#468

« Nature is so near: the rooks in the college garden

Like agile babies still speak the language of feeling

By the tower the river still runs to the sea and will run,

And the stones in that tower are utterly

Satisfied with their weight. » (W.H. Auden)

Noté le jeudi 11 septembre

Le fric est la mort de l’art. Les collèges sont tous fermés, désormais, au public non payant. Voir tel ou tel quadrangle demande de se faufiler, subreptice, en faisant en sorte de n’être pas vu par le janissaire… Dans bien des cas, nous nous contentons donc d’entraperçevoir un bout de pelouse, quelques murs gothiques (forcément gothiques), une croisée ou une porte voûtée.

Nous avons cependant toute légitimité à pénétrer sous l’énorme tour de Christchurch: Mireille a rendez-vous avec l’un de ses correspondants, l’historien Julian Wright. Tout m’amuse: parler au concierge, lever le nez vers le plafond à caissons, parcourir les avis affichés sur des panneaux en bois (notes d’étudiants & heures de cours), m’appuyer contre l’étroite fenêtre… Le quotidien des uns est l’exotisme des autres. Et quel exotisme: presque le pays des merveilles, pour tout intello qui se respecte! John Ruskin a peut-être foulé ce même plancher, Auden est certainement passé sous cette voûte.

Un joli nom de fantasy pour un pub chez Tolkien & Pullman: « The Hobgoblin ». Un établissement tout à fait classique, presque austère dans sa déco en dehors de quelques vieilles publicités. À deux pas de Christchurch, sur St Aldate’s, c’est là son principal intérêt. Oh, et puis tout de même son personnel: tant le barman que le serveur sont d’assez jolis garçons… Le serveur, surtout: hum ces yeux bleus sombres, ce petit nez retroussé & cette coiffure afro. On en mangerait — mais à défaut, le classique « fish é chips » n’est pas mal non plus, accompagné de mon habituel cidre. Vivre en Angleterre me rendrait presque alcoolo.

Promenade dans Christchurch & Corpus Christi (la porte à côté), avec en guise de guide l’ami universitaire, qui nous permet ainsi de visiter les endroits interdits aux touristes. Délicieux plaisir du presque initié.

Plantés de l’autre côté du grand quadrangle (le Tom Quad), nous écoutons Julian nous parler de l’énorme cloche qui se trouve dans la tour — mais mon regard descend plutôt vers la droite de celle-ci: eh, here was Lewis Carroll (sa chambre se trouvait là). Le culte de l’auteur d’Alice est bien entretenu à Oxford. On ne saurait en dire autant du souvenir d’Elizabeth Goudge, pas même citée dans mon petit guide du Oxford littéraire… Je me souveins pourtant qu’elle vécu également là, avec son père, le professeur de Divinité, tout au bout du côté droit du quadrangle.

En haut d’un grand escalier de pierre, sous un plafond supporté part un unique pilier en gothique vertical, nervuré tel un arbre, se trouve le hall où dînent les étudiants. Sentiment de pénétrer dans le traditionnel épisode de commencement d’un Harry Potter. D’ailleurs: la salle fut reproduite (en plus grande) pour le premier film, apprenons-nous. Mais ne devrais-je pas plutôt penser à un roman de David Lodge? Impossible de « décoller » de la littérature, quoi qu’il en soit. Sur les murs lambrissés de bois sombre & luisant, de hauts tableaux ne nous permettent d’ailleurs pas d’échapper à toute l’histoire des lettres anglaises. Près de la porte, un portrait de Charles L. Dodgson.

Quelque part au-dessus de nos têtes, John Ruskin donna des cours de dessin à Alice Liddell. Au troisième étage du Peckwater Quad, W.H. Auden tint sa cour d’étudiants — parmi lesquels Stephen Spender ou Christopher Isherwood. I’m in awe, sur un petit nuage, entre larmes d’extase & gloussement nerveux. Quelle vieille fille je fais! Impressionnable & sentimentale. Ah bah, permettez-moi un peu d’émotion. Edward Burne-Jones écrivit en 1853 à sa mère qu’Oxford était « a glorious place; godlike! ». What else can I say?

Un couloir bas & étroit. Sur le sol carrelé, une longue boîte en bois, marquée « Jacques Croquet London ».

Un petit jardin, enclos, & la porte basse d’une salle des professeurs. Dans l’entrée, sur une table, trône une bouteille de Bourgogne 1995. Suspendues à des patères comme les fantômes des professeurs, des toges noires font face au vin rouge. Belle salle confortable, j’ai toujours imaginé un club anglais ainsi. Sofas & fauteuils, lambris jusqu’à mi-hauteur des murs, portraits des premier ministres & vice-rois des indes ayant effectué leurs études à Christchurch. Également un tableau représentant Albert Einstein. Partout, peintures & sculptures célébrant John Locke. Sur un petit bureau à la marqueterie usée, un plumier & un buvard: quelqu’un écrit encore à la plume, ici?!

#467

« Fairy tales are more than true: not because they tell us that dragons exist, but because they tell us that dragons can be beaten. » (G. K. Chesterton)

Magdalen College: premier contact du séjour avec l’intemporel gothique des grandes universités d’Oxford. La façade de château hanté se couvre de lierre — des troncs plus épais que ceux de certains arbres citadins français. Le feuillage d’un vert sombre bruisse sous le vent humide. Le parc sent bon l’herbe mouillée. Des roses & de la sauge dans les parterres, au bord de la Cherwell (l’un des petits affluents de la Tamise qui courent à travers les prairies des collèges).

Bouche bée, je suis trop occupé à ne plus savoir où donner des yeux pour encore parler.

La pierre dorée, les tourelles, créneaux, gargouilles, parapets & gables, le lierre sombre, les murailles sereines, les portiers sévères… C.S. Lewis est passé par ici, tous les jeudi ses amis se réunissaient dans sa chambre pour lire & discuter. Ses amis: Charles Williams, J.R.R. Tolkien. Impossible de marcher dans Oxford sans le faire dans les pas de grands écrivains. Oscar Wilde, aussi, passa par Magdalen College.

Au centre de la vieille ville, en plein coeur des collèges & des musées, la Radcliffe Camera érige sa rotondité spectaculaire, surmontée d’une couronne & d’un dôme comme un théâtre de Venise, volant la vedette à une bibliothèque pourtant encore plus fameuse: la Bodleian. Étonnante cour que celle de la Bodleian, d’ailleurs, avec sa façade rayée comme la chemise d’un vieux majordome.

Visite de la Bodleian avec le délicieux Peter Warren, ex-bibiothécaire scientifique à la retraite depuis onze ans. Avec un charme chenu bien britannique & une volubilité aimable, le vieux monsieur nous explique les subtilités de l’histoire & de l’architecture de la Divinity Room puis de la salle parlementaire qui se trouve derrière, enfin de la porte conçue par Wren (alors géomètre et professeur d’astronomie) pour ouvrir sur le bâtiment qu’il venait de concevoir, le Sheldonian Theatre.

Nous avons permission de monter à la bibliothèque. Un bref coup d’oeil au premier palier — étagères & poutres blanches — avant de contnuer à grimper le grand escalier, sous le regard en pierre de John Locke. Au sommet: les livres. Émotion & ébahissement devant la beauté de ses poutres médiévales sculptées, des vieilles reliures en cuir & du plafond à caissons peints.

#466

Oxford, toujours le mercredi 10 septembre…

Passant devant un théâtre, Gianji & moi nous amusons d’imaginer la tête que ferait Olivier: une affiche annonce la représentation prochaine de Breakfast with Emma, adaptation théâtrale par Fay Weldon de… Madame Bovary! Déjà, dans une station de métro à Londres nous avions aperçu l’affiche d’une comédie musicale (!) sur… La tentation de St Antoine. Flaubert semble partout, dans ce pays.

Ah! Il faut que je vous parle de Ranford Guest House — a case study in bad taste. Réservé par le web, notre hôtel va se révéler quelque peu moins attrayant que ne semblait le promettre leur beau site… Tout est laid & pas qu’un peu sordide, là dedans. Je chancelle d’horreur lorsque le taulier nous montre notre chambre. Le taulier? Un drôle de type voûté, assez jeune mais les cheveux gris, les yeux tellement froncés tout le temps qu’on pourrait le croire aveugle, le ton grinçant & les gestes furtifs, je me sens mal à l’aise rien qu’à l’entendre geindre la litanie de ses explications… Et la chambre, alors, & la chambre?

Très grande.

Mais les lits sont chancelants, la moquette hideuse (verte & rouge), le papier-peint tout simplement cauchemardesque (de gros motifs bleu foncé sur un fond qui fut certainement blanc dans une vie antérieure, avant d’adopter ce jaune pisseux & irrégulier). Le contraste entre la moquette & la tapisserie provoque un choc quasi hallucinatoire, c’est le psychédélique appliqué au mauvais goût. Après les films d’horreur, notre taulier a inventé la déco d’épouvante!

La lampe de chevet est simplement « décorative » (pas de prise en vue), le lustre est borgne, mon lit poussé contre la fenêtre camoufle vaguement un décrochement du mur juste à l’endroit de l’oreiller. Les draps ont-ils été changés? Pas certain. Et quant à la douche, passons sur le sujet, j’en frémis encore! (tant pis: toilette de chat tous les jours, pas question que je pose les pieds dans un tel endroit)

En redescendant, nous pouffons nerveusement à la vue des lampes aux contorsions ignobles, des fleurs en plastique enpoussiérées & des moquettes cacophoniques (sur les 32 marches de l’escalier se succèdent cinq moquettes différentes), sans parler des affiches cassantes à demi-arrachées qui pendigouillent sur les murs éraflés… Tiens, une explication probable des grimaces du taulier: vu son obsession pour l’Himalaya il a du se cramer les yeux là-bas… Seul point vaguement positif de cet endroit minable, découvert le lendemain matin: le breakfast est lent (un grand art de la désorganisation y préside, encore aggravé par l’air de dépression chronique des serveurs), mais copieux. Une vaste sélection de céréales (nous avons le choix entre pétales de maïs, blé soufflé, müesli, « Special K » ou litière pour chat), un plat d’oeuf, beans, bacon, saucisse & tomate, , du jus d’orange dans des coupes à champagne, yaourts chimiques & divers fruits (including du melon vert & des fraises). Le tout accompagné de toast (rares & tièdes) avec du beurre (rance ou moisi).

#465

From SwissRe to Christchurch (suite)

Noté le mercredi 10 septembre 2003 (suite aussi…)

Oserai-je l’avouer? Jamais encore je n’avais voyagé en taxi londonien. Depuis tant d’années que je voyais passer ces énormes scarabées noirs, l’un des symboles de ma ville aimée. Et bien soit: je l’avoue. Et grâce soit rendue à Mireille qui décida que porter nos bagages depuis l’hôtel jusqu’à la gare de Paddington était tout simplement hors de question.

Observer Londres depuis l’habitacle à la fois vaste & sombre d’un taxi, plafond bas & conduite coulée, quel luxe délicieux. Encore une autre manière de voir la ville.

Moins confortable sera le train: imaginez que les Anglais ont inventé les wagons de banlieue à cinq places frontales. Étroites, les places, forcément. Et quant au couloir… Les passagers doivent se contorsionner afin de se glisser entre les sièges. Mais enfin: nous voici en chemin (de fer) pour Oxford.

Au bord de la voie, juste après Slough, vision délicieusement industrielle: l’usine Horlicks, une grande bâtisse de brique austère, dont la grande tour crénelée, telle une sentinelle médiévale, voisine avec une haute cheminée noircie, qui semble figurer sa lance. Étonnant compromis entre l’entreprise industrielle & le château écossais.

Oxford ville de contrastes? Juste devant la gare s’érige une grande ziggourat verte, & à deux pas de là se trouve l’enseigne paradoxal d’un petit restau nommé « The Oriental Condor »…

#464

« How wonderful it must be to write stories, say the friends of the storyteller, and there are both admiration and envy in their tone. As for the admiration, the storyteller knows he does not deserve it: he knows perhaps he turns to woo the lady make-believe because he was too unpractical to manage a business, lacked the courage to become a doctor, was too weak a character to impose discipline on classes of unruly children; the admiring friends can do these things but he, faced with the problem of earning a living, could do nothing but step backward into the past and recover its memories for their entertainment. » (Elizabeth Goudge)