#498

Tableaux Tuileries (14)

Au-delà du parc, Bercy regagne l’ère contemporaine, mais sans pour autant tout à fait oublier son héritage… D’une rue bordée de chais, la pression économique a fait une sorte de centre commercial, quoique pas votre blockhaus ordinaire, non: une promenade gracieuse. Les façades basses des anciens entrepôts de vin sont toujours là, elles ont même acquises une nouvelle jeunesse. Et si commerces il y a, ils furent triés sur le volet: une immense jardinerie fait déborder ses fleurs & ses branchages jusque sur le pavé, comme en dernier rappel du parc; une belle librairie de BD porte le flambeau du commerce de librairie, aux côtés d’un magasin des Musées de France; les terrasses sont chics, les fringues aussi. Centre commercial alors, certes, mais frappé d’esthétisme comme rarement.

Bien que fauchés, nous flânons un moment au milieu des reproductions d’art & des beaux-livres, avant d’aller gâtifier dans la superbe animalerie. Des furets endormis, un lapin nain frémissant, des tas de chiots attendrissants — & puis surtout: deux chatons! Ah qu’ils étaient mignons, les petits fauves. Hum: chers, aussi. Très chers. Des « Somalis », que c’étaient — 850 € chacun, voilà qui paraît bien coûteux pour des greffiers…

Tout autour des petits chais, l’architecture contemporaine a érigé ses façades de verre & de bois, ses colonnes d’acier brossé & ses briques vernis. Le choc culturel — ou plutôt: le contraste, s’avère là aussi séduisant que dans les allées du parc. À l’outrecuidance flamboyante de néon bleu & de verre noir d’un complexe cinéma, répond la digne austérité des derniers grands entrepôts encore debout.

#497

Tableaux Tuileries (13)

D’un parc à l’autre, d’une époque à l’autre: après les Buttes-Chaumont il semblait presque logique de finir au parc de Bercy, incarnation toute récente d’un certain art paysager. Passablement épuisés par nos journées d’expositions & d’explorations (qui prétendra que la flânerie n’est pas une activité harassante?), nous allons nous affaler dans un restau indien fort commodément installé à proximité de Bercy. Ça nous fera un petit goût de Londres. La rue est d’un modernisme hostile (des façades glaciales & rectilignes, telles un cauchemar de Ludwig Hilberseimer) qui ne rend qu’encore plus frappante la décoration intimiste du restaurant: plafonds bas, murs couverts de sombres arabesques en relief, chaises hautes & lourdes, miroirs cernés de bas-reliefs — même la nappe est impressionnante, avec notamment les grains de riz colorés semés sur l’épaisse toile blanche.

Ragaillardis par les délices tikkas & masalas, c’est d’un pas un peu plus assuré que nous avançons sur les allées du parc. Je regrette de m’être intéressé un peu trop tard à la histoire de Paris pour avoir connu les

anciens entrepôts vinicoles qui s’étalaient ici, autrefois, en une immense zone de « négoce en vin & spiritueux ». Bien entendu, son activité s’est interrompue dans les années 50, mais aurais-je été un peu plus curieux que j’aurais pu découvrir les ruines des chais & les ruelles industrieuses avant qu’elles ne soient détruites ou reconverties. Mais enfin inutile de pleurer sur le passé: avouons que le présent fait plutôt bonne mine. Bâtit tout en longueur aux abords de la Seine (dont nous protège une sorte de haute muraille: il faut bien ça pour amortir un peu du rugissement sonore de la voie express qui occupe le quai), le parc se divise en trois étapes qui sont autant d’expériences paysagères.

Il s’étale d’abord en une immense pelouse, « La Grande prairie » (pour cette fois largement occupée par des caravanes), que perce une multitude de jeunes tilleuls régulièrement espacés. En retrait, le long du sentier piéton qui borde l’extérieur du parc, s’alignent de très belles réalisations d’architecture contemporaine. Avant du Jean Nouvel, on reconnaît les polyèdres & les cônes tronqués typiques de Frank Gehry. Il paraît que ce bâtiment, toujours inachevé, était destinée à un « Centre Culturel Américain » — eh bien, j’ignore ce qu’est devenue la culture en question, toujours est-il que la Ville de Paris va reconvertir l’endroit en un Musée du Cinéma… Sans même parler d’inachevé: la passerelle qui permettra d’ici de rejoindre directement la Bibliothèque Nationale de France demeure encore dans les cartons des architectes…

Deuxième étape du parc: « Les Parterres ». Sans nulle doute la création la plus originale & la plus rafraîchissante d’un lieu ainsi transformé en labyrinthe de poésie végétale. La nature s’y décline en neuf parcelles: le potager (fermé d’un muret de brique & bordé par le Chai de Bercy, à l’étonnante toiture arrondie); le Pavillon du Vent (où de hautes colonnes rangées en cercle, cernent des instruments de mesures); le verger & l’orangerie; les treilles, marquées par une haute cheminée en brique rouge; la Maison du Jardinage & sa serre (au centre de la composition & de l’ensemble du parc); le « jardin des bulbes »; la roseraie; le labyrinthe & le « jardin des senteurs ».

Parc d’architecte amoureux de la nature, témoignage paysagé d’un passé collectivement regretté (l’ancien Bercy des vins): les architectes & le paysagiste (Philippe Raguin) ont sauvé ce qui pouvait encore l’être & tendrement réécrit une page de Paris. Leur démarche a la poésie dérisoire d’une utopie — mais parfois ce sont les utopies qui s’avèrent solides & les constructions « sérieuses » qui disparaissent… Tout comme les Buttes-Chaumont poursuivent une exaltation romantique du Second Empire, le Parc de Bercy perpétuera peut-être une certaine grâce post-moderne de la toute fin du XXe siècle…

Comment n’être pas séduit par le rythme des platanes centenaires, des pavés arrondis, des bornes discrètes, des rails sur lesquels filaient autrefois les wagons-citernes, de la mystérieuse chambre enfouie sous le lierre (une folie du XVIIIe siècle, miraculeusement préservée jusqu’à nous), du petit canal bordé de colonnes, de la pergola aux faux airs antiques, des 400 pieds de vignes, de la brique du chai & de l’orangerie, de la blanche façade de la Maison du Jardinage (un ancien bureau de perception des taxes, lui aussi préservé), des cascades tombant du talus du quai… Matières, textures, couleurs, mémoires & modernités sont admirablement mêlés. L’impression est d’un savant désordre, une discussion — non: un tranquille bavardage, entre passé & présent.

Mais ce n’est pas fini: la troisième partie du parc nous attend, par les passerelles hautement arquées qui enjambent la rue Kessel — elle-même une jolie relique du passé, pavée comme elle l’est & bordée d’épais platanes à la trogne bougonne comme celle d’un commissaire Maigret. Le « Jardin romantique »: sous les fûts blancs des grands arbres, une eau verte serpente puis s’arrondit en un petit étang, des bambous & des joncs hochent de la tête, les canards glissent sous le grand X d’une statue & une dernière maison ancienne trône souveraine au centre du lacis des anciens rails.

#496

Tableaux Tuileries (12)

Cinquième & dernier jour. Je me suis réveillé triste. À l’image du temps: bruine persistante, chape grise du ciel & flou de la brume. Peut-être s’agit-il de l’humeur adéquate, pour découvrir les broussailles du bois de Vincennes? Olivier supporte mon spleen en faisant le clown, tandis qu’un peu au hasard nous franchissons les sous-bois depuis le lac de St-Mandé jusqu’au Lac Daumesnil, en passant par les abords du zoo dont le rocher me sert de repère.

L’ex-musée des arts océaniens & papouasiens vient de se faire renommer « Palais de la Porte Dorée », mais pour le réac que je suis ce sera toujours le Palais des Colonies. J’étais d’ailleurs fort curieux de voir ce lac Daumesnil, autour duquel s’étala autrefois cette « Exposition coloniale » dont j’ai le témoignage sous la forme d’un énorme album d’époque.

La nature du bois de Vincennes m’étonne par son décoiffé: rien de domestiqué en-dehors des sentiers savamment balisés pour tous les amoureux du couple survêtement/halètement, que l’on croise même par ce temps maussade en pleine activité d’étirements (flûte, que le sport peut être inesthétique!). Le sous-bois se déploie en des vagues hirsutes d’herbes trop hautes, de fougères desséchées, de grêles brindilles & de feuilles mortes. Tout cela nous fait une symphonie impromptue de vert & de roux, gommée aux entournures par une hésitation laiteuse qui s’insinue en gouttelettes sous la veste & qui ouate le bruit des pas. Le ciel blanc-bleu empaquette Vincennes d’un voile liquide.

#495

Tableaux Tuileries (11)

L’étape suivante de nos errances urbaines nous verra grimper au parc des Buttes-Chaumont. Mon paternel m’en avait conseillé la visite, au regard de ma fascination pour l’esthétique dix-neuvième… Thank you dad: je m’attendais à un joli petit jardin ancien, pas à une telle débauche de splendeur paysagée! L’incroyable rudesse des pentes est mise en scène d’une manière dramatique, les grands arbres sont presque vertigineux d’élan & l’automne enflamme magistralement une nature déjà très théâtrale.

Ouverts en 1837, les Buttes-Chaumont furent une sorte d’aboutissement de toutes les recherches de l’époque en matière de travail sur l’eau, le relief, les matériaux & constructions — & sur les ouvrages d’art, aussi, comme en témoigne cette incroyable passerelle en bois jetée au-dessus du lac. Et cette montagne de béton, alors! Taillée en fausse roche & couronnée d’un petit temple: l’exaltation romantique de toute une époque, alliée aux balbutiements de la technologie. Feuilles mortes & canards flottent au-dessus du fond sombre du lac, apparemment en suspension tant l’eau est transparente. Le feuillage émietté d’un saule brille dans le jour déclinant comme une oeuvre pointilliste. Alanguie sous une canopée mi-marronniers mi-bambous, une ancienne guinguette mériterait de revoir ses beaux jours. Le fronton rouge d’un bel immeuble sert de toile aux colonnes vertes & noires des pins.

Copié par mon paternel, un article m’informe que « Le parc des Buttes-Chaumont est significatif, plus que les autres “espaces verdoyants” d’Haussmann de la modernité et de la transformation sociale voulue dans la ville par le préfet. Face aux critiques, souvent faites sur ses dépenses somptuaires, force est de souligner que les perspectives de spéculations immobilières pouvant infléchir les coûts d’investissement étaient extrêmement aléatoires dans le quartier des Buttes-Chaumont. Or, les dépenses de travaux à l’hectare sont les plus chères de Paris après celles du parc Monceau, « promenade la plus luxueuse et en même temps la plus élégante ». Ce prix élevé s’explique par les difficultés techniques liées à la consolidation et à l’aménagement des anciennes carrières plus que par la somptuosité des aménagements. Il faut cependant souligner qu’un tel investissement pour ‘établissement d’un parc dans un ancien faubourg relève d’une véritable anticipation de l‘expansion de la ville autant que d’un remède aux problèmes de salubrité du quartier. À l’instar d’Haussmann et d’Alphand, Édouard André, responsable des travaux, nous dit aussi que « l’espace nommé des Buttes-Chaumont était un lieu malfamé, réceptacle de voleurs, bohémiens, gens sans aveu. La ville de Paris savait que les améliorations matérielles influent beaucoup sur les mœurs, et qu’en nettoyant les parages elle en transformerait la population ou la contraindrait à quitter la place. » »

Émergeant du parc sur la rue Manin, nos habitudes de Lyonnais nous font grimper à un escalier qui s’enfonce énigmatiquement au sein de la façade d’une barre d’immeubles. Belle trouvaille: cette colline aiguë cache en son sommet un ravissant labyrinthe. Des ruelles coquettes (dont une « de Gourmont »: saurait-on être plus dix-neuvième?), pour des maisons faussement modestes qui ouvrent sur un panorama renversant. Ici au moins l’on n’étouffe pas, le grandiose parisien laisse place à une dimension humaine & au grand ciel ouvert. Le regard se perd au tournant d’une rue sur l’étendue du passionnant chaos urbain, avant de plonger aux tréfonds de cours vertigineuses.

Les villes en pente sont bien plus belles que les villes plates. Une évidence? Avouons que c’est un peu la faiblesse esthétique de Bordeaux, ville pourtant très chère à mon coeur. On ne saurait en tout cas faire ce reproche au morceau de Paris que nous dévalons ensuite, tous deux ravis d’échapper à l’austérité grandiloquente des boulevards pour nous faufiler par tous les cheminements piétons, escaliers, raccourcis & passages que nous pouvons trouver. Admirant au passage l’incongruité d’un bout de rue ancienne coincée sous les pieds d’une cité HLM, ou la teinte turquoise des pentes de zinc vu de loin. Halte à Nation: amusant comme j’aime les bistros, moi qui n’y mets pas les pieds d’ordinaire.

#494

Tableaux Tuileries (10)

Place Colette, nous attire une admirable librairie. À la vue de ces hauts rayonnages croulants de bouquins, de ces tables couvertes de piles, j’ai l’impression d’avoir pénétré dans une illustration de Sempé. Pour le seul plaisir des livres, nous y furèterons longuement: dans un tel établissement, le temps s’arrête pour deux bookaholics. Traversant la place, si coquette maintenant qu’elle est devenue piétonne & que la décore une singulière bouche de métro tressée de grosses boules d’argent (« le kiosque des noctambules », 2000, ai-je lu je ne sais plus où), nous pénétrons un instant dans la cour du Palais Royal — juste le temps de montrer à Olivier les médiocres colonnes qui firent tant jaser sous le règne de Mitterrand…

Peu de galeries dans cette partie de la rue (& hélas celle où nous voulions plus spécifiquement nous rendre, pour une expo, s’avère close le samedi — dommage que ça n’ait été précise nulle part). Mais en revanche, la remontée d’une telle artère est prétexte à nombre de crochets esthétiques: l’admirable perspective de l’Opéra, depuis la place Malraux, puis l’empilement de verre hi-tech du nouveau Marché St-Honoré, puis un tour de la Place Vendôme & encore celui de l’église de la Madeleine. Traversant un de ces passages couverts comme je les affectionne, nous rejoignons les abords de l’Élysée & (bien plus élégant) du ministère de l’intérieur.

Après la Place Beauvau, le balade des galeries débute enfin: zigzagants d’un bord à l’autre de la rue, nous découvrons avec autant d’émerveillement que dans un musée là un Maurice Utrillo, ici un Paul Sérusier, une série de Jean Dufy ou un admirable Marie Laurencin. Quartier snob, vraiment? Pourtant ne s’agit-il pas là d’une conception finalement très démocratique de l’art, d’ainsi pouvoir admirer de tels chefs d’oeuvres rien qu’en marchant dans la rue, sans devoir payer un droit d’entrée (car voici bien une honte de Lutèce par rapport à Londres: tous les musées sont payants & pas qu’un peu!), juste en flânant? Oh, une démocratie bien involontaire, soyons-on certain. N’en demeure pas moins une promenade où l’art se déballe sur le trottoir & j’adore ça.