#1068

La banlieue parisienne, même proche, me semble toujours un espace foncièrement étrange, pour ne pas dire étranger. Je n’en reviens pas de maintenant connaître un peu mon chemin au sein d’Ivry-s/Seine — alors qu’en vérité, c’est pour ainsi dire tout droit, depuis la mairie aussi bien que depuis la gare. Mais tout de même, quelles sont… étranges (Axel dit que j’utilise trop ce mot), ces conurbations périphériques, espaces vagues où par remous successifs les fonctions utilitaires de différentes époques déposent leurs strates. Auprès de la mairie (arrêt du métro), des empilements de cubes en béton crient le souvenir des utopies architecturales manquées des Seventies. Autour de la gare (arrêt du RER), les aspirations intellectuelles d’une municipalité, autre utopie, se lisent dans les noms de rues: Descartes, Spinoza — mais qui lit les philosophes dans ces petites maisons de brique usée? Dérisoire culot, comme dans un autre nom, la maison de la culture Lénine. Ou comme dans cette colossale pierre plate, portée à bout de bras d’acier à l’entrée d’un lotissement. Pour rien.

Résidences, commerces, industries: tout est petit, tout semble vieux, une sorte de lassitude pèse sur une telle banlieue.

Un peu plus loin, en direction de la Seine et du canal, je me laisse chaque fois séduire par cette petite place aux arbres bien alignés, puis par ce rond-point dominé par les facades d’une cité dont la sévérité est un peu gommée par la chaude couleur des briques. Comme d’habitude, le ciel est gris, il bruine. Je ne crois pas être jamais venu à une réunion de mes représenrtants (but ultime de ces expéditions à Ivry) sous un temps radieux. Mais le gris sied à ces cendreuses régions, où l’aspect faussement provincial cède vite la place à l’effroi post-industriel.

C’est tout d’abord une longue avenue sans âme, dont la fin est marquée par le spectacle un peu effrayant d’un haut immeuble à l’abandon. Une grande forme de béton, dressée à un croisement, toute en excroissances carrées/arrondies comme les années 70 savaient en faire. Ancienne résidence de luxe? On ne sait plus, tout est sale, vide, cassé. Encore arrogante, pourtant, cette demeure à l’architecture d’une avant-garde d’autrefois. Je bifurque juste après, pour me glisser entre les boîtes géantes des entrepots. En cheminant sur d’anciens pavés, on passe ainsi de la désolante médiocrité banlieusarde à la brutalité industrielle.

Il faut connaître: tourner ici, après le portail rouillé, suivre les rails, dépaser les empilements de palettes, une petite maison courbe l’échine au bord de rien, c’est là qu’est installé mon diffuseur. Au-delà du canal, le Chinagora dresse ses tourelles, relève le bord de ses toits, on croirait la citadelle d’un manga post-cataclysmique. Un monument de mauvais goût, caricature bétonnée et démesurée de la grâce chinoise. Tout cet environnement est brutal, je ne trouve pas d’autre terme. À l’image de la passerelle sur la Seine: le simple mot de « passerelle » évoque normalement une structure légère, un petit pont réservé aux seuls piétons. Ici, c’est un gazoduc, sorte de T inversé au béton souillé, brisé, tagué, toujours massif, on sent bien que le passage des piétons sur son bord n’est qu’une concession, une pensée tardive.

#1067

Je marche dans une rue, entre de hauts immeubles en brique. La lumière crue découpe de grandes et longues ombres sur le sol gris, est-ce Londres? Je crois sentir la mer. Lavées par la lumière trop blanche, sous un ciel d’un bleu glacial, les façades deviennent blanches à leur tour, lisses, on croirait qu’elles sont recouvertes d’un gel. Je m’approche, touche du doigt: suis-je sot, c’est du verre, les façades sont en verre, devant les murs en brique. Chaque immeuble enfermé dans un bloc transparent. Baissant les yeux au sol, je vois que malgré tout, des petites mousses vertes percent en bas des immeubles, se logent dans des craquement du trottoir. Mes pieds ne touchent plus le sol, je flotte à quelques centimètres des dalles de béton, relève la tête — un trait d’un froid intense me transperce, je… me réveille, en haletant. Mal au dos, frissons.

#1066

Je sais, je sais, j’cause peu en ce moment. Petite période de speed éditorial, comme souvent, rien de grave. Bouclé les Anges électriques, somptueux ouvrage; suis en train de m’occuper des derniers détails pour le 4e Fiction, et le nouveau site des Moutons électriques ne devrait plus tarder à être en ligne…

Niveau lecture, j’ai dévoré rapidemment l’heinleinienne « trilogie Dingillian » de David Gerrold, très sympa mais alors, quelle barbe les passages hard-science! Lu à Paris l’autre jour Le Célibataire français du toujours savoureux essayiste dix-neuviémiste Jean Borie. Qui assène au passage quelques vérités un peu douloureuses à lire. Lu aussi le nouvel album de Jiro Tanigushi, Ciel radieux, toujours sensible et étrange. Et puis là, j’entame le premier des deux Georges Foveau réédités ces jours-ci en Folio-SF, j’étais assez curieux de lire ça, mélange fantasy/SF ethno/polar/langue précieuse… Pour le moment c’est chouette, même si l’auteur se prend un peu les pieds dans la trop grande circonvolution de sa langue, parfois… Mais ça me fait beaucoup penser à Malakansâr de Michel Grimaud, où j’en suis dans ma lecture – et il s’agit d’un roman que j’adore, donc excellente référence.

#1065

Rentré de Paris. Fourbu bien sûr. Et cette chaleur! Mais une soirée particulièrement chouette (avec un ami cher puis un peu avec mon oncle), et ce matin un tour à Orsay (Caroll’, d’infinis remerciements!) avec une assez émouvante expo Carrière/Rodin (trop brève hélas) et une épatante expo sur un Danois, Willumsen. Sans compter quelques retours à certains tableaux, comme l’on visiterait des familiers. More later, quand reposé.