#317

On croit rêver. L’autre jour, j’achète une Encyclopédie de l’Art, un gros bouquin au Livre de Poche. Je me disais depuis longtemps qu’il me fallait une encyclopédie de ce genre — c’est plutôt la peinture qui m’intéresse, mais qu’importe.

Seulement voilà, aïe! Après une minuscule poignée de recherches, ce bouquin en question me semble déjà d’un sérieux assez douteux… Outre que le nom de jeune fille de Sonia Delaunay n’y est pas cité (non plus du coup que son nom de naissance, qui est différent: elle fut adoptée toute petite par un oncle) — mais soit, nous dirons qu’ils n’ont pas la place pour de tels détails (?) — j’ai effectué comme d’habitude une petite recherche sur les artistes belges que j’apprécie — et qui sont presque toujours « oubliés » par les ouvrages français. Claus ou Spillaert sont absents, bien sûr. Mais pas Rik Wouters, qui a tout de même droit à une entrée, bien!

Bien? Hum, quoique… « Sculpteur belge »?! Mais, euh… Rik Wouters était un peintre?! C’est quoi cette histoire? Vérification faite, il a en effet fait de la sculpture au début de sa carrière… Seulement voilà: cette encyclopédie ignore qu’il est surtout célèbre pour ses tableaux, qui le rattachent au fauvisme. Ah ben bravo… Ça me donne terriblement confiance dans le reste des renseignements portés dans un tel ouvrage… 🙁

#316

Deux lectures aussi délicieuses que « décalées », deux flâneries: Les gens de peu (par Pierre Sansot, chez PUF Quadrige) & Cabanes perchées (par Peter & Judy Nelson, chez Hoëbeke).

Le premier prétend être un essai d’anthropologie. Je demeure un peu sceptique quant au sérieux de cette démarche aux prétentions scientifiques: outre mes habituelles réticences quant à la socio/ethno, je m’interroge sur les sources de l’auteur, sur la pertinence de sa démarche aujourd’hui. Les gens de peu me semble un superbe ouvrage de poésie urbaine, une belle pièce de littérature — mais comment l’auteur justifie-t-il de n’étudier en fait qu’une France du passé? Un passé récent mais imprécis, partiellement mythifié, certainement poétisé. Une « France d’en bas » qui fleure les fifties plutôt que le quinquénat rafariniste: ni beurs ni cités difficiles, mais chanson des rues, guérisseurs, petits bricoleurs, ménagères, camping, 14 juillet & Tour de France…

Dans son introduction (narrée avec le pompeux « nous » des Sciences Humaines), Sansot ne présente guère que des excuses & ne cerne pas réellement ni son champ d’étude ni son espace temporel, pas plus que ses sources de recherche… Si la quat’ de couv’ nous dit qu’il « a voulu discerner les traits d’une catégorie sociale d’êtres rapprochés par un certain mélange de modestie et de fierté, et, en particulier, par un goût commun pour des bonheurs simples », nous n’en saurons en fait pas beaucoup plus long… Sociologie réelle ou ethnologie rêvée? Si j’ai adoré ce livre, ce n’est pas du tout en raison d’une quelconque pertinence actuelle, mais parce qu’au contraire j’ai eu l’impression de m’y promener dans une étude du petit peuple selon Simenon… Oui, il y a plus de Maigret, ou un peu de Tati, et même beaucoup de Jacques Réda, que de science ici.

Mon autre lecture/promenade se fit au sein d ‘arbres que couronnent des cabanes: si l’architecture contemporaine est une de mes passions, celle présentée dans ce beau livre est artisanale, non conformiste, bricolée plutôt qu’high-tech. Rêves de logis haut perchés, de frondaisons habitées — de « sentinelles de la canopée », pour reprendre la belle expression des auteurs. Une heure ou deux de fantasme écologico-casanier en alléchantes photos…

#315

Je viens de lire une bien belle bédé: Quartier lointain (tome 1) par Jirô Taniguchi, qui vient juste de sortir chez Casterman, dans leur nouvelle collection « Ecritures » (dont j’aime beaucoup la maquette & le papier, vraiment du soigné comme on en voit trop peu dans le domaine BD).

Il s’agit d’une superbe manga, l’histoire d’un homme de 48 ans qui se retrouve soudainement projeté en arrière dans le temps — dans son propre corps de 14 ans, en 1963. Oui, un petit peu comme dans Replay de Ken Grimwood. Mais le traitement est bien entendu différent: tendre & intimiste, intelligent, vraiment très attachant.

Taniguchi était déjà l’auteur du très beau & très zen L’Homme qui marche (un des mes ouvrages préférés tous genres confondus, tant il me « parle » — dommage qu’il soit si mal reproduit, cependant) ainsi que de la trilogie Le Journal de mon père (qu’il faudrait que je finisse de lire, depuis le temps que je l’ai achetée!). Son trait est simple, classique, limpide (une sorte de Moebius en plus froid).

Et dans la même collec, traduction de Breakfast After Noon d’Andi Watson, cet auteur anglais dont je vous ai souvent rebattu les… yeux?! ici-même… Trait simple aussi, mais à la fois ultra-épuré & charbonneux. Un ravissement de l’oeil, Andi Watson est (pour moi) un maître tant de la pureté de style (tendance Dupuy & Berbérian) que du scénario pertinent/touchant.