#779

>> Devon & Cornwall (3)

Dartmoor — Il faut bien que je parle de Dartmoor, mais qu’en dire qui ne soit ni banal ni trop vague? Ce séjour me donne l’impression d’avoir atteint les limites du procédé des « carnets de voyage ». De manière plus générale, ne fais-je pas avec ce blog « montre (de) la banalité au coeur de (ma) vocation à la singularité », pour citer Jean Borie, en me livrant tant et tant à l’une de « ces activités qui n’en sont pas et dans lesquelles l’individu moderne place ce qu’il croit être le coeur précieux de son être singulier »? D’ailleurs, si j’ai fait bon nombre de photos durant ces quelques jours, ce fut moins pour illustrer mes visites, pour prolonger mes regards, que pour alimenter certains de mes prochains ouvrages en matériau photographique.

Dartmoor, c’est bien entendu le Chien des Baskerville, Sherlock Holmes enquêtant sur cette étonnante lande perchée à 300m d’altitude. Sortant de la voiture pour photographier les touffes de bruyère (il paraît qu’on en fait de la bière?!), les effondrements de tourbe, les moutons à tête noire, le jeux de la lumière sur ces collines peintes de paille et de Sienne, j’hésite entre une sorte d’exhaltation sans objet — juste provoquée par l’immensité de ce paysage, la désolation de ces reliefs que l’on croirait volcaniques mais ne sont que végétaux — et la tension écrasante de la solitude.

Nous avons opté de traverser le Moor par le milieu, ce qui nous prive de la vision des « tors » (les tas de pierre sculptés par l’érosion, situés plus loin au nord), mais nous permet de monter jusqu’au fameux pénitencier de Princetown, en plein centre du plateau. Au lieu-dit Two Bridges, la route forme une boucle vers la seule ville du Moor, construite autour de l’impressionnante prison. Petite déception: le musée du pénitencier, conseillé par mon camarade Mauméjean, est fermé. Satisfaction: il fait un temps de chien. Eh! c’est que Dartmoor sous le soleil, sans la pluie cinglante et la brume cotonneuse, ç’aurait été passablement « faux ». Nous essuyons donc une remarquable bourrasque, grêle comprise, alors qu’il aura fait remarquablement beau durant tout le reste du séjour.

Photos utilitaires, disais-je: au-delà du Holmes auquel je vais enfin travailler en rentrant, se profile aussi un Hercule Poirot pour l’an prochain. Je m’interrogeais sur l’approche graphique à lui donner, sachant que là nulles gravures classiques existent, et que je n’ai aps spécialement accès à des photos et/ou publicités anglaises des anénes 30, type d’illus de toute manière déjà amplement utilisé pour mon Lupin et notre Holmes. Je songe donc, finalement, ponctuer mes pages de photos de détails architecturaux typiquement british. Et craignant que mes photos de séjours londonniens ne soient guère utilisables, et celles de mon oncle Jean pas assez abondantes, j’ai donc consacré une part non négligeable de mon « temps de regard » a repérer et mitrailler les fenêtres anglaises.

Et puis il y a Burgh Island, cadre tant des Dix petits nègres que, et surtout, d’Evil Under the Sun, alias Les Vacances d’Hercule Poirot. Nous filons donc par les routes extrêmement étroites et encaissées de la côte Atlantique, littéralement creusées dans la prairie, afin de rejoindre le lointain Bigbury-on-Sea et enfin voir, miracle de la vision d ‘un lieu devenu presque mythique à force d’en consulter la documentation (romans, feuilleton, photos…), cette colline plantée sur la côte, haute et ronde, qu’orne un élégant bâtiment art-déco, tout de blanc couronné de vert-cuivre étincelant. Marée basse, l’île n’est encore que presqu’île. Dans le sable, se lisent les traces du « taxi de mer », l’étrange véhicule haut sur roues qui permet de relier l’hôtel au rivage. L’estuaire de l’Avon scintille dans la brume azurée du beau temps, la rivière se perd dans la Manche en une impression de bancs de sable, de langues liquides, de rochers épars, d’étendues herbeuses et de longues traines d’algues, un marécage translucide, couleur de ciel et d’eau, d’huitre et de limon. De ce côté, la mer, retirée dans l’arc de la baie, semble n’être qu’une barre d’un bleu anthracite, immobile entre la pointe verte du rivage et les brisants invisibles des jupons de Burgh Island. De l’autre côté de l’île, la Bigbury Bay tire son croissant sous les falaises rousses.

The Moor

Dartmoor Prison

Burgh Island

#778

>> Devon & Cornwall (2)

Totnes — Première reprise de contact avec le charme d’une petite ville british, simple et belle dans son habit de façades pastelles, de pierres médiévales et de pluie battante.

La rue principale exhibe deux des forces que j’admire dans les boutiques anglaises: la gastronomie — et zut aux sots qui s’imaginent toujours que la cuisine anglaise est mauvaise: comment encore le croire devant les vitrines de salons de thé, aux étalages d’épais gâteaux couverts de crème, de scones dorés et de tartes appétissantes? — et les librairies. Avec un constat presque démoralisant pour le petit éditeur français que je suis: si plus personne ne semble acheter de livres en France, il suffit de remonter l’artère commerçante de n’importe quelle petite bourgade britannique un peu cossue pour y voir quantité de librairies. Totnes ne lésine pas: une bonne dizaine de bookshops sur bien peu d’hectares. Ah, s’il en allait pareillement chez nous!

À la Poste, où je me suis rendu afin de faire provision de timbres, une vieille dame plaisante gentiment avec la guichetière, explique que cela va être l’anniversaire de son frère, puis se penche vers sa voisine de guichet, tirant sur sa manche de gilet avec un « Hello my dear » souriant.

« Lovely morning isn’t it? » plaisante l’autre, tandis que la grêle martelle avec violence le perron du post-office. « Mais attention aux coups de soleil », ajoute-t-elle.

View from the hotel's window

#777

>> Devon & Cornwall (1)

Au moment du départ, la surface de la mer se fait moins froissée, lissant sa vieille peau d’émeraude nocturne.

Une fille parle dans les hauts-parleurs des caleçon longs du capitaine et de gilets de sauvetage. Il est vrai que l’eau doit être froide.

Un peu plus loin au large, une île à l’aspect de dent creuse se fait pleuvoir dessus, tandis qu’une trouée dans les nuages transforme en grand sous d’argent une baie ponctuée de cailloux, entre le rivage plat que fend seulement la pointe d’un clocher, et la grande île veloutée de forêt. La lumière se conjugue à l’éloignement pour nous faire croire que les récifs surfent sur un brisant brillant.

Roscof s’éloigne derrière le ferry et l’horizon passe du blanc de l’abord des îles au bleuté anthracite du large.

#775

Le piège: Jean et Gino m’ont convié à prendre la suite de cette liste. Argh.

1. combien lisez-vous de livres par an?

Houlà, impossible de répondre! Je n’ai jamais tenu de comptabilité. Et je lis tant et tant… Mieux vaut ne pas savoir, sinon ça (me) ferait peur. Et puis, comme le disait Gino, il y a aussi les bédés. Sans parler des magazines… J’ai actuellement vingt-huit bouquins sur mon étagère « à lire ». Ce qui sera fait d’ici la fin juin, sans doute.

2. quel est le dernier livre que vous ayez acheté?

L’énorme recueil de souvenirs de Nick Mason, sur Pink Floyd. Très beau, passionnant — et sans forfanterie: Mason est étonnament simple et sympa, c’en est même touchant. Cependant… la musique est étrangement absente d’un tel livre. Mason ne s’intéresse qu’aux anecdotes, visiblement pas à l’art.

3. quel est le dernier livre que vous ayez lu?

Un mauvais roman, hélas: « The Mount » de Carol Emshwiller. Vous vous souvenez de la fausse pub des Nuls sur l’Afrique du Sud? Ben ce sont les mêmes prémices: l’humanité considérée comme des montures. Des ET nous ont envahis et réduits à l’état de chevaux pour les porter. Oui, bon. C’est plat, ennuyeux, linéaire, pas spécialement bien écrit. Cette autrice est une formidable nouvelliste, mais alors pour ce qui est d’un roman….

4. listez 5 livres qui comptent beaucoup pour vous ou que vous avez particulièrement appréciés.

« Adieu à Berlin » de Christopher Isherwood. N’importe lequel des recueils de nouvelles de Sherlock Holmes, de Conan Doyle. N’importe lequel des romans sur l’Homme aux orchidées, de Rex Stout. Les deux Zorglub par Franquin dans les « Spirou et Fantasio » (on va les compter pour un, d’accord?). « Colline » de Jean Giono.

5. a qui allez-vous passer le relais (3 blogs) et pourquoi?

Oups. Je crois bien que les quelques bloggeurs que je connais ont déjà répondu…