#503

Lu: Transcension, par Damien Broderick.

Amanda est une sale gamine. Et qu’elle ait vingt-neuf ans n’y change rien: dans sa société, l’âge adulte ne s’atteint légalement qu’à 30 ans. Sur-protégée par sa juriste de mère et son plein-de-fric de père, Amanda a les aptitudes d’un petit génie (violoniste surdouée, mathématicienne géniale) mais pas la nature timorée que l’on prête habituellement aux intellos: au contraire, c’est une abominable casse-cou, toujours prête çà entraîner son pote Vikram dans les plus folles aventures. Genre: s’introduire dans le dépôt des camions automatiques (des sortes de super-TGV qui font transiter les marchandises d’un bout du monde à l’autre dans des tunnels scellés), afin de grimper sur le toit d’un des véhicules robot et de l’accompagner dans son voyage à grande vitesse.

Ça ne marche pas: les deux « mômes » se font prendre par la police, alarmes obligent. Et de passer (une fois de plus) devant le juge local, le Magistrat Mohammed Abdel-Malik. Qui lui-même n’est pas tout à fait ordinaire: en fait, c’est le seul des individus cryogénisés autrefois par différentes société de survie, qui ait jamais été réanimé. De son origine lointaine (dans le temps), cet homme qui tomba victime d’une persécution raciale, a conservé… Disons, une certaine originalité. Presque une excentricité, au regard très censeur, très encadré, des parents outrés d’Amanda et de Vikram.

Coincée dans sa chambre, Amanda met au point une nouvelle tactique pour s’enfuir et tout de même réaliser son exploit insensé: Vikram et elle vont s’envoler (avec une sorte de deltaplane miniature tenant beaucoup des ailes de chauve-souris), jusqu’à la Vallée. La Vallée de Ceux qui Ont Adopté le Dieu de Leur Choix. Une enclave pastorale uniquement peuplée par les descendants d’intégristes religieux et allumés New Age de tous poils. Là vit par exemple le jeune Mathewmark. Un « vrai jeune », lui, contrairement aux jeunes artificiellement prolongés que sont Amanda et Vikram: pas d’ordinateurs, pas de médecine chimique, riend e rien de la civilisation moderne n’est admis dans la Vallée: on y vit « à l’ancienne », du travail des champs, de la médecine douce et de la lueur des bougies. Des statuts légaux bien ancrés protègent la Vallée de toute intrusion par le monde extérieur.

Sauf que quelques « doyens » de la Vallée ont frauduleusement vendu le prix d’une intrusion: une immense cheminée d’évacuation des gaz émerge un matin dans le champ d’un pauvre vieux, qui en est mort d’une attaque cardiaque. Une colonne d’acier, colossale, servant à l’aération du tunnel à très grande vitesse qui depuis peu passe sous la Vallée — trop profondément pour que les habitants s’en aperçoivent, d’ailleurs, s’il n’y avait eu cette maudite cheminée. Qui outre l’inquiétude qu’elle provoque chez les superstitieux locaux (objet du diable monté des profondeurs des Enfers!), présente aussi la particularité de donner sur la seule zone des tunnels où les camions robots sont obliger de ralentir jusqu’à la vitesse d’un cheval au galop: c’est l’accord qui fut passé (en cachette) avec certains des doyens de la Vallée.

L’idée « géniale » d’Amanda est donc de plonger en aile volante sur la Vallée, et de s’introduire dans le tunnel par le conduit d’aération,a fin de grimper sur le toit d’un des camions, comme prévu à l’origine. Un bel exploit qui va conduire Mathewmark à découvrir l’existence des habitants du monde extérieur… Mais qui va aussi provoquer la mort de Vikram, qui glisse du toit! Et la quasi-mort de Mathewmark, le crâne fracassé — seule la médecine ultra-sophistiquée de l’extérieur permet de le sauver, mais au prix d’une « puce » dans le cerveau pour en compenser les parties détruites. Ce qui signifie: interdiction pour Mathewmark de revenir dans la Vallée, il doit s’acclimater au monde extérieur.

Bâtit en chapitres très brefs, chaque fois du point de vue d’un des personnages (y compris, parfois, le magistrat Abdel-Malik ou la mère d’Amanda, ou la tante de Mathewmark, par exemple), ce roman fut écrit essentiellement pour présenter les idées de l’auteur, l’Australien Damien Broderick, sur le futur proche et son aspect. Idées qu’il a développé, apparemment, dans une « non fiction » intitulée The Spike. Je ne l’ai pas lu, mais devine au titre qu’il s’agit de l’image de ce qu’en France on nomme plutôt le « mur du futur », et plus généralement un peu partout dans le monde, la Singularité. Voici donc un XXIIe siècle ultra-cybernétique, plein de merveilles scientifiques avancées et de sales mômes immatures. Oui, bon. Je ne vois pas bien ce que tout ça aurait de nouveau? Le grand problème de la Singularité, c’es justement d’empêcher les auteurs de science-fiction de « voir » le futur, désormais, tellement la courbe de l’évolution du « progrès » tant vers l’infini: c’est ça, le « mur ». Damien Broderick semble prétendre « voir », lui – mais pour ma part je n’ai « vu » que des clichés cyberpunks, finalement, rien de bien terrible. Que l’intrigue soit tenue par des ados, en plus, n’arrange pas la crédibilité: j’ai plutôt eu l’impression de lire un roman pour Denis Guiot, bon mais pas génial (genre Christian Grenier, quoi) ,plutôt qu’une grande oeuvre visionnaire de spéculative-fiction… Quant au final du roman, il s’avère relever d’une vieille théorie de — zut, son nom m’échappe, ce grand théoricien de l’âge des robots et des IA? Bref: le remplacement des humains tous faiblards par les IA toutes puissantes. Ici, une seule IA, issue d’une manipulation des données de l’individu Abdel-Malik. Et zou, le monde entier, et même le système solaire, de se fondre dans une grande Singularité — mais une sorte de trou noire, cette fois, vers un ailleurs inconnaissable. Parce qu’en fait tant le « monde » ultra-technologique d’Amanda et ses parents, que celui rétrograde de la Vallée, n’étaient que des « poches » conservée par la bienveillante IA…

C’est gentil, tout ça.

#502

Après quelques mois de sommeil forcé, provoqué par un webmaistre toujours vaillant mais sévèrement débordé de toutes parts, voici donc que mon site perso bénéficie d’une petite mise à jour. Et nous allons tacher d’être plus efficaces désormais, c’est promis. Plus réguliers, anyway. 😉

#501

Je fus réveillé ce matin par le facteur: il m’apportait mon colis de Magie Verte. Chic, chic! J’aime bien publier de nouveaux bouquins… Et avec L’Oxymore c’est toujours du beau livre, sans aucun doute. Je ne suis pas peu fier de bénéficier en couverture du talent de Charles Vess, grrrand illustrateur américain actuel; quant aux illus intérieures, par Lachâtaigne, je les trouve vraiment très belles aussi, à la fois merveilleuses & inquiétantes, pas du tout mièvres, étrangement floues, noyées d’ombre ou de brume — elles concourent grandement à la beauté de cet ouvrage.

Enfin, bien entendu d’aucuns vous expliqueront que tout ceci ne vaut rien: je ne résiste pas à l’amusement de vous copier une citation faite sur l’excellent e-zine de David Langford, Ansible:

Here’s some interesting advice from AuthorsMarket (‘a service of PublishAmerica’) which may come as a surprise to Ansible readers: « Are all fiction books difficult to market? […] science-fiction and fantasy writers have it easier. It’s unfair, but such is life. As a rule of thumb, the quality bar for sci-fi and fantasy is a lot lower than for all other fiction. Therefore, beware of published authors who are self-crowned writing experts. When they tell you what to do and not to do in getting your book published, always first ask them what genre they write. If it’s sci-fi or fantasy, run. They have no clue about what it is to write real-life stories, and how to find them a home. Unless you are a sci-fi or fantasy author yourself. » [JH]

Can this nonsense possibly be linked to the fact that members of the sf community have vigorously criticized operations like PublishAmerica? Though not technically a vanity press — it pays a tasty $1 advance — this outfit does not appear to copyedit its highly-priced POD books, has a gruesome standard contract, and allegedly confines its marketing efforts to authors’ friends and family members (providing an extensive list is mandatory).

#500

Lu: Okla Hannali de R.A. Lafferty.

Le plus surprenant, je crois, c’est l’humour: ce roman est drôle. Et pourtant: racontant (ou plutôt: contant) la vie entière d’un Indien, Hannali Innominee, à travers tous les XIXe siècle, il s’agit pour l’essentiel du récit de l’extermination, de la déportation, de l’exploitation et de la discrimination des Amérindiens — peu importe l’ordre. Le récit de toutes ces guerres injustes, de tous ces combats indignes, tordent littéralement les tripes — de rage, de chagrin: et malgré tout, toujours Okla Hannali amuse.

Car Lafferty a le génie de la légèreté — je crois qu’il n’y a pas de meilleur mot pour définir ce roman: « légèreté ». Et même dans les moments les plus terribles, jamais le narrateur ne se départit de cet humour léger qui a le beau paradoxe de savoir renforcer la gravité du propos. Pour citer Jean Borie (qui parlait de Michelet, mais peu importe): « au bout de quelques lignes, une suavité débonnaire, une douceur allègre vous enveloppe, vous vous abandonnez à cette promenade entraînante de merveille en merveille avec une bonne humeur mousseuse — mais l’émerveillement est impersonnel, et la bonne humeur sans gaieté ».

Deux niveaux, en effet, se croisent, s’enchevêtrent, se rencontrent, mais ne se confondent jamais ni ne s’identifient l’un à l’autre. D’un côté, une intrigue où se mêlent indissociablement l’humain et le politique, de l’autre une narration essentiellement historique mais qui n’ignore pas l’éthique. C’est ce qui explique l’extraordinaire réussite narrative de ce roman: la manière dont il est raconté doit tout à l’éthique amérindienne — leur état d’esprit, leur mentalité, leur philosophie, appelons ça comme on veut, n’en demeure pas moins que c’est un point de vue remarquablement différent de celui qu’un homme blanc pourrait adopter.

Ayant choisit d’adopter la pose du narrateur omniscient (ce qui est déjà assez difficile à réussir), Lafferty utilise l’histoire non pas comme une matière prétendument neutre, mais comme le support à la manière d’être des Amérindiens: en quelque sorte, il donne leur version des faits historiques. C’est de l’histoire, mais pour une fois, écrite du point de vue des vaincus… Et ceux-ci, non seulement n’ont pas l’air de s’estimer si « vaincus » que cela (la preuve: ils sont toujours présents, aujourd’hui), mais ne se prennent pas au sérieux comme leurs adversaires.

Bien entendu, il faut préciser que les Amérindiens ici mis en scène sont des Choctaw — mais finalement en dépit de la différence d’ethnie, j’ai retrouvé dans le roman de Lafferty cette voix amusée qui m’avait déjà séduite chez Thomas King (« Green Grass, Running Water », par exemple). Lafferty explique d’ailleurs que les blancs ne peuvent pas vraiment comprendre — les Choctaws sont parfois pris d’un grand gloussement, une forme de rire qui leur est bien propre.

Impossible de résumer Okla Hannali, au fait: s’agissant du récit linéaire, par le menu (quoique plein de « avances sur images » pour aller aux faits qui intéressent le narrateur omniscient), de toute la vie d’un homme, il s’agit par conséquent aussi d’une sorte de suite d’anecdotes — et que celles-ci se retrouvent dans le contexte plus général des guerres indiennes ne change rien à l’aspect irrésumable d’un tel ouvrage. Il faudrait que je dise que le héros est né à tel moment, qu’il a fait ceci, puis cela, puis ceci, puis cela, à n’en plus finir… Son parcours est celui de tous les Amérindiens du dix-neuvième siècle: le déplacement forcé vers une région qui n’était pas hospitalière pour des cultivateurs, l’acclimatation stoïque et roublarde à de nouvelles conditions de vie, les trahisons des Américains (bafouant sans vergogne les principes fondamentaux de leur Constitution aussi bien que leurs lois successives — le monstrueux président Jackson est d’ailleurs surnommé le « Diable des indiens »), les guerres, encore les guerres (treize guerres civiles, et non pas une comme le prétendent les Américains blancs), la longue litanie des morts, et puis le vieil âge.

Hannali Innominee ne se laisse jamais abattre — et le lecteur se prend à regretter que ce personnage-là soit fictif, car bon sang qu’on l’aime, qu’on l’admire, ce vieux malin! Et l’on parvient même à s’habituer à sa diction — car Lafferty pousse le « vice » a rudoyer d’emblée son lecteur blanc, en faisant parler Hannali comme un véritable Choctaw. C’est à dire d’un seul tenant sans la moindre virgule en une sorte de mélopée infatigable sans inflexion. Ce qui ne joue pas un rôle mince dans l’effet de réel d’un tel roman, mais secoue assez souvent, tout de même, les habitudes de lecture.

Vite lu, passionnant, attachant, Okla Hannali est vraiment un roman formidable! J’en ai émergé tout réjoui, contaminé par la légèreté de l’esprit qui s’y trouve incarné. C’est fort, très fort.

#499

Tableaux Tuileries

Pont de Tolbiac: encore une réminiscence de Nestor Burma, mais le « vrai » pont a disparu depuis longtemps.

En haut des marches de bois, la monumentale bibliothèque que mon compagnon, irrévérencieux, rebaptise « Mazarine Pingeot ». Un parvis aussi désert que démesuré, quatre tours froides & sous nos pieds les livres enfermés. Toujours: le grandiose, le sublime — pas le beau.

Plongeant dans les entrailles rouge & noir du monument, nous entamons le tour de l’étrange patio: des pins au milieu des livres, en une forêt savamment sauvage que nul n’a le droit d’atteindre. Haubanés & tuteurés, ces troncs rouges figurent les étranges mats du grand navire de la Culture. C’est toujours la même chanson, post-modernisme quand tu nous tiens: un passé domestiqué, bien propre sur lui, devenu icône esthétique au sein d’un système d’échanges redoutablement hi-tech. Parc de Bercy, Bercy-village, BNF — c’est bien le nouveau Paris, celui du design roi & des architectes ultra-modernes. Ce n’est pas fini: il y a aussi les longs immeubles striés de noir, à l’élégance curieusement (& faussement) inachevée; le nouveau temple cinématographique de Martin Karmitz; la nouvelle ligne de tramway… Et tout cela dialogue avec le Paris ô combien classique, de l’autre côté des voies de chemin de fer: place Jeanne d’Arc, lycée Gabriel Fauré, lycée Claude Monet: depuis sa crête le XXIe siècle peut bien se hausser du col, l’immense masse du XIXe est toujours là.

Fin de séjour, nous retombons dans nos schémas habituels — londoniens, dirais-je: le bord de l’eau. Depuis les quais de la BNF jusque, sur l’autre rive, au Port de l’Arsenal & à la Bastille. Ainsi échappe-t-on au sublime, au rectiligne, au bien ratissé & au spectaculaire calculé. La Seine côté péniches, entrepôts, parkings, feuilles mortes, béton craquelé, mauvaises herbes, dessous des ponts, ferronneries, poutres métalliques, boulons, écrous, gris macadam, barges rouillées, tas de sable… Une sorte de retour à la ville authentique, à la pulsion poétique urbaine brute, sans toutes les afféteries du hi-tech post-moderne design architecturalo-machin, aussi beau soit-il… Un parcours apaisant de simplicité.