#6338

L’air immobile, voici le véritable ennemi. Lorsque la brise tombe, Bordeaux cuit. Passant ce matin par la petite place anonyme devant chez moi, sous les arbres je sentis une brise caressante puis cette fugitive fraîcheur s’évanouit. On réapprend vite à faire quelques pas de plus afin de passer sur le trottoir à l’ombre. Les courses matinales sont brèves, une baguette pour le dîner de ce soir, le renouvellement d’un médoc, un roman en boîte à lire (tiens, ce sera le quatrième Grasset de ma bibliothèque, un Dominique Fernandez), même la senteur des jasmins et des chèvrefeuilles semble pesante. Appréciant qu’Attila le maire désherbeur ne soit pas encore passé dans le coin, je regagne tout de même vite l’abri relatif de mes pénates. Difficile de réaliser que l’été n’est que dans un mois.

#6337

J’écoute la rumeur de la ville depuis un recoin du jardin où s’attarde encore un peu de fraîcheur matinale. Les roucoulements des pigeons se mêlent aux grincements des autobus. En dépit de l’écrasante chaleur de ces jours, le printemps s’affirme toujours, dans les pépiements des oiseaux comme dans l’intense verdure de la végétation. Les deux bambous renaissants contre toute attente érigent des lances aux teintes tendres. Le grand micocoulier bruit et frémit dans la brise qui sauve encore Bordeaux. Tout à l’heure au parc voisin, les jets d’eau brumisaient doucement les platebandes touffues et plus loin, à l’une des entrées, un jardinier poussait une danse de feuilles mortes avec le souffle d’un tuyau ronflant. Levé de plus en plus tôt, j’essaye de profiter des heures encore légères, en regrettant la rudesse auvergnate de la semaine passée.

#6336

La grande brassée d’images poursuit son infusion, jusque dans mes rêves. Processus habituel chez moi que ce doux remue-méninges, et ce « retour d’estive » me donne aussi le temps de songer à ce que me disait mon hôte, sur l’aspect « post-apo rural » d’une telle région : population vieillissante des villages, burons effondrés, et jusqu’aux petites villes, stations désuètes qui somnolent dans leur souvenir thermal. Au retour, une traversée du plateau de Millevaches, cœur de la « diagonale du vide ».

#6335

Longtemps, j’ai mis à profit le moindre de mes voyages pour alimenter les fictions que j’écrivais, les enquêtes de Bodichiev. Non seulement je me refusais à écrire sur des lieux que je ne connaissais pas, mais c’est dans ces lieux vus et un peu connus que je trouvais matière à intrigues. Pour le dernier roman, Missions hantées, actuellement en relecture chez l’éditeur et devant sortir en septembre, j’avais tant épuisé tout le contenu de ma boîte à souvenirs (ma propre mémoire et les textes de voyages sur mon blog) que je fus obligé de me creuser les méninges et en particulier d’exploiter mes réminiscences d’une simple journée à St Ives. Au moment où je débute le travail de digestion et percolation des images de ces quatre jours auvergnats, délicieux, je ne saurai dire s’ils formeront à un moment ou un autre matière à fiction, d’autant que je pense en avoir fini avec monsieur Bodichiev — mais il ne faut jamais dire jamais.

#6334

Retour d’estive… Un peu de repos dans le Massif central, logé à 1400 mètres d’altitude. Par monts et forêts, avec quelques détours très Belle Époque (le funiculaire, le silence des villes thermales hors saison). Sous les frondaisons d’hêtres (vert clair) et de sapins (vert foncé), dans le moindre rayon de soleil dansent insectes et touffes de pollen. Au bord d’un lac, dans un bourg médiéval, par les chemins verts et dans les prairies fleuries de silène, de cerfeuil, de pissenlit et de bouton d’or (c’est ce qui parfume le Saint-Nectaire l’été… miam !), reliefs tout doux, immense verdure. En quatre jours, nous sommes passé de la froidure d’un hiver avec vestiges de neige, à un beau printemps très vert et gonflé d’humidité, à un début d’été en manches courtes, pour revenir dans un Bordeaux suffocant. Je reviens la tête pleine de belles images, du genre, c’est banal à dire, qui enrichissent la mémoire et peuvent éventuellement fertiliser un texte.