#308

Je cite beaucoup, ces temps-ci. Manière de partager quelques éblouissements esthétiques, ou plus simplement des plaisirs de lecture… Le weblog de Jonathan Carroll est à l’image de cet auteur: à la fois étrange & amusant. Carroll y prend note de bouts de phrases étonnantes, le genre de formules qui provoquent des petits chocs dans ses fictions… Plus rarement, une réflexion complète, telle celle-ci, d’une grande beauté…

« Years ago I watched a documentary on tv about a couple who were game wardens in Africa. They lived in a big airy house in the middle of a wildlife preserve. Besides being surrounded by the kind of wild animals most of us will only ever see in zoos, these people had « pets. » A baby rhinoceros that had been orphaned, an ostrich that was the rhino’s best friend, a four year old female lion the couple had raised and then re-released back into the wild. The lion frequently returned to visit. Its favorite thing was to nap on the porch at the woman’s feet while she read.

All of the doors and windows of their house were always left open. If someone closed something, they were strongly reprimanded. Explaining why, the man said that by leaving everything open, the animals always felt like they could come and go as they pleased and never felt trapped. Close the doors and you have a wild animal in your living room. Leave the door open and you have an exotic visitor who is happy to see you, but *always* on its terms.

Later I realized it is the same with writing, inspiration, where do I get my ideas… all of that. I love to write because in the best ways, the process is like living in that house in the African wilderness. If I leave all of the doors and windows of my imagination open, great wild beasts frequently come to visit. When they do, I never ever try to close them in with my own rules and regulations. If they want to sleep on the porch or pee on the couch, wonderful. No matter what, I am always thrilled to see them and they know that. When they feel it is time to leave, they do. If I don’t feel like writing today or for a few days, I don’t. And I don’t think about it. It is not an obligation– it is the greatest privilege. These animals, these ideas and characters and stories, are my friends. When they are in the mood or the neighborhood, they will return. »

#307

« Elle contemplait la mer et dans sa voix vibrait la nostalgie de tout ce qu’elle n’avait pas connu: nostalgie de l’énigme tapie dans les vieux livres et les cartes marines pour lui rappeler, comme l’éclat lointain d’un phare dans la houle, qu’il y avait encore des mers où naviguer et des épaves à trouver, des poursuites toutes voiles dehors, des émeraudes et des rêves à remonter à la lumière du jour. »

Arturo Perez-Reverte, Le cimetière des bateaux sans nom.

#306

J’ai regardé hier soir un épisode de la série télé britannique Murder Rooms. Qui n’est toujours pas diffusée en France (je doute maintenant qu’elle le soit un jour, hélas), mais dont j’avais acheté les cinq cassettes VHS. Et une fois encore, je me suis extasié devant l’extraordinaire qualité de cette production.

J’avais déjà vu le pilote de la série, « The Dark Beginnings of Sherlock Holmes », ainsi que deux téléfilms (car il s’agit d’une série par téléfilms, pas par épisodes comme une série américaine), « The Patient’s Eyes » & « The Photographer’s Chair ». Les trois excellaient à la fois par la beauté de leur photographie, le soin apporté à leurs décors, le jeu des acteurs — et bien sûr les scénarii.

Le principe de Murder Rooms est de nous faire suivre des enquêtes policières menées conjointement par le jeune docteur Artur Conan Doyle & par son mentor écossais, le professeur Joseph Bell. Il s’agit donc d’une nouvelle manière de considérer les récits de Sherlock Holmes — cette fois en considérant qu’ils auraient été inspirés pas seulement par le seul caractère de Bell (réellement l’un des professeurs de Doyle à l’université d’Edimbourg: il existe même un article du professeur Bell à propos d’Holmes) mais bien par ses enquêtes! Le personnage de Bell (joué par Ian Richardson, qui avait fait un excellent Holmes dans deux téléfilms plus anciens) est donc une passionnante re-création d’Holmes, en un homme âgé, à la fois compatissant & énergique, non dénué d’humour, professeur de pathologie & doué d’un génial sens de l’observation/déduction. Le créateur de la série (David Pirie, qui a également rédigé des romans d’après les téléfilms) s’est aussi inspiré de la rumeur selon laquelle Doyle aurait effectivement rédigé des relations d’enquêtes menées par Bell, ainsi que de deux faits troublants: Doyle fit ses études en même temps qu’un fameux « serial killer » de l’époque & son propre père était interné dans un asile de fous (il mourut l’année même où Doyle fit disparaitre Holmes aux chutes de Reichenbach).

Les trois premiers épisodes que j’avais vu étaient d’une complète noirceur mais, surprise, « The Kingdom of Bones » s’avère cette fois être nettement teinté d’humour. Oh bien sûr, l’intrigue n’est pas sans noirceur une fois encore, mais le ton de ce téléfilm se trouve rehaussé par des touches d’un humour à la fois malicieux & érudit. J’adore ce pompeux professeur d’Edimbourg, qui semble désigner la source du personnage du Professeur Challenger! Et l’aspect politique me semble également bien venu.

Le scénariste de cet épisode encore supérieur aux précédents? Hé, hé, pas un inconnu: rien moins que Stephen Gallagher. Excellent écrivain britannique de romans de suspense/horreur (La Vallée des lumière, Down Under, etc), qui co-créa l’amusante série Bugs & passa la dernière décennie à écrire pour la télé (il est récemment revenu à la prose, ce qui est sans doute une excellente nouvelle vu son talent). Je ne suis donc pas étonné, mais ravi, de le voir auteur d’un si bon film.

Seul regret: il ne me reste qu’un épisode à voir… Mais une recherche sur le web me dit que Murder Rooms devrait bientôt connaître une deuxième saison — chic alors!

Pour rester sur le sujet des séries TV, cette rentrée me gâte pas mal: la chaîne TMC semble décidée à rediffuser les téléfilms de Hercule Poirot dans l’ordre (pourvu que ça dure), et Série Club rediffuse enfin les 13 épisodes de Moon Over Miami. Entre le charme formidable de David Suchet dans le rôle du détective d’Agatha Christie (encore une formidable production anglaise) & le duo ravageur joué par Ally Walker & Bill Campbell dans une comédie policière digne des meilleurs Clair de Lune (dommage que le public américain n’ait pas suivi), mon amour pour les intrigues policières lêchées se trouve comblé.

Sinon, j’ai découvert qu’une nouvelle série adaptant les enquêtes de Nero Wolfe, l’Homme aux Orchidées, avait été produite par A&E (deux saisons). Les fans semblent ravis par sa fidélité & certains des scripts sont par Stuart Kaminski, rien que ça — mais peut-on seulement rêver d’une diffusion française?

#305

Courtesy of Olivier & Guillaume, cette lumineuse citation que j’emprunte derechef & sans vergogne au weblog Les Eaux Troubles:

« La langue de la poésie ne se laisse enfermer en aucune catégorie, ne se peut résumer à aucune fonction ou formule. Ni instrument, ni ornement, elle scrute une parole qui charrie les âges et l’espace fuyant, fondatrice de pierre et d’histoire, lieu d’accueil de leur poussière. Elle se meut à même l’énergie qui fait les empires et les perd. Elle est cette arrière-cour délabrée, envahie d’herbes, les murs couverts de lichens, où s’attarde un instant la lumière du soir. »

Lorand Gaspar, Approche de la parole.

#304

Allez hop: un post le vendredi 13, tiens!

Lu hier soir Gotham de xavier Mauméjean (au Masque). Un très étrange & prenant roman noir, très noir, sur la plongée dans la folie d’un as de la publicité. Humour glacial, style clinique, dérapage horticole… Fascinant & frissonnant, un court roman dans un genre qu’il ne m’est certes pas l’habitude de lire. Merci Xavier: but don’t worry, je ne suis pas encore tout à fait aussi cinglé de plantes que Jonathan…