#671

Ces derniers temps, la Poste se gargarise du mot « confiance », dans ses pubs télévisées comme sur ses placards.

Certainement se sont-ils rendu compte qu’il y avait justement un net déficit de confiance de leurs clients… Eh bien, ils ont encore beaucoup de travail!

J’ai envoyé le mois dernier plus de 120 colissimo — le « colis confiance », selon leur publicité. Sur cette quantité, 6 ou 7 clients m’ont dit avoir reçu leur paquet le samedi au lieu du vendredi garanti par ma date d’envoi. Je me suis donc rendu à mon bureau de Poste, récépissés en main. La guichetière de zapper les codes-barres… et d’affirmer que non, non, impossible, pas de remboursement: sur son ordi les colis sont tous indiqués comme arrivés le vendredi. Et de me jeter un regard suspicieux, genre « tâchez pas d’arnaquer la Poste »…

Je n’ai donc été remboursé que du colis arrivé de manière trop flagrante en retard — plus d’une semaine! Visiblement (à moins que vous ne me trouviez une autre explication), dans tous les autres cas les bureaux de Poste zappent illico le code-barre, afin de prétendre à une livraison en temps et en heure, et puis ma foi, ils livrent parfois seulement le lendemain en vérité… Voilà qui doit garantir de substantielles économies à la Poste. « Ayez confianssse », comme sifflait le serpent dans le Livre de la Jungle de Walt Disney…

Finalement, ma pub postale favorite reste celle pour les retraites, où un rédacteur voulant faire le malin (mais maîtrisant mal le français) affirme que s’adresser à la Poste pour un plan d’épargne retraite, c’est aussi efficace que… d’aller toucher un pompon de marin à Brest ou de trouver un fer à cheval. En voilà un, au moins, qui sait qu’on ne peut pas leur faire confiance.

#670

Vu hier soir un film incroyable: Spring and Chaos (Keni no Haru). Un dessin animé japonais long métrage (réalisé par Shoji Kawamori), d’une renversante poésie, adaptant… la vie de Kenji Miyazawa! Je savais déjà que le DA de chez Ghibli, Goshu le violoncelliste, était adapté d’une nouvelle de cet auteur, et qu’une autre était notamment à l’origine de l’inspiration de Miyazaki pour Mon voisin Totoro, mais de là à ce qu’on consacre tout un film à Miyazawa… Bonheur! Apparemment, il s’agit d’un téléfilm réalisé pour le centaine anniversaire de la naissance de Miyazawa, et il aurait parfois été diffusé en france sous le titre du Printemps de Kenji. Comme dans les contes pour enfants de Miyazawa, le téléfilm met en scène des chats au lieu d’avoir des personnages à figure humaine.

Je n’ai encore lu qu’un unique recueil de Miyazawa, mais suis déjà tombé sous le charme étrange de ses contes, un merveilleux que l’on pourrait qualifier de fantasy japonaise — n’en déplaise à cette fichue Encyclopedia of fantasy (bourrée de défauts) qui, avec son point de vue bien anglo-saxon et trop ghetto, ne cite même pas Miyazawa dans son entrée « Japan ».

Kenji Miyazawa (1896-1933) est l’un des plus grands écrivains japonais de ce siècle. Il renouvela en profondeur la poétique japonaise, créa un vocabulaire entièrement nouveau, utilisant à merveille rythmes et sonorités. Il met en scènes hommes et bêtes, êtres célestes ou pierres et mousses : il nous projette dans l’univers de l’enfance, où l’invisible et le visible se rejoignent, au bord du merveilleux. Miyazawa écrit ses contes dans les années vingt ou trente, à une époque où il se passionnait pour l’astrologie et la cosmologie. Ainsi Le train de la voie lactée , récit qui se déroule pendant la nuit de la fête du Centaure, égare le lecteur dans un monde où le réel se dissout, un monde merveilleux, un monde féerique. Il vécut à Hanamaki, dans le nord du Japon. Ingénieur agricole, il consacra sa vie à l’amélioration des conditions de vie des paysans. Esprit très ouvert, il s’intéressa à la science, aux religions, à la musique. Ce fut un génie solitaire, épris d’absolu : fervent bouddhiste, il concevait la littérature comme une mission. Son oeuvre, quoique inclassable, fait désormais partie des classiques.

Il faurt maintenant que je mette la main sur Ginga Tetsudo no Yoru, un autre long métrage adapté de Miyazawa.

#669

>> London, début septembre 2004

En dépit de la foule qui, en ce tout dernier jour de l’exposition, se presse dans les salles du Tate Modern, une impression s’impose: le silence.

Un silence qui sourde des tableaux et s’impose, hautain et vaguement désespéré, sur la réalité. « Edward Hopper a coloré, plus qu’aucun autre artiste, notre vision de l’Amérique », proclame le début de la petite plaquette de l’expo. Coloré? De bien froide manière — le terme semble inadéquat. Lorsque soleil il y a ce n’est que celui du petit matin, glacial et tranchant, ou bien les rayons déclinant d’une fois de journée. Triste et désolé, figé et mélancolique, tendu non pas vers un but mais en direction de ce grand vide intérieur des instants de dépression. Entre sensation de déjà vu et abstraction de l’abîme, l’univers d’Hopper s’instale en vaste toiles au tracé précis.

Son « Automat » de 1927 donne une clef de l’oeuvre: visiblement un hommage aux buveurs d’absinthe de Degas. Comme si l’Américain n’avait retenu des post-impressionnistes que la technique et non pas la chaleur: Hopper, c’est un Fauve glacé, semi-nocturne, exhibant la vacuité du nouveau monde. Un rêveur poignant: ses tableaux me rappellent souvent mes propres fugues oniriques.

Pour distinguer sérieusement deux lieux réels, ne faut-il pas d’abord chercher ce qui les distingue imaginairement, se demander de quels prolongements oniriques ils sont capables? (Pierre Sansot, Poétique de la ville).

Allant et venant d’une toile à l’autre, je ne ressens pas cette sorte de douce excitation/vibration qui me cotonne d’ordinaire les tripes en telles occasion, j’ai plutôt l’impression de frissonner, de reconnaître en la séduction particulière d’Hopper celle de la neurasthénie urbaine. À la fois merveilleux et un peu effrayant, comme pouvoir: le grand écrivain japonais Sôseki avait été rendu fou par sa peur des fenêtres des bâtiments européens — Edward Hopper pour sa part semble ressasser l’aliénation des rues et campagnes nord-américaines.

Un regret: ne manquait que « Gas » à cette expo.

All the sweltering, tawdry life of the Americain small town, and behind all, the sad desolation of an urban landscape. Mais que regardent ces individus solitaires? Que voient-ils au-delà de leur réalité?

Holland Park, que je n’ai plus vu depuis un nombre considérable d’années. Son côté sauvage me séduit, très différent de tous les autres parcs de Londres (il est partiellement de réserve naturelle, intouchée). Syndrôme de Peter Pan oblige, l’abondante jeunesse des lieux n’est pas non plus pour me déplaire. Le sentier le long du parc, entre vieux murs de brique et muraille bégétale, seprente, monte et descend, jusqu’à Ladbroke Grove, donc à l’orée de Notting Hill. D’un pas de plus

en plus traînant, nous remontons encore jusqu’à la multicolore Portobello Road, et échouons, fourbus mais ravis, dans un pub authentiquement populaire. La fatigue comme une forme de bonheur. Il est à peine 20h15 et déjà la populaition semble plaisamment cuite. Convivialité bonne enfant de l’alcool et du petit peuple du Londres écrasé, broyé par le capitalisme sauvage, toujours plus agressif, plus inhumain. Londres laboratoire de tous els excès du néo-libéralisme — un « exemple » de plus en plus monstreux, effrayant.

Pour le retour, ma compagne ne pouvant plus guère avancer, nous optons pour l’aventure en bus, un peu au hasard des trajets. London by night depuis l’impériale, étincelles de lumière nocturne et fantôme de ville, fluide, des respirations urbaines. Je ne me perds pas vraiment, hélas, connaissant trop bien la ville. Premier arrêt à Victoria, où des sandwiches nous requinquent (amusement de grignoter sur un coin de banc, sous les hautes voûtes grises et blanches, comme de clochards ou comme des voyageurs en partance). Pusi arrêt à Westminster, afin de bâiller d’admiration sous le gothique vertical aux lignes vertigineuses.

Nous croisons un jeune gars en rollers, qui utilisent des batons de ski pour se propulser plus énergiquement.

I yearn for the city, asphalt, the smell of metal-dust and petrol – that nervous longing which, as the evening darkens, wanders the quiet streets. (Mika Waltari)

South Kensington puis Marks & Spencer. Les nuages forment une flèche gigantesque au-dessus de Kensington Gardens, sous un soleil à peine voilé qui assombrit le clocher de St Mary Abbotts. Un petit vent ridule le bassin, sur lequel mouettes, oies, cygnes, canards et grèbes glissent, se chamaillent et quémandent pitance. Un grand cycgne claudique auprès de nos chaises-longues, d’un pas arthorsé. Tel un gros donut vernissé, une bouée orange brille au-dessus des flots frisés.Une jeune goth à chaînes et bottes passe en tirant ce qui, moins qu’un chien, semble une chimère. Pigeons et corbeaux se mêlent sur le gravier aux autres volatiles des lieux.

Après la remontée d’Hyde Park, repos dans la lumière dorée, longue et caressante, de cette fin de journée d’automne, allongés sous la voûte nervurée d’immenses platanes de Green Park. Une cathédrale végétale, lovée au coeur de la rumeur des deux avenues.

Poésie d’une ville, quand elle ne reçoit pas du dehors, comme des accidents qui ne la concernent pas, les saisons, les nuits, les matins; quand elle nous met en état d’effervescence et semble nous rendre plus sensibles, plus intelligents; quand elle nous inspire des pensées, des gestes qui, sans elle, ne procéderaient pas de notre personne. (Pierre Sansot, Poétique de la ville)

#668

>> Alcor

Vu ce midi le film Arsène lupin. Je rechignais à y aller, m’attendant à un ridicule navet. Mais, bossant sur un ouvrage autour du mythe de Lupin, il fallait absolument que je me fasse un avis. Et… je suis très agréablement surpris!

Il s’agit d’un beau film, pas du tout bête et d’une belle esthétique formelle, qui réalise un joli hommage au cinéma et à la littérature populaire français. Le splendide mythe d’Arsène Lupin se retrouve ainsi de belle manière remis sur le devant de la scène, et je ne peux que m’en réjouir. Oh certes, l’acteur principal n’a pas un air bien malin, mais enfin vu qu’il s’agit de Lupin jeune, ce n’est pas vraiment gênant — l’Arsène était encore terriblement naïf et tête brûlé, à l’époque. Quant à la chronologie, si elle est un rien bousculée, ce n’est que pour mieux servir le propos du film et établir une forte base au personnage. Alors: chapeau bas.

#667

Plutôt genre drame historique russe, mes rêves, cette nuit. Avec princesse cherchant prétendant (y’en avait une belle alignée, tous en grand uniforme), bal sous les lustres en cristal, vaste palais lambrissé, mais aussi prolos mal logés dans un sorte de dortoir précaire — adossé à un entrepôt de bouquins. J’avais des voisins sympas, d’autres un peu dérangés. Côté palais, je me souviens de quelques complots pour le coeur de la belle, ainsi que de la neige de l’autre côté des grandes fenêtres.

C’est un peu n’importe kawak dans ma tête, je trouve. Mais intéressant, remarquez. Chaque soir, je me demande de quelles fantaisies étranges ma vie onirique va encore accoucher.