#413

Puissent les lecteurs de Volage, rares & donc précieux, me pardonner: je n’ai plus guère pour le moment l’envie de me pencher sur ses fantômes. Ça reviendra, certainement. Pour le moment, mon refuge fictionnel habituel me suffit: les enquêtes de mon détective londonien. J’ai repris une nouvelle abandonnée un temps — comme tant d’autres, puisque si j’ai terminé huit novellae, il y en a bien autant de diversement débutées & qui chacune à son rythme progresse tranquillement, par bonds subits ou par ajouts réguliers.

« The evening sun was a giant peach in the rearview mirror, apocalyptic and gaseous as it burned toward the horizon. »

Le New Yorker a une très longue tradition de publication de nouvelles. Et grâce à la précieuse curiosité de Jean (Douze Lunes), je viens d’y retrouver une petite musique & une qualité d’observation douce-amère qui m’a rappelé, de manière moderne, les meilleures pages d’une ancienne vedette du New Yorker, Sylvia Townsend-Warner: « Dick » par Antonya Nelson.

Rencontre encore: j’ai acheté il y a quelques jours un ouvrage sur les artistes « outsiders », les fous, les naïfs & les voyants de l’art moderne [Outsiders par Christian Delacampagne, chez Mengès — acheté chez un soldeur pour la dérisoire somme de 2 €]. Et le New Yorker justement de nous entretenir d’Adolf Wölfli, un fou suisse — fascinant.

Lecture: Papa est au Panthéon, d’Alix de Saint-André — récemment réédité en Folio. Quoique un grand fan du premier roman de cette autrice (L’ange et le réservoir de liquide à freins), je n’avais pas acheté celui-ci à parution, tant je déteste les livres grand format qu’on nous publie en France — ces gros rectangles de papier trop chers & en général peu maquettés. Une parution en format de poche, voilà qui satisfait déjà mieux mes critères esthétiques. Quant au texte… Il est tout à fait ce à quoi je m’attendais: une comédie à la fois érudite & drôlatique, terriblement bavarde, servie par un style jubilatoire. Les trouvailles de cette fille! C’est presque trop, par moments. Ah, que ça fait du bien: enfin de la littérature française contemporaine qui n’est pas triste à pleurer! Alix de Saint-André mériterait d’être anglaise, tiens! 😉

Lecture encore: The Golden Gate de Vikram Seth, une comédie romantique située à San Francisco par un écrivain anglo-indien. Amusant & touchant, une jolie tranche de vie(s) servie par un style impeccable — à cette bizarrerie près qu’il s’agit d’un roman en vers. Mais j’avoue que si, effectivement, la structure versifiée & rimée procure une élégante cadence à ce texte, je demeure malgré tout pas vraiment convaincu de l’intérêt de tant d’efforts. Car il me semble que ce rythme s’estompe assez vite dans mon esprit, puisqu’en reconstituant les phrases complètes à la lecture continue, la musicalité tend à s’estomper, à ne plus véritablement se percevoir…

#412

Mauvais rêve

Olivier me disait à l’instant avoir fait cette nuit un cauchemar, durant lequel son prof de philo antique agonisait durant un cours. Pour ma part, j’habitais cette nuit à Bordeaux, tout seul (tandis que je m’y trouvais quelques nuits auparavant en compagnie de plusieurs bloggeurs: Olivier, Jean & Guillaume!).

Bordeaux, donc. Et je m’y trouvais fort malheureux: tout le monde porte désormais une sorte de bracelet à sa cheville, un anneau lumineux multicolore qui pulse & change constamment, comme une sorte d’effet spécial personnel attaché autour de la cheville, plutôt dans des tons de bleu & de blanc mêlés, brillant, assez out of this world

Et moi je n’en ai pas! Alors qu’en revanche des tubes de la même matière passent un peu partout dans mon appart bordelais, en particulier au sol, ainsi qu’un peu sur les murs. Ils éclairent les pièces d’une lumière crue, blessant presque les yeux — en filets bleu, jaune, rouge, blanc, sur lesquels s’écoule une mince pellicule liquide, une sorte d’eau froide au toucher. Tendant deux doigts vers une des parois brillantes, je les mouille avant d’approcher ce liquide de mes lèvres. Il y dépose une brûlure passagère, étrangement agréable mais seulement fugitive.

Je sors dans la rue: heureusement tout le monde ne porte pas son bracelet bien en évidence. Il y a ceux que l’on devine juste sous l’ourlet du pantalon, ceux qui sont camouflés — et ceux qui, ostentatoires, s’exhibent en brillant sur une jambe de jean ou sur une mince cheville. Le fait que je ne possède pas de bracelet passe donc inaperçu — en fait, je semble passer moi-même inaperçu: je croise Olivier & il ne me regarde même pas! Il est avec un groupe d’amis, ils portent tous leur bracelet bien visible. Mais Olivier ne me voit pas!

J’en conçois un immense chagrin & au bord des sanglots je décide de rentrer chez moi — mais me retrouve sur le chemin de la gare, car il faut que j’aille chercher Roland (Wagner) au train. Ma peine se transforme en angoisse: à quelle heure? J’ai oublié l’horaire du train! Et je n’ai pas de montre, je n’arrive pas à trouver une horloge!

Heureusement, Roland est là, qui m’attend dans le hall, souriant. Lui non plus, n’a pas de bracelet: chez moi, il m’explique qu’on a pas besoin, tout en examinant avec intérêt les tubes lumineux qui courent dans l’appartement. « Tu sais, on peut utiliser ça », m’explique-t-il en commençant à peler un tube d’une sorte de mince fibre. Il tire ainsi un fil bleu, puis un fil rouge, et les enroule autour d’une cigarette. Serré, brillant. Lorsqu’il l’allume, une flamme bleuâtre commence à brûler. Roland tire sur son joint lumineux & crachotant avec un plaisir visible. « C’est épatant, tu sais? » me dit-il en me tendant son étrange cigarette, des plis de malice aux coins des yeux.

#411

La lente flèche de la beauté.

« Le genre de beauté le plus noble est celui qui ne ravit pas d’un seul coup, qui ne livre pas d’assauts orageux et grisants (ce genre-là provoque facilement le dégoût), mais qui lentement s’insinue, qu’on emporte avec soi presque à son insu et qu’un jour, en rêve, on redécouvre, mais qui enfin, après nous avoir longtemps tenu modestement au coeur, prend de nous possession complète, remplit nos yeux de larmes, notre coeur de désir. — Que désirons-nous donc à l’aspect de la beauté? C’est d’être beaux: nous nous figurons que beaucoup de bonheur y est attaché — mais c’est une erreur. »

(Nietzsche, « Humain, trop humain »)

#409

« Une fois ce fond (ou ce sommet) atteint, heureusement une main baptismale nous attrape alors que nous basculons pour entamer une remontée vers d’autres surfaces. Des horizons blanchis et des paysages nouveaux.La musique sait alors construire des cités où battent le cœur d’autres hommes, dessiner des jardins où poussent des agrumes et des soleils sucrés. Par les cordes d’une guitare et le son organique de quelques instruments de bois, la terre se reforme lentement, la chaleur s’humanise. Le cœur d’un rythme lourd et poignant propose alors de monter sur les sommets où il faudra cette fois sans doute en découdre avec le reste d’une œuvre qui creuse ses reliefs, tend des pièges didactiques mais se construit lentement tout autour de nous… »

(un beau paragraphe de Nicolas Sabatié, à lire sur l’e-zine popupmag, inspiré par l’effectivement sublime nouvel album de no-man, « Together We’re Stranger »)