#532

A reminiscent drive

Je pourrais évoquer la promenade entière, par les pentes obscures & les rues dévalantes, les escaliers nocturnes & les façades grimaçantes, Ste Irénée la nuit & l’étrange chemin qui permet d’en descendre jusqu’au dessus de l’autoroute…

Mais plus gravé encore demeure le souvenir d’une halte en bord de Saône. Je revenais de chez un ami logé là-haut, juste derrière Fourvière, & m’étais délicieusement égaré par cette belle nuit en une longue dégringolade qui aujourd’hui encore me fait l’effet d’un envol, une exploration urbaine à la fois nocturne & presque verticale des pentes imbriquées qui couvrent les flancs des collines St Just & Ste Irénée. Et puis l’atterrissage en lisière d’avenue, au coeur d’un noeud où s’enchevètrent l’ancien quai, la voie rapide sur berge, le chemin de fer, la rivière, le pont ferrovière donnant vers Perrache & le tablier de béton brutal d’une avenue fonçant vers l’abominable échangeur/gare routière.

Étonnant endroit pour une halte. Étrange lieu pour une respiration. Un terme anglais me vient à l’esprit: eddy. Je me retrouvais telle une feuille au sein des remous, au coeur du tourbillon des circulations. Au-dessus de moi le pont du chemin de fer s’érigeait comme un long rêve steampunk, tout en poutrelles d’encre, en boulons soulignés d’or & en caténaires embrouillées, qui rédigeaient sur le ciel sombre les lignes d’un vocabulaire électrique. De l’autre côté de la grande eau, ambrée par le halo des lapadaires, une tour solitaire, isolée sur la rive & dominant les voies, d’où l’on imagine des cheminots veillant sur le trafic. La morgue un peu désuète des immeubles haussmanniens renforçaient encore cette impression de décalage temporel, avec la brume dorée & les nuées sombres, pour la touche steampunk d’une fluide nuit lyonnaise.

Des marches abruptes descendent vers le gravier de la rive proprement dite, juste un demi-cercle sabloneux sous l’arche sculptée. Les pieds solidement carrés sur la grève, je laisse perdre mon regard vers le lointain d’un noir parfait, comme un tableau d’Eugène Carrière ou un « nocturne » de Whisler. Au-delà du pont, la rivière se fait Styx, tout juste illuminée ici & là par les faisceaux s’amenuisant d’une auto, tandis que les collines environnantes ne se devinent qu’à leur piquetage de lueurs jaunes & peut-être, se devinant à peine, à cette lisière indictincte & moutonnante entre terre ténébreuse & ciel outremer…

Remontant vers le trottoir, je me hisse plutôt que je ne monte les marches trop étroites, froideur rugueuse de la rambarde. Juste au-dessus de moi, assis sur le pillier tel la sculpture d’un éphèbe antique, un garçon, si beau — un simple regard à sa beauté me fait une souffrance atone, un vertige immobile. Figé à mi-pente, la tête levé vers lui, je ne peux que le regarder & le froid de la pierre me fait soudain frissonner. Abaissant son regard, il me couvre de ses yeux si verts, des puits d’ombre émeraude sous l’anthracite implacable & bruyant du pont routier. L’instant bascule, de la douce excitation offerte par la descente à l’élan vers un inaccessible douloureux.

#531

Quatre Martha Grimes, quatre: j’ai dévoré ces petits polars comme l’on croquerait des bonbons, ces derniers temps. Et ne suis pas peu content d’avoir découvert cette autrice, tant son style, ses intrigues, son humour, sa compassion, ses décors, sa légèreté… Bref, tant tout dans ses oeuvres correspond presque mot pour mot à la sorte d’idéal que je recherche en matière de romans policiers anglais — le modèle de ce que j’essaye moi-même d’écrire, et que je reconnais chez elle. Mes lectures sont donc à la fois des bonheurs & des leçons: que demander de plus?

Chose étonnante, j’ai rencontré le nom de Martha Grimes également dans un contexte… surprenant. En effet, j’ai revu en deux soirées le pilote de Twin Peaks, puis le film qui en constitue tout à la fois le prologue, le prolongement et l’épilogue, « Fire Walk with Me ». Et outre l’éblouissement d’enfin revoir ces oeuvres stupéfiantes & boulversantes, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre, lors de l’appel des élèves de la classe de Laura Palmer, qu’une des élèves se nommait… Martha Grimes?! Hasard, clin d’oeil? Je suppose qu’il s’agit bien d’un hommage…

#530

Je ne sais ce qu’est un « ancien haouch de campagne du XVIIIe siècle », mais c’est ce qu’était Abd-El-Tif. La Villa Abd-El-Tif, plus précisemment, qui fut durant près de trente années un équivalent algérien de la Villa Médicis de Rome, une agréable maison mauresque située sur les hauteurs d’Alger, qui accueillait les jeunes artistes français récompensés par cette distinction. La grande influence picturale d’Abd-El-Tif fut Albert Marquet, et cela se voit: le musée des Beaux Arts de Roanne propose une exposition sur cette école — et l’on semble n’y voir que Marquet & des copies de Marquet…

Drôle de destination pour un samedi de repos? Il est vrai que Roanne n’est guère riante — une petite ville mourante, perdue au milieu des montagnes, sans charme particulier… La mollesse déprimante de la profonde province, qui même sous l’azur immobile d’un beau jour ne dévoile que boutiques banales & voyous dérisoires (les « racailles de campagne », selon Olivier). Et puis le bistrot obscur, cave somnolante sous un écran de foot: glauque est leur couleur. Mais enfin: Marquet! Un des peintres qui me fascine le plus. Il aurait été sot de manquer cette exposition. Même si à dire vrai la thématique « sud » ne m’attire guère & que je ne me sens vraiment pas attiré par Alger.

Mais enfin: Marquet! Ce trait épais & apparemment simple, les contours gris, les formes épurées, les teintes étrangement mélancoliques. Avouons que ses disciples ne parvenaient pas réellement à égaler cette patte faussement naïve, cette poésie minimaliste. Tout juste un certain Armand Assus (1892-1977) m’a-t-il semblé à la hauteur. Le reste, hors Marquet, s’avèrant plutôt « croûteux ». Tant pis: la grâce d’un Marquet l’emporte aisément sur l’indifférence de ses pâles confrères.

Joli petit musée, de fait, quoique forcément fauché: leur seul Delacroix a une dimension de carte postale (une minuscule étude) & ils osent exposer un… « Entourage d’Édouard Manet »?!? C’est un peu fort… Le fond du musée vaut bien le détour, cependant: le peintre local, Jean Puy (1876-1960), dont la maîtrise technique hésitait un peu trop faute de réel style, impressionniste un jour, fauve le lendemain, mais de belles choses. Notamment ce « Lus-la-Croix-Haute » tout de blanc, gris & rose, presque abstrait à force d’effacement dans la neige du paysage. D’une beauté gracile que sa reproduction en carte postale ne sait vraiment pas rendre, hélas. Et puis quelques autres bonheurs sur ce même mur, en particulier un « Paysage par temps de brouillard » d’Eugène Carrière, décidément cinglé — indescriptible flou d’ocre.

#529

Quelle est difficile, la nostalgie. On aimerait croire qu’à un niveau ou un autre, métaphysique, éthérique? les murs résonnent encore de nos rires, de nos discussions passionnées. Et considérés de l’extérieur, les lieux ne semblent pas avoir changés: les mêmes tables bleues, la même pizza informe peinturlurée sur la vitrine, le même nom…

Las, le temps a passé: Béchir tient maintenant une épicerie je ne sais plus où dans Villeurbanne, et même son frère Mohamed, qui avait repris l’affaire fut un temps, se sera donc fatigué: deux jeunes tiennent la boutique, derrière un comptoir trop haut. Et finie l’odeur de graillon — remplacée par celle de la javel, gagnons-nous rélellement au change?

Les murs devenus blancs, les tables alignées serrées, la cuisine au fond qui a disparu pour faire un peu plus de place — « notre » kebab s’est transformé, plus froid, plus anonyme, et jusqu’aux infâmes tableaux multicolores qui ont été remplacés par leur équivalent photographico-computérisé. La modernité a rattrapé mes souvenirs: maintenant, même le kebab se découpe à l’aide d’une sorte de gros rasoir électrique.

Combien d’années? Deux ans, trois ans? Chaque jeudi midi ceux de la Gang se réunissaient là. No more.