart jusqu’à un grand porche grillagé. Le code tapé, nous montâmes au premier, Sam sonna à une porte au bord de laquelle une boîte à lettres porte « Avril » dans la caligraphie habituelle de l’artiste. Terriblement self-conscious, j’entre à la suite de Sam dans le grand atelier lumineux, une pièce aux murs beiges éclairée par deux hautes fenêtres. François Avril est charmant, sa photo dans le tome 7 du Cahier dessiné ne lui rend pas justice: il s’étonne d’ailleurs d’y paraître si sombre et revêche. Avec une gentillesse désarmante, il nous explique avoir installé plusieurs tables de travail dans la pièce, aujourd’hui, car il ne va pas tarder à recevoir d’autres dessinateurs: en compagnie de Juillard, Mattotti, Loustal et Moebius, ils se ménagent des après-midi de marathon dessiné, où chacun planche sur le même thème imposé. Avril s’étonne de cette aubaine, s’enthousiasme pour ces rencontres, nous montre fièrement le grand dessin en couleur que Moebius a exécuté la fois précédente et lui a offert. Grand artiste lui-même, Avril parle pourtant avec une modestie de débutant et l’entrain d’un passionné. Si je n’en reviens pas de me trouver là, lui-même semble vivre sa situation avec une candeur toute simple. Et de nous expliquer où habitent chacun de ses confrères du jour, de nous faire admirer ses dernières acquisitions de collectionneur: une immense planche originale de « Krazy Kat » d’Herriman, des strips non moins originaux de Milton Caniff et d’Alex Raymond… On sonne à la porte, entre André Juillard puis, oh my God, Lorenzo Mattotti. Je me trouve dans la même pièce qu’Avril et Mattotti? Je papote avec eux? Nous prenons congé, tout de même, avant l’arrivée du clan Giraud qui tarde: enough for a day. Sam me reproche gentiment ce départ, mais je ne nous voyais pas « taper l’incruste » plus longtemps. J’ai discuté avec Avril, je suis sur un petit nuage. Etonnant comme j’ai peu vu de ses oeuvres, du coup: l’homme est (beaucoup) trop modeste.

#1098

Après une nuit encore lacérée par les lames de l’insomnie, je passe, la tête encore embrumée, laisser mes clefs à la librairie pour Rafu, des fois que. Installé dans un TGV un peu en retard, j’ouvre l’Huma du jour et découvre presque aussitôt que Beaubourg est fermé pour cause de grève: et zut, je me rendais justement à Paris dès ce lundi parce que le Centre Pompidou est l’un des rares musées parisiens qui ne soit pas fermé le lundi…

Désoeuvré, je remonte lentement les quais. Sur une petite place, des travaux ont jeté à bas le mobilier urbain. Sur le socle renversé d’un poteau, un grand papillon frémit délicatement au soleil.

A l’Hôtel de Ville, l’expo sur Doillon n’a pas encore débutée, je me rends donc à celle sur Cabu. Je n’ai jamais vraiment prisé ce dessinateur, admirant l’aisance de son trait mais fort peu son humour souvent lourd et réactionnaire. Belle expo tout de même, quoique le film l’accompagnant soit d’une jolie niaiserie. Le hasard fera que je passe, un peu plus tard, devant le siègle de Charlie Hebdo.

Devant le Centre Pompidou, les touristes errent, en désarroi. Devant moi, un garçon tiré par deux molosses s’arrête devant une palissade de tôles ondulées vertes et blanches, enserrant le terrain vague formé dans un angle par la disparition d’un immeuble. Des aboiements s’élèvent de l’autre côté du mur de fer, le garçon échange quelques paroles par-dessus les jappements, se présente ensuite à la porte du terrain vague, commence à triturer une lourde chaîne. Un autre garçon émerge derrière la grille: il est complètement nu, même sa tête est rasé. Il laisse entrer son copain, le mur de fer se referme.

Je m’étais promis de prendre du temps pour avancer un synopsis de roman. La machine à idées fontionnant à plein lorsque je marche, et puisque j’en ai tout le loisir, je m’installe dans un Starbucks boulevard de Sébastopol, pour gratter un peu en sirotant un de leurs délicieux chai tea latte.

Poursuivant ma dérive de sucette historique en sucette historique et de place en bouche de métro par Guimard, après un passage à la librairie Galignani j’aborde l’Opéra, où je n’ai rendez-vous qu’en fin de journée. Nouvelle pause Starbucks, quelques pages. Repartant pour République, histoire de dire bonjour à une copine qui bosse à la librairie l’Arbre à Lettres (33 Bd du Temple), j’effectue dans un pub un nouvel arrêt écriture, de quoi reposer mes voûtes plantaires qui protestent, et de boire une demi-pinte de Strongbow. Au proche horizon, la tour St Jacques emmaillottée de blanc mime une navettte spatiale sur le pas de tir. Les garçons que je croise sont souvent beaux, les bancs franchement trop rares. En fin de journée, la lumière se fait caressante, éveille des ors à l’angle des toits. Le soleil déclinant attendri la ville — on respire du rose, écrirait Réda.