#6341

Ville engorgée et cacophonique du samedi. Boum-boum et arcs en ciel de la pride à l’angle de la cathédrale, bétaillères à CRS au coin de la Victoire, drapeaux et sifflets pour la Palestine en croisant les Capucins. Que d’agitation. Dans la poche un petit bouquin de Dhôtel (André, quel beau prénom), glané en boîte à lire, antithèse de tant de brouhaha, un auteur rêveur et promeneur. À la maussade fraîcheur du matin succède déjà une certaine pesanteur orageuse.

#6340

M’asseyant sur la terrasse, je repose de suite mon livre (le sixième et dernier tome à ce jour de la formidable série polar-fantasy de Melissa Scott, « Astreiant », si quelqu’un est curieux) pour me relever, car une tache jaune vient d’attirer mes yeux, au-dessus d’autres feuillages. Oh, mais c’est le millepertuis, qui s’est haussé jusqu’à pointer une, non, deux fleurs. Il y parvient rarement, vite grillé qu’il est par les chaleurs, et pourtant il se trouve à l’ombre de la clôture enlierrée. Lequel lierre cède enfin du terrain devant les lianes de la plante fromage (mais si, ses feuilles ont goût de camembert) et de la Suzanne aux yeux noirs. Plus bas, le géranium de la défunte vieille dame ma voisine a bien repoussé, d’un vert tendre. L’unique fleur de la campanule vient de flétrir. Ciel uniformément gris, légère brise : on respire de nouveau.

#6339

« Braconnier du savoir », jolie formule. En allant retirer un colis, tout à l’heure (la monumentale biographie de Pessoa, mais quand vais-je lire un tel pavé ?) ,je pensais à Edgar Morin qui vient de mourir à l’âge formidable de 104 ans. Au moment où les fascistes semblent aux portes du pouvoir et où la plupart des belles personnes de droite de cessent de les singer, perdre un tel esprit, si ancré à la gauche de la pensée, quel grand malheur. Et « les personnalités politiques de tous bords lui rendent hommage », ben tiens. On ne lit plus, pense-t-on encore ?

#6338

L’air immobile, voici le véritable ennemi. Lorsque la brise tombe, Bordeaux cuit. Passant ce matin par la petite place anonyme devant chez moi, sous les arbres je sentis une brise caressante puis cette fugitive fraîcheur s’évanouit. On réapprend vite à faire quelques pas de plus afin de passer sur le trottoir à l’ombre. Les courses matinales sont brèves, une baguette pour le dîner de ce soir, le renouvellement d’un médoc à la pharmacie, un roman en boîte à lire (tiens, ce sera le quatrième Grasset de ma bibliothèque, un Dominique Fernandez). Même la senteur des jasmins et des chèvrefeuilles semble pesante. Appréciant qu’Attila le maire désherbeur ne soit pas encore passé dans le coin, je regagne tout de même assez vite l’abri relatif de mes pénates. Difficile de réaliser que l’été n’est que dans un mois.

#6337

J’écoute la rumeur de la ville depuis un recoin du jardin où s’attarde encore un peu de fraîcheur matinale. Les roucoulements des pigeons se mêlent aux grincements des autobus. En dépit de l’écrasante chaleur de ces jours, le printemps s’affirme toujours, dans les pépiements des oiseaux comme dans l’intense verdure de la végétation. Les deux bambous renaissants contre toute attente érigent des lances aux teintes tendres. Le grand micocoulier bruit et frémit dans la brise qui sauve encore Bordeaux. Tout à l’heure au parc voisin, les jets d’eau brumisaient doucement les platebandes touffues et plus loin, à l’une des entrées, un jardinier poussait une danse de feuilles mortes avec le souffle d’un tuyau ronflant. Levé de plus en plus tôt, j’essaye de profiter des heures encore légères, en regrettant la rudesse auvergnate de la semaine passée.