In organized religion the actual presence of God is an embarrassment. (Robert Bloch)
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
#675
L’architecture industrielle ancienne a ceci de fascinant qu’elle acquiert, avec le passage des ans et l’abandon des activités, une sorte de charge émotionnelle tout à la fois grandiose et désuète, nostalgique et un peu effrayante. Rien d’effrayant au premier regard, par exemple, dans cette usine de tissafe en ruine, aux abords d’Annonay, que j’ai exploré il y a quelques semaines.
Nichée le long d’un minuscule ruisseau, elle ne présente plus que des façades incomplètes et des intérieurs rongés, effondrés, pourris, détruits, enchevêtrements de poutres pulvérulentes et de gravats moussus. Pourtant, lorsqu’un copain nous expliqua qu’il devait s’agir autrefois d’un pensionnat-usine, les choses prirent une dimension plus inquiétante — songez que le capitalisme avait ainsi inventé une telle machine à exploiter, prenant des jeunes filles pour les entasser dans un dortoir et les faire bosser tout le jour sur les engins de filature, en plein milieu de la campagne, sans rien aux alentorus que cette dictature du travail.. Gasp! Les drames, les désillusions, les tristesses, mais aussi els petites joies, qui ont du vibrer entre ces murs maintenant presque fantomatiques… Je ramasse une mesurette en aluminium comme une relique, un rare objet encore à peu près épargné par le temps.
La semaine dernière, c’est dans le port de St-Nazaire que ce genre de pérégrinations post-industrielles ont conduit mes pas. Autre désolation, autre fascination. Et de retrouver au « bassin à flot » de Bordeaux-Bacalan des lieux presque identiques, cette passerelle boulonnée enjambant un bras d’eau, ces hangars à la brique élégante, les longs bras et les hauts cous des grues. Particulièrement impressionnants à St-Nazaire étaient ces deux cargos tronqués, immenses masses de rouille percées de lumières, comme si l’on avait voulu les décorer pour Noël. Les coques s’arrêtent subitement — démontées, effondrées? Sur les ponts s’érigent des tentacules acérées, antennes, poutrelles, le malaise né de l’incompréhension de ces formes, de l’énigme brutale qu’elles présentent et de leur écrasante hauteur. Vagues souvenirs de dessins de Nicplas de Crécy, des « Triplettes de Belleville », des vaisseaux spatiaux perdus dans de rouges brumes de « Babylon 5 » et de « Authority »…
Ce patrimoine industriel recèle également le dérisoire de monuments érigés pour une cause éphémères, la tension entre sa grandeur à peine humaine et sa fragilité de bâtiment menacés de destruction. Qu’adviendra-t-il, peut-être demain, peut-être dans dix ans, de ces hangars aux piles de bois et aux toitures de métal, que nous avons admiré à Bacalan? Une poésie apre et mélancolique se dégage d’une telle étendue de dentelle de rouille, de la suie noire et des métaux corrodés. Tout le soubassement s’orne de tags sophistiqués, visages du Joker, formes géométriques, caligraphies inconnues — ces artistes de l’anonyme et de la dégradation s’en sont donné à coeur joie, visiblement pas dérangés dans ce ressac chaotique de la ville, ce coin d’oubli loin de la vie urbaine, autrefois royaume des faienceries, désormais en friches. Rue Vieillard: certainement une référence à cette ancienne firme de porcelaines, mais aujourd’hui plutôt un nom bien imagé pour un quartier arthritique, effondré, plein de fissures et de rides.
#674
Cette nuit, j’ai pris un coup de jeune. En effet, j’ai rêvé que j’étais toujours au collège. Il s ‘agissait d’un bâtiment blanc et bas, logé au sein d’une petite ville sous les pins. Les blocs d’immeubles bas, aux façades couvertes de bardeaux en bois sombre, semblaient semés un peu au hasard sur les ondulations d’un terrain littoral, au sol de sable que jonchaient les aiguilels de pins. Les arbres, bien plus hauts que les immeubles, couvraient presque complètelment le ciel de leurs frondaisons sèches et sombres.
Nosu revenions d’un voyage en car, c’était la fin d ‘année. J’étais passablement amoureux du p’tit nouveau de la classe, un prénommé Yoann, au visage mince et aux yeux timides sous une tignasse brune ébourriffée. Dommage que nous soyons à l’orée des grandes vacances car je n’allais plus le revoir avant longtemps, regrettai-je. D’autres de nos camarades décidaient d’improviser un concert de fin d’année, avec Johan Heliot qui se débrouillait drôlement bien à la guitare électrique et plutôt pas mal au chant, un autre copain avait une clarinette, mais par contre le jeune Yoann n’était pas très bon flûtiste. Notre prof principale n’était autre que ma copine Mireille. La musique enflait, montait, répétitive comme un morceau à la Mike Oldfield.
Je logeais dans une vaste demeure, ancienne, que je savais être la maison du bief. Mais je ne me souvenais pas réellement de ce qu’est un bief. C’était chez Mireille, aussi, et la maison historique servait également de musée, puisque je voyais par la porte entr’ouverte du salon un groupe scolaire en visite. Certains des mômes faisaient des glissades sur le parquet brillant, vite admonestés par leurs accompagnateurs. Au-dehors, un canal coulait à la place du macadam, mais des maisons s’alignaient le long des trottoirs, comme dans une rue ordinaire. Il y avait même une palissade de terrain vague, derrière laquelle se levait le soleil, dans un ciel très bleu. De la neige brillait sur le dessus des lampadaires, et je me demandais à quoi pouvait ressembler une plage enneigée.
#673
Pour citer mon petit camarade Gino: « J’ai parlé avec Moorcock une minute et c’était une très bonne minute… »
Moi aussi, j’ai parlé avec Michael Moorcock (même que je lui ai donné le Panorama de la main à la main, n’ayant pas pu le lui envoyer puisqu’il est en vadrouille à travers l’Europe), et avec Paul Di Filippo, et avec Henrik Loyche… Quant aux Français, hem, impossible de citer tout le monde…
C’est du festival Utopiales, que je aprle. Quis e déroulait à Nantes le week-end dernier. Sur quatre jours, même — et c’est long! Très agréable, amusant, très fructueux aussi, mais passablement épuisant. Au point qu’à y songer quelques jours après, mon impression principale semble être celle d’une longue pièce au sol et aux murs sombres, qu’emplissaient des grandes quantités de gens et une quantité sans doute encore plus grande de fumée et de brouhaha. Il s’agissait du bar du festival, que des panneaux de bois séparaient du principal de l’activité (ou du moins, du vaste hall où s’agitait le public et résonnaient les tables rondes), et dont les fenêtres s’ouvraient tels les hublots de l’Enterprise sur un spectacle d’étoiles, dès que le jour tombait (la grande rotonde du palais des congrès se perle d’un poiintillé de lumières). Dans cet espace privilégié, ou bien deux étages plus haut, autour des vastes tables rondes du « mess », c’est toute la « Starfleet » du milieu SF et fantasy qui bourdonne, rit, bavarde amicalement, discute sérieusement, se retrouve ou se découvre. Un brassage d’ampleur bien plus grande que nos bonnes vieilles conventions en rétrécissement constant; un intéressant melting-pot de pros et de fans, de vieux et de jeunes — sans doute est-ce un signe supplémentaire de l’âge qui me vient, mais des jeunes, il y en a de plus en plus, d’ailleurs. Et je ne saurais m’en plaindre, bien au contraire, si ce n’est que mon manque de physionomie ne me permet pas toujours de reconnaître chacun dès la première rencontre…
Ne faisons pas trop mondain: je ne veux ni ne peux décrire chaque rencontre, citer chacun. De fait, si je ferme les yeux je me souviens surtout de cette longue salle au plafond bas, d’un éclairage incertain, tamisé en rouge-jaune, les volutes bleutés de la fumée, la foule tout le long du bar, au fond, le monde qui va et vient, des visages familiers émergeants, les groupes se faisant et défaisant, en cette valse des contacts, discussions et séparations bien particulirèe à ce genre de réunions. Des sourcils bruns (y aurait-il pénurie de blonds dans la SF?), un nombre accru de crânes chauves (ah ben oui, les blonds se rasent, en ce moment!), des sourires amicaux, des mains qui se posent sur mes épaules (Ugo), une main qui se glisse dans la mienne alors qu’affalé sur un sofa j’ai un coup de barre (Sara), une bise, d’autres… (beaucoup de tendresse, dans ce milieu) trop de fumée, mauvaise pour mon asthme, mais sinon, ah le plaisir de rencontrer des correspondants virtuels de l’internet, et de revoir tant de monde, de discuter avec des copains et copines, de remettre au point des projets éditoriaux, d’en laisser germer d’autres, conclure des accords, d’échanger sur des bouquins, de boire jusqu’à tard dans la nuit, de parler et parler encore de même. Et puis, tiens, j’ai resongé à une remarque d’une amie de l’Oxymore: les nombreuses conversations sur la musique! Amusement de parler de Steven Wilson avec Comballot ou de Nick Drake avec Heliot.
Les côtés négatifs? Bah, guère: même attaqué dans une diatribe publique passablement déplacée et ridicule, je ne me suis pas senti touché. L’absurdité d’une telle attaque, le ton ésotérique et la personnalité de l’orateur ne prêtaient qu’au sourire moqueur. Quant aux aspects hautains, au sens de la hiérarchie et aux hotesses-potiches qui m’avaient tant irrités une précédente fois, tout cela semble s’être estompé, avoir même disparu dans le dernier cas.
Enfin, grâce à mon cher Ugo, une aventure parallèle extrêmement plaisante: une intervention scolaire, en collège, à St Nazaire. Justement j’avais envie, ces derniers temps, de me livrer à une telle expérience — et en fus frustré par la sottise de certaines profs, apparemment incapables de s’organiser un tantinet. Bref donc, nous animâmes un petit cours auprès d’élèves de 4e que leur prof nous avait présenté comme « turbulents » mais qui s’avérèrent, avec nous, sympas et intéressés. Et sans avoir de grandes vélléités professorales, ma foi, la vitalité et l’intérêt de ces échanges furent si bien conformes à mes e,nvies — et je récidiverai volontiers, à l’occasion.
L’escapade se poursuivit de manière tout aussi fidèle à mes goûts: une petite balade post-industrielle dans la zone portuaire, puis un pélerinage éouvcant à St-Marc-sur-Mer — Les vacances de monsieur Hulot! Avec l’Hôtel de la plage, incroyablement inchangé, et une statue de Tati. Que du bon temps.
#672
>> Le mot chat ne miaule pas
Un peu la course, avant de partir une vingtaine de jours. Bah, je bloguerais en route, certainement.
La bonne surprise juste arrivée, à emporter en vacances: The Blue Girl, le nouveau Charles de Lint. Miam!
Pas d’espoir dans les urnes, mais un peu en librairies: après le bonheur de redécouvrir André Dhôtel, c’est au tour de Christiane Rochefort de refaire un tour dans les devantures. Celle qui préfèrait se faire appeler « écrevisse » plutôt qu’écrivaine ou autrice, celle qui osait tous les tabous (femmes libres, irrévérence, science-fiction, homosexualité, utopie, merveilleux, inceste), celle qui riait tant et savait si bien glisser les phrases-de-tous-les-jours au sein du dimanche du style — celle-là mérite amplement d’être encore et toujours lue.
J’aime que, dans son survol biographique en fin de volume, les morts de ses chats soient aussi importantes que le reste.