#6071

Des flammèches sont en train d’éclore. Et je lis, je lis. Des rattrapages, en quelque sorte : L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon et The Amazing Adventures of Kavalier & Clay de Michael Chabon. Beaucoup apprécié les deux, mais à des degrés différents : le Zafon est très mélo et trop hétéro pour mes goûts, le Chabon plus littéraire et l’un des protagonistes est gay. Dans les deux cas, des environnements politiques de cauchemar, le franquisme et le nazisme, comme si j’avais besoin de cela dans le contexte immédiat. Je viens de commencer la lecture d’un autre pavé connu, 1Q84 d’Haruki Murakami, très intrigant comme toujours.

#6070

Hier soir, rentrant un peu fourbu d’une journée à la librairie, j’ouvris vite la porte du jardin à l’insistance de la chatte, que son enfermement d’un jour avait un peu énervée. Je n’eus pas le temps de finir de relever le store qu’un pépiant boulet gris fonça au-dessus de la clôture, hoquetant d’une stridente colère. Ma chatte effectua une sorte de huit, précédée d’un autre volatile, elle qui jamais ne chasse et ne réagit guère depuis deux ou trois au vacarme impudent des merles grattants le sol de mon micro sous-bois. Avec un cri de détresse, la merlette pourchassée vint se loger à mes pieds, sous la petite table métallique de jardin. L’air vaguement éberluée, ma chatte ne la suivit pas et, me penchant, je ramassai l’oiseau prostré. Dans ma paume, la merlette se redressa sur ses deux pattes, secoua un peu le désordre de ses ailes, puis resta à respirer, regardant autour d’elle et me considérant d’un œil sombre. Un bon quart d’heure je demeurai ainsi, debout sur la terrasse, immobile un oiseau dans la main. Mon téléphone laissé à charger dans le salon, je ne saisi pas de photo de ce curieux instant aviaire. Enfin, la merlette se redressa, enserra une seconde mon pouce de sa griffe puis étendant ses ailes brunes, elle s’envola, alla se jucher sur une branche du troène au-dessus de moi. Un autre quart d’heure, elle resta là à reprendre ses esprits, puis dans un froissement de feuilles alla rejoindre l’autre merle qui, plus haut, continuait de cadencer son alarme.

#6059

Je suis un peu triste. Je viens de finir de lire le dixième et certainement dernier des « Tales of the City » d’Armistead Maupin, une série que j’ai lue et relue au cours des décennies. Et puis j’ai également lu le dernier David Lodge qu’il me restait à lire. Il était de ces auteurs que… disons que je les « économise », essayant de ne pas encore, pas déjà (!), avoir tout lu d’eux : Iain Banks, Christopher Fowler, Jean Giono, Haruki Murakami… sont de ces auteurs précieux, que je ne souhaite pas finir de lire – mais que je relis volontiers, aussi.

#6058

On ne saurait tomber mieux pour parler d’espoir : je viens juste de sortir cette anthologie, Solarpunk – vers des futurs radieux, où pour célébrer les 20 ans de la maison d’édition que j’ai fondé, j’ai collecté des nouvelles de 16 auteurs tendant vers une SF écologiste et porteuse d’un brin d’espérance. Quelques pas vers l’apaisement, au moment où pour les prochaines élections françaises l’extrême droite se fait peu à peu rattraper par le nouveau front populaire.

« Nous avons deux options. Le pessimisme, qui consiste à baisser les bras et, ce faisant, à contribuer à ce que le pire arrive. Ou l’optimisme, qui consiste à saisir les occasions qui se présentent et, ce faisant, à contribuer à la possibilité d’un monde meilleur. La question ne se pose même pas.” (Noam Chomsky)

#6057

Il y avait jusqu’à peu deux silhouettes familières dans les rues de mon quartier, deux figurants aux allures de Laurel et Hardy arpentant les artères sans jamais faire la manche, marchant et prenant le bus, montant et descendant, tous les jours, toute la journée. Laurel, un petit bonhomme voûté au nez pointu sous sa casquette, ne causait pas, laissant parler pour deux le gaillard Hardy, yeux cernés de cardiaque sous une touffe de cheveux blancs jaunâtres, d’une voix roulante et peu compréhensible dans son sabir d’espagnol et de français. Je suppose que Hardy est mort le premier, comme toujours, laissant Laurel poursuivre seul cette curieuse existence ambulante. Il cause maintenant, un peu, et à un arrêt de bus l’autre fois m’a demandé si j’étais écrivain ou éditeur, se souvenant d’un bref échange que j’avais eu avec son défunt camarade – pour simplifier j’ai revendiqué le métier d’éditeur. Non loin un monsieur du type vieil intello de province leva un regard intéressé en déclarant être écrivain – « Vous publiez quoi ? » m’interroge alors l’homme. Science-fiction et fantasy fais-je en sachant que d’ordinaire cela suffit à refroidir les adeptes des mémoires rurales. « Ah, moi ce sont les voyages mais il est difficile de trouver un éditeur. » Je n’ai pu m’empêcher de lui dire qu’hélas il y a plus de gens qui veulent écrire que de gens qui veulent lire… « Et beaucoup plus d’écrivains que d’éditeurs », fit-il philosophe comme le bus arrivait. J’ai songé qu’avec la marée montante de l’auto-édition ce n’était plus exactement l’équation malheureusement.