#493

Tableaux Tuileries (9)

Des Tuileries à la Bastille, où nous avons rendez-vous ce soir, il n’y a qu’un trajet — mais peut-être trop de pas pour deux flâneurs déjà fourbus. Nous les feront néanmoins, notre avance rythmée par le spectacle de la rue, les immeubles, les monuments, qui tranquillement se ouatent du bleu de la fin du jour… Heureux tout de même d’aller nous effondrer dans un petit bistro de la rue de la Roquette — qui nous offrira une preuve supplémentaire d’un manque parisien: pas de cidre! Cette boisson semble globalement inconnue de la capitale. Même si par hasard il en apparaît sur une carte, ce n’est que par erreur.

Quatrième jour: notre programme d’expositions étant achevé, qu’il ne soit pas dit cependant que les tableaux & les Tuileries ne nous verrons pas encore aujourd’hui. Olivier suggère que nous refassions un parcours que j’avais découvert lors d’un précédent séjour: la rue du Faubourg Saint Honoré & ses galeries. J’avoue pourtant ne plus vraiment me souvenir d’à quel niveau elle devient véritablement intéressante. Qu’importe: descendant à Louvre-Rivoli sur notre chère ligne 1, nous prendrons tout d’abord la rue Saint Honoré dans sa quasi totalité.

Sous l’enseigne vieillotte d’une agence de détective privé (pour un peu, nous croiserions presque Nestor Burma), une jeune fille serrée dans un kiosque plein de vapeur nous vend de longs hot-dogs couverts d’un odorant gruyère grillé. Pas encore vraiment réveillés, nous faisons halte presque aussitôt, à l’angle de la rue Jean-Jacques Rousseau: la déco discrètement « fifties » d’un bistro nous attire. Sous le grand miroir & les lustres noirs, mon compagnon acquiert un charme presque oriental, accentué par la vague gracieuse d’une longue écharpe orange dérobée à notre hôtesse & par la coupe droite de sa veste chinoise. J’aimerais être peintre, pour d’un coup de pinceau poser sur la toile cette longue touche de couleur pure, l’orange, qui vibrerait sur le fond sombre, prune, de la veste, et sur les plis confortables du t-shirt noir. Pour faire luire doucement le cuir rouge de la banquette, jouer des reflets sur le revêtement marbré de la table & rendre la tendresse de la lumière d’automne, tamisée par les vitres embuées.

#492

Tableaux Tuileries (8)

Il n’y a pas qu’à Londres que les architectes contemporains conçoivent d’admirables nouveaux ponts: la passerelle jetée entre Orsay et les Tuileries vaut bien celle du Tate Modern. Particulièrement séduisante & astucieuse est l’idée des « pans » du pont qui s’abaissent afin de rejoindre le niveau des quais — et de permettre de traverser jusqu’aux jardins sans franchir l’avenue. Nous voici donc une nouvelle fois aux Tuileries, décidément centre de nos excursions. Telle est la grâce de ces parterres que même un arbre abattu, tordant ses branches dénudés au milieu des herbes hautes, semble calculé dans une optique design. La silhouette gracile des chaises en fer vert s’impose comme une note régulière sur la symphonie des feuilles mortes, épais tapis rougeoyant qui jonche le sol. Nos pas font « crounch-crounch » sous le soleil rasant, avant de crisser sur le sable des allées.

Dernière expo prévue: Zao Wou-Ki. Je ne connaissais pas cet artiste chinois, mais un dossier spécial de Connaissance des Arts, saisit par curiosité dans une librairie, avait éveillé ma curiosité quelques semaines avant que nous n’allions à Paris: il semblait naturel de le mettre à notre programme, par conséquent. C’est au Jeu de Paume, un long pavillon de pierre blonde qui s’érige au-dessus de la rue de Rivoli.

Deux mauvaises impressions dés l’entrée: il y a vraiment beaucoup de monde — presque trop? Et puis n’allons-nous pas nous faitiguer très vite de tant d’abstraction? C’est que l’abstrait, n’est-ce pas, réactionnaires que nous sommes, point trop ne nous en faut… Alors oui, c’est beau, superbe même: l’oeuvre exposée nous ravit globalement, seul un tableau jaune étrangement maculé d’une giclée verte nous choquera, tout le reste sera de l’ordre de l’admiration. Mais…

Mais tout de même, je préfère les tableaux de ses débuts: lorsqu’il demeurait encore une trace de figuratif, dans ses silhouettes juste en trait, presque effacées, que l’on devinent encore sous la matière. Lignes grêles & couleurs profondes, le Zao Wou-Ki des débuts me séduit d’emblée, j’y retrouve presque l’humour d’un Paul Klee, avec cette sorte d’épure chinoise en plus.

Mais ensuite: combien d’années à faire la même chose? À la faire à la perfection, bien sûr — mais je me lasse, vite, très vite, de contempler chaque toile au « système » identique. Toujours éblouissante de lumière, de profondeur, de vibration — mais toujours pareille…

Olivier pour sa part « pête un plomb », il cherche à dissiper l’ennui en observant les gens autour de lui & c’est pire que tout: s’amusant à reconnaître telle collègue dans deux étudiantes enchignonnées/coincées, tel copain dans le petit gros pas fini de cuire qui sert de gardien, voilà que le fou-rire l’envahit, communicatif. Oh & puis ce public, quelle horreur! Des vieilles, que des vieilles; pleines de fric, desséchées, maniérées, fourrurées & attifées faut voir comme! Les plus atroces: la naine habillée de feuilles mortes & sa copine la brindille avec un renard mort sur la tête, l’horreur, la pure horreur!

Je tiens à faire l’expo entière — mais le sous-sol est pire que tout: de grandes taches d’encre sur du papier, sans forme, du noir & du blanc, ç’en est trop, quel ennui! Nous sortons vite, secoués d’un rire nerveux. La brume parisienne est bien plus passionnante, bien plus subtile, que ces cinquante années de couleurs vives. Le tort: il y en a trop. À petite dose, c’est somptueux. À forte dose & à la vue du public, l’expo Zao Wou-Ki devient rapidement insupportable & force l’irrévérence. Nous ne sommes pas prêt de cesser d’utiliser l’expression « zao-wouker » comme verbe du n’importe quoi…

#491

Tableaux Tuileries (7)

Avant de partir à Paris, il m’est arrivé un truc assez amusant: rangeant notre bibliothèque d’art, je suis tombé… sur un livre que j’avais complètement oublié d’avoir acheté! Et comme le hasard fait parfois bien les choses, cet ouvrage concernait Paris. La Ruche, un siècle d’art à Paris: superbement illustré & conté avec un amour communicatif, l’histoire d’un véritable miracle. En 1902, le sculpteur Alfred Boucher, riche de toutes les commandes de monuments aux morts qu’il ne cessait de recevoir, acheta sur un coup de tête quelques terrains dans le quartier de Vaugirard — alors encore quasiment à la campagne. Rachetant des matériaux de l’Exposition Universelle de 1900 (en particulier tout un immense pavillon conçu par la firme Eiffel pour les vins de Bordeaux, ainsi que deux cariatides du palais du Pérou & la grande grille de fer forgé du pavillon de la femme), Boucher entreprit d’ériger sur ces friches un véritable phalanstère. Une « ruche » d’ateliers & de petits logis qu’il conçut dans le but d’accueillir les jeunes artistes. Contrairement à ce qu’imaginait le très académique Alfred Boucher, ce ne furent pas des émules de Bouguereau, Gervex ou Béraud qui s’installèrent rapidement dans les lieux, mais toute une avant-garde bouillonnante & internationale. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la Ruche devint l’équivalent montparnos du Bateau-Lavoir de Montmartre.

Arrivés des pays de l’Est en pleine tourmente, débarquèrent par exemple Chagall, Zadkine, Soutine ou Kikoïne. Toute l’École de Paris! Et puis au cours des années il y eut Fernand Léger, Modigliani… Jusqu’à Ernest Pignon-Ernest de nos jours.

Car c’est là le deuxième miracle: la Ruche existe toujours! Sauvée dans les années 1970 par André Malraux & un immense mouvement de solidarité des artistes, cette belle utopie de la Ruche se niche encore dans le quartier Montparnasse, dans une ruelle nommée « passage de Dantzig ».

Vous pensez qu’il fallait que je vois ça!

Descendus au métro Convention, nous découvrons avec plaisir un quartier de Paris à taille humaine — enfin. C’est un fatras de vieilles maisons, nouveaux immeubles, cités années 1930 & lycées récents, HLM & hôpitaux, vieux immeubles bas & bureaux, il y a de tout mais c’est bien de cette diversité que naît le sentiment d’un quartier vivant. Le nez en l’air plutôt que sur le plan, nous loupons la rue de la Saïda & c’est égal: la rue Mille, là-bas au bout, s’avère un véritable petit morceau de Paradis urbain! On se croirait sur Notting Hill: d’anciens pavillons se serrent dans un fouillis de vieux jardins & de petites grilles, un ancien atelier hausse la courbe de sa verrière comme un sourcil interrogateur, la brique & la pierre meulière ont une confortable patine. Mais enfin, nous rebroussons chemin — et voici le passage de Dantzig.

On lit partout qu’il est impossible d’entrer à la Ruche, qu’il faudra que le touriste se contente de coller son nez à la grille. Je l’ai encore lu tout à l’heure, dans un guide feuilleté à la boutique du musée d’Orsay. Ah, ah, mais est-ce la chance, ou le talent? Pour nous la grille est grande ouverte. Émotion de pénétrer dans ce lieu mythique: les cariatides sont là, grises d’âge, le pavillon circulaire de la Ruche est tel que sur les photos — tout est abîmé, d’ailleurs le sol se couvre de planches, il y a des travaux, mais qu’importe la vétusté… J’ai l’impression d’entrer dans un saint des saints, en tout cas de faire une sorte de voyage dans le temps. La tête encore emplie de ma lecture de toutes ces années de faim, de froid, de génie, d’art, de démerde & de folie, je me sens très intimidé. Sachant notre présence clandestine, nous avançons à pas feutrés, coulons un regard vers ce recoin, ce jardin, cet atelier, ce muret… Quel ravissement! Ce lieu est magique, sans aucun doute. Ah, il devrait bien être rénové, tout de même — quelle honte qu’un tel témoin de l’histoire de l’art se trouve aujourd’hui si délabré. Mais la Ruche est là, c’est l’essentiel, telle une vieille dame aux rides infiniment belles qui coule des jours tranquilles au sein de la dentelle de ses arbres & buissons.

Au sortir, la concierge nous interpelle — revêche, comme il se doit. M’en fous: je suis hilare, enivré du bonheur d’être entré là, mais si madame!

Nous jetons un coup d’oeil encore, de l’extérieur, à l’entassement en brique des ateliers, puis au non moins pittoresque garage qui s’abrite de l’autre côté — rien n’a-t-il bougé ici depuis des décennies? Un tout petit morceau du vieux Paris a été épargné par le temps, dans cette boucle modeste. Olivier s’interroge: ne serait-il pas formidable que nous puissions admirer la Ruche par au-dessus? Depuis le sommet de cette superbe cité art déco, tiens. Mais la grille exhibe son rébarbatif digicode. Zut. Quoique… Olivier tourne à tout hasard la poignée de la grande grille — qui s’ouvre sans plus de difficultés! Il n’y a pas: nous devons avoir du talent. Hop, hop, en quelques marches nous grimpons tout en haut de cet amusant escalier à ciel ouvert, et voici la coupole de la Ruche, le clocheton de l’ex-pavillon des vins de Bordeaux, les grandes vitres du sommet des ateliers & les touches impressionnistes des feuilles d’automne. Joie!

#490

Tableaux Tuileries (6)

« En utilisant le mot « nocturne », je voulais exprimer un intérêt pictural, en laissant la tableau libre de tout propos anecdotique qu’on pourrait lui attribuer par ailleurs. Un nocturne est tout d’abord un agencement de lignes, de formes et de couleurs. » (James McNeil Whistler)

Troisième jour, troisième expo: « Les origines de l’abstraction », au musée d’Orsay. L’idée est belle: chercher dans la période d’étude du musée (1848 à 1914) toutes les premières poussées, toutes les prémices, de ce qui deviendra peu après l’art abstrait. Je ne goûte guère le sas mis en place — une installation d ‘art contemporain à Orsay, mais où va-t-on ma bonne dame? Cet éclairage pulsant ne fait rien pour me détourner de mes tenaces préjugés quant à la nature fumeuse, pour ne pas dire malhonnête, de ce prétendu art. Mais enfin, un minuscule Friedrich nous accueille de l’autre côté, carré d’orange pur qui vibre sous un spot admirablement bien placé.

Je ne vais pas infliger à mes lecteurs peut-être déjà fatigués une longue liste de tout ce qui se donne à voir en cette exposition. Disons simplement que je ne me lasse pas des Monet, qu’un seul Whistler c’est beaucoup trop peu, que deux pointillistes seulement itou, tandis qu’il s’y trouve une pléthore exagérée d’orphisme — les Delaunay bien sûr, mais pourquoi tant & tant d’autres tableaux de la même nature & des mêmes teintes, fussent-ils même par Marc ou Macke? Olivier trouvera aussi qu’il y a trop de Kupka — mais je ne saurais être de son avis, frappé comme je le fus par la beauté de ses tableaux. La matière & la couleur pour être qu’elles soient composées m’y parlent tout autant que dans une oeuvre nabie ou fauve, d’ailleurs il n’y a guère de pas entre « Le Talisman » de Sérusier & certains Kupka, me semble-t-il.

Peut-être un jour deviendrai-je blasé, usé d’avoir vu tant de tableaux, d’avoir arpenté tant de musées & tant d’expos. Pour l’heure en tout cas, le bonheur me semble chaque fois renouvelé & la magie incomparable: qu’ils me semblent pâles, tudieu, ces mêmes oeuvres si jamais je les vois immédiatement ensuite sous la forme d’une reproduction.

Et quoi d’autre que les Kupka, comme bonne surprise des « Origines de l’abstraction »? L’orgue de verre — & les explications que nous glanâmes en croisant le jeune commissaire de l’expo, interrogé par l’une des gardiennes. Et puis surtout: Mikalojus Konstantinas Ciurlionis. Le beau patronyme d’un peintre & compositeur lithuanien, dont se trouvaient présentés trois ou quatre toiles fort étranges, éthérées & emplies d’une flore translucide.

J’aime la tranquille jubilation qui peu à peu m’emplit lorsque je regarde des tableaux. J’aime le parcours presque affolé de mes yeux sur les surfaces peintes. J’aime le dialogue muet avec la couleur. J’aime le va-et-vient prés/loin de l’appréciation. J’aime le calme feutré & le parcours purement esthétique. Et j’aime aussi ce titillement de fierté que je ressens en reconnaissant tel nom, en sachant replacer tel artiste dans un contexte.

#489

Tableaux Tuileries (5)

Laissant derrière nous les immenses verrières du Grand Palais, nous empruntons le pont Alexandre III (parlons un peu de mégalomanie!) afin d’aller nous perdre du côté des Invalides (et encore une forte dose de sublime parisien) pour déjeuner. Serrés sous la véranda d’un typique bistrot, il est temps de goûter une quintessence de Lutèce: de haute & élégantes façades, les flèches du soleil entre les feuilles vertes & or des grands arbres, un steak généreux avec de véritables frites.

Retraversant la Seine, nous flânons une fois de plus dans le Jardin des Tuileries avant de reprendre notre non moins habituelle ligne 1. Direction: Père Lachaise. Car que serait un bon tourisme urbain sans un cimetière, n’est-ce pas?

Et quel cimetière… Toujours en vertu de la théorie du sublime contre le beau, je doute que Londres présente un seul cimetière où repose autant de célébrités. La surpopulation du Père Lachaise en rend cependant fort hasardeuse une exploration systématique. Plutôt que de chercher un plan, nous errons sans but — n’effectuant nos trouvailles qu’au petit bonheur. Une tombe discrète semble être celle du cristalier René Lalique — comme l’indique la petite vierge en verre qui est son seul ornement. Charles Nodier, qui se souvient de lui? Tiens, voici Ingres.

Ici les humains viennent dormir de leur dernier sommeil, mais pas en n’importe quel pyjama. La colline n’est plus qu’une avalanche de pierres grisâtres, de gisants bancals, d’épitaphes illisibles, de cénotaphes kitschs & de pyramides sans Égypte ni pharaon… S’y glissent de nombreux félins, qui s’en sont fait un royaume. Mauvaises herbes, fleurs fanées, tombes fendues, portes rouillées, nous serpentons comme au sein d’un alphabet inconnu, magnifié par les couleurs de l’automne.

Quelques dames autour d’une pierre: ah, sacrée Simone, fichu Yves!

Pas encore mortes, trois grosses & vieilles bonnes femmes sur un banc, tout en haut de la colline, échangent vues sociales & verdicts politiques.

D’un côté Paris joue la grande symphonie (grandiose panorama qui, partant des flammes du feuillage, dégringole jusqu’au lointain bleuté), de l’autre une cité dans la cité, silencieuse — l’enclos des urnes funéraires.

Si sur les pentes, les tombeaux s’entassent dans un fouillis rappelant celui des immeubles parisiens & les maisons des faubourgs, le crématorium ressemble plutôt à un « grand ensemble ». En sages rangées s’alignent les petites cases, simples plaques, un HLM des morts où voisinent le peintre (Czelewski) & le clown (Zavatta). Le tout avec l’air vaguement inquiétant d’une cité totalitaire — dominée comme elle est par les triples flèches des deux cheminées (curieusement ouvragées, on les croirait piquées à un bateau à aube du Mississipi) & du clocher de la chapelle.

Escaliers, pavés disjoints, feuilles mortes & clochetons: nous redescendons. Mais arrivés devant le grand plan (très incomplet, d’ailleurs), il nous vient l’envie d’effectuer quelques pélerinage: si nous trouvions la tombe de Caillebotte, & celle de Seurat, & celle de Merleau-Ponty? Las: le labyrinthe aura raison de nos recherches, impossible de dénicher une tombe précise avec si peu d’indications, nous repartirons bredouilles & après le cimetière rentrerons par un long boulevard obscur — ah, Paris aurait bien des leçons à recevoir de Lyon, lorsqu’il s’agit d’éclairage public!