#686

Au sein de l’exposition Steiglitz, à Orsay, le plus fascinant est peut-être (non: sans aucun doute) le film de 6 minutes qui s’y trouve diffusé en boucle. Manhatta par Paul Strand & Charles Sheeler, datant de 1920. Projeté à Paris en 1923, si je me souviens bien.

Six minutes muettes de paysages urbains new-yorkais. Une modernité de vapeur, de rails et de poutrelles, qui se fait presque abstraite lorsque s’y glissent des silhouettes humaines — de simples taches sombres, qui grésillent dans le décor de tall facades of marble and iron, parmi the work of walls and ceilings uprising to the clear sky. Une manière de steampunk, du vrai, radicalement esthétique et en prise sur un réel déjà enfui. La fascination du passé si loin et si proche s’agitant sur un écran.

I grant that everyone has the right to express their opinion in art matters, to applaud or disapprove, according to their own personnal way of seeing and feeling; but I hold that they should do so without assuring any authority. Marius de Zayas (1880-1961), article sur Picasso, Camera Works n°34/35, avril 1911.

#685

Gros rhume. Je viens de ne pas dormir de la nuit, tellement j’avais de la fièvre… Dès que j’ai le moindre bobo j’ai de la fièvre! Un moment, je me suis même réveillé plus ou moins persuadé d’être un dragon. Si, si. Mes mains sèches transformées en griffes, et mes yeux douloureux protégés par une paupière en écaille… Je lis sans doute trop de fantasy!!! Et pourtant, je viens justement de laisser tomber le dernier prix World Fantasy, des dragons sauce Trollope, que j’ai trouvé trop gratuit et un peu chiant.

#684

Tout d’abord, un soldat thaïlandais drague gentiment un jeune fermier thaïlandais, ils sortent gentiment ensemble, vont au cinéma, jouent au foot — et c’est tout, rien d’autre. Puis le soldat regarde l’album de photo de son boyfriend… Et l’histoire change complètement, il s’agit maintenant d’une légende sur un chaman qui pouvait se transformer en animal sauvage, et qui ayant été tué par la balle d’un chasseur se retrouva bloqué sur terre sous la forme du fantôme d’un tigre. Un tigre qui tue occasionnalement encore des villageois égarés, et que traque uns odlat, dans l’épaisse jungle thaïlandaise. Tigre et soldat se livrent à une traque où l’on ne sait plkus qui est le chasseur et le chassé, l’homme et l’animal (le tigre apparaissant le plus souvent sous la forme d’un jeune homme nu, couvert de tatouages). Le soldat tente d’attirer le fantôme une nuit, et tire — sur une vache, dont le fantôme s’éloigne ensuite dans la jungle.

Non, je n’ai pas pêté un plomb: c’est le résumé succinct du très étrange (euphémisme) film que m’a entraîné voir le sieur Fabrice Colin, hier. Tropical malady. Une manière inattendue de boucler ma petite semaine de vadrouille parisienne.

La veille j’avais été voir avec mon oncle Jean The Incredibles des studios Pixar — toujours un plein bonheur, esthétique génialement décalée (très sixties pour les persos et fifties pour les décors, ainsi que pour le générique de fin à la UPA), animation époustouflante, trouvailles continuelles et humour déjanté. Avec cependant un léger bémol: beaucoup moins d’originalité que dans leurs deux précédents films, nous sommes là dans une parodie de super-héros, donc en territoire assez connu.

Et pour le reste, qu’ai-je fait? Des promenades dans Paris, bien sûr (l’enchantement doré du dôme des Invalides, les rues grises rehaussées par un rayon de soleil soudain, la Tour Eiffel à travers un feuillage rouge, les quais du canal de l’Ourcq jusqu’à La Villette), quelques librairies, et quelques expos: les photos médiumiques (Maison Européenne de la Photographie), les tableaux de Marquet sur Paris et l’Ile de France (Musée Carnavalet, quasiment à côté), Franquin dans tous ses états (ah, la Turbotraction en vrai!!), Steiglitz et l’école de New York (à Orsay, splendide expo finalement moins intéressante pour les orginaux des tirages photographiques — troubles et minuscules — que pour les tableaux les accompagnant, par des artistes peu vus en Europe comme Demuth, Dove, De Zayas ou O’Keefe, ou bien les Picabia, par exemple).

Et puis des tas de visites sinon mondaines, du moins éditoriales — boulot, SP, contrats, bavardages et plans sur la comète: Gilou chez Denoël, Audrey et Celia chez Mnémos, Thibaud chez Folio, Seb chez Calmann-Lévy, Julien dans un restau, Fab Colin au restau encore (et Caroll’ un petit peu), mon vieux copain Fred à sa galerie (Galerie Frédéric Bosser), Kloetzer par hasard dans le métro, Altairac chez lui en pleine rage de dents, JPJ et un DA sur Miyazawa… Un emploi du temps aussi chargé que passionnant et fructueux. Avec un rhume en prime — zut, fait froid dans le Nord!

#683

Hier soir

Plus assez de lumière pour lire, l’éclaboussure jaune de l’halogène n’est pas assez puissante pour que je ne m’use pas les yeux à déchiffrer les entretiens de René Laloux et de ses collaborateurs, dans le beau livre qui vient de lui être consacré. Me relevant, j’aperçois au dehors un ciel presque lovecraftien. Je me penche à la fenêtre, l’air a déjà cette odeur de fumée qu’a la ville la nuit. Des zébrures sombres tombent en guirlandes funèbres sous le coton bleu des masses nuageuses. Des veines rougeoyantes s’aperçoivent vers l’ouest, au-dessus des immeubles, blessures vénériennes des nuées crépusculaires. Les rails crient, stridentes, sous le tintement indistinct des annonces de la gare.

#682

Books, like beautiful women, live by adulation. It is not enough to praise them, and having praised to feel that their place is secure, their authors assured of immortality. Since memories are short and printed paper is not immortal, it is necessary to repat our praises at frequent intervals and in resounding tones.

Thomas Burnett Swann, sur A.A. Milne.