#90

Lu: Arslan de M. J. Engh (un classique mineur de la SF, datant de 1976 & récemment réédité aux États-Unis).

La loi martiale a été annoncée dans tous les États-Unis et les forces armées US sont désormais officiellement sous le commandement du Général Arslan, le jeune dictateur venu du Turkistan. Seuls les convois militaires sont autorisés sur les voies express.

Et bientôt, un s’arrête justement à Kraftsville, Illinois, un petit bled au bord de l’autoroute 460. Avec incrédulité, le directeur du collège voit débarquer dans son établissement des militaires d’origine asiatique, et leur chef: Arslan! Qui décide de demeurer là, de faire de Kraftsville son QG. Et commence par organiser une grande fête pour ses hommes – durant laquelle il va violer, devant tous, d’abord un garçon puis une fille, deux élèves de ce collège. Le garçon, Hunt Morgan, sera ensuite conduit dans la maison du directeur (où Arslan a décidé de vivre), pour lui servir d’esclave sexuel. De même qu’une jeune prof du collège (Luella). Une bonne partie des jeunes gens de la ville vont être déportés – et à leur place amenés d’autres jeunes gens, afin de servir de « viande » pour un bordel.

Arslan installe sa loi: désormais chaque région des USA doit être indépendante. Totalement indépendante: elle doit produire les moyens de sa subsistance. En complète autonomie. Les régions ne doivent plus communiquer/échanger entre elles: la doctrine économique d’Arslan est celle de l’autarcie, de l’auto-suffisance. Au prix de déportations & de famines, peu lui importe, pour lui le monde doit être réformé afin que toutes les ressources mondiales soient équitablement réparties, que chacun soit égal — non pas devant la loi, puisqu’il s’agit d’une dictature, mais bien dans sa survie de base, dans son alimentation & son éducation.

Comment Arslan a-t-il pris le pouvoir? Quelles sont ses forces? Quelle part du monde gouverne-t-il exactement? plus moyen de l’apprendre: il n’y a plus ni radio ni télé. Et Arslan ne le dit pas — ou bien semble grandement exagérer. Devenu à la fois l’objet, le fils adoptif et l’esclave d’Arslan, Hunt Morgan prétend que le général lui a dit avoir des hommes à la tête de toutes les armées (des troupes américaines en Russie et Chine, des troupes chinoises en Europe, des troupes européennes au Proche-Orient, des troupes arabes et israëliennes en Afrique… toutes commandées par ses officiers?!). Quel fut le levier utilisé par Arslan pour bouger le monde?

Et pourquoi Kraftsville?

Fascinant, Arslan est tout à la fois brutal et sophistiqué, idéaliste et matérialiste, exalté et froid. D’un charisme surprenant (que l’autrice rend admirablement bien, évidemment).

Les idées d’Arslan sont absolument extrêmes: non content de réorganiser le monde de manière brutale et radicale, il prévoit apparemment aussi de laisser le monde en cet état de réorganisation en évitant la main-mise du pouvoir: il lui faudra donc éliminer un jour ses propres armées, ses propres officiers – et lui-même! (mais il ne semble pas très attaché à la vie, de toute manière) « Who exterminates the exterminators? » se demande-t-il notamment..

Quatre années passent. Une résistance s’organise, bien sûr: la KCR (Kraft County Resistance). Car à Kraftsville et à Kraftsville seulement peut s’organiser une résistance utile: ils ont Arslan lui-même à portée de main, alors que tout mouvement de rébellion partout ailleurs serait aussitôt écrasée par les forces d’Arslan tout autour. Mais le soir où la révolte se déclenche, Arslan leur échappe: savait-il? Arslan s’enfuit, bizarrement, et laisse Kraft County entre les mains du directeur du collège (Franklin) et du KCR. Durant cinq ans, sans attaques de l’extérieur. Cinq ans à s’organiser, à devenir indépendants — mais sous la gouverne honnête du directeur Franklin, pas sous la férule d’Arslan ou de son bras droit Nizam.

Cinq ans plus tard, Arslan revient. Avec un bras et une main brûlés, handicapés — une attaque au phosphore à Anthène. D’après lui, la région du nord d’Athène et l’Ontario au Canada furent les seuls pays à résister… c’est du moins ce qu’il prétend au début, en expliquant qu’il a gagné, inutile de le prendre en otage, ça ne signifierait plus rien. Mais en fait, Arslan n’a pas tout résolu dans l’ordre mondial: il doit se rendre en Amérique du Sud, où subsistent encore des poches de résistance, du fait de la jungle.

Deux ans après, Arslan revient encore. Presque en cachette: il a démembré ses armées, mais son ancien ami Nizam mène une révolte dans le nord des USA, afin d’essayer de prendre le pouvoir qu’Arslan essaye d’éteindre, de rendre inutile. Puis, Nizam mort, Arslan revient encore une fois, une dernière fois — pour s’installer définitivement à Kraftsville, son travail terminé, son ordre mondial posé et installé durablement.

Un roman renversant! D’une incroyablement violence psychologique, mais aussi d’une subtilité politique rare. Vers la fin du roman, Hunt compare l’action d’Arslan & Nizam à un feu de prairie, qui aurait couru sur le monde afin de lui rendre sa fertilité. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est bien d’une utopie que nous parle l’autrice: une utopie atroce, demandant des sacrifices mondiaux d’une ampleur presque inimaginable — et cependant, Arslan parvient à ses buts. Même la révolte finale de Nizam trouve sa place dans leur plan. Pervers, ce roman place d’abord Arslan en position de monstre, puis de sauveur. Et toutes les nuances entre les deux! Le tout observé par le petit bout de la lorgnette: depuis la petite ville de Kraftsville, alternativement par les voix de Franklin et de Hunt. Parfaitement dualiste, ce roman crée beaucoup d’équilibres entre les personnages: entre Arslan & Nizam, les deux révolutionnaires/dictateurs; entre Hunt et Sanjam, les deux fils d’Arslan, l’un adopté l’autre naturel; entre Arslan le dictateur et Franklin le directeur… À chaque fois ce sont les deux faces d’une même pièces: pas de méchants ni de bons, mais toujours des équilibres et des résolutions de situations extrêmes, de manière somme toute réaliste. Pas de morale, donc: l’autrice ne tranche pas.

Engh creates a truly shocking situation, introduces a monstrous character, and then refuses to satisfy any of the emotions she has aroused… Engh’s performance is as perversely flawless as Arslan’s. (citation du New York Times)

Un roman remarquable, vraiment — un chef d’oeuvre, dirai-je même. Proche par exemple d’un Robert Charles Wilson — on dirait d’ailleurs que celui-ci s’est souvenu d’Arslan, pour créer la virtuelle présence de son dictateur asiatique dans The Chronoliths.

#89

Brr. Descendre chercher une baguette et deux pains russes (ce qu’ailleurs en France on nomme simplement des pains au raisin…) fut une sorte d’épreuve. Je viens de regarder le thermomètre à la fenêtre de la cuisine, il fait 0°.

Comme le dit très justement Anna: « It’s very very cold. Whose idea was this winter thing anyway? »

#88

Décidément, j’aime le principe du weblog. Étonnant moyen d’expression: à la fois tout à fait publique (j’ai même fait enregistrer le mien sur le répertoire de chez Blogger, contrairement par exemple à David Calvo ou à mon oncle Jean pour les leurs, qu’ils préfèrent voir demeurer un peu secret) & complètement obscur. Finalement, je ne sais pas vraiment pour qui j’écris — et ça fait partie de la grande liberté que j’en éprouve!

Tout ce que je sais, c’est que mes lecteurs sont des amis — forcément des amis, que je les connaisse ou non: s’ils font l’effort d’aller me lire, c’est que je les intéresse. Curieusement, d’ailleurs, la Gang ne semble pas faire partie de ce cercle de lecteurs. Et j’adore recevoir de temps en temps, out of the blue, le commentaire de tel ou tel lecteur de mes blogs — je découvre alors qu’untel ou unetelle me lit, est d’accord avec moi, m’envoie en retour un petit mot amical… C’est bien — confortable! My own private place, no strings attached.

Bon dimanche.

#87

L’un de mes plus grands plaisirs en matière de bande dessinée demeure l’oeuvre de Franquin. Je ne suis pas, mais alors vraiment pas, un fan d’Hergé — mais en revanche la relecture des aventures de Spirou & Fantasio commises par André Franquin dans les années 50/60 me met toujours en joie.

Et un petit éditeur belge (Niffle-Cohen) a l’excellente idée de proposer, peu à peu, une intégrale des Spirou & Fantasio de Franquin — en noir & blanc! Une initiative qui, loin d’être incongrue, permet d’enfin découvrir le dessin du maître dans toute sa beauté, tel que réalisé par l’auteur, sans le filtre souvent quelconque de la mise en couleur. Un quatrième volume vient de sortir, qui entame la période la plus féconde & la plus belle de Franquin, avec La mauvaise tête, Le repaire de la Murène, La Quick Super, Les pirates du silence et, bonus très sympathique, la petite histoire Touchez pas aux rouges-gorges, qu’on n’avait jusqu’à présent revue que dans une version techniquement massacrée à la repro. De quoi se régaler de la rondeur souple & élastique d’un trait virtuose. Quel délice!

#86

Dimanche 4: Peu, trop peu dormi — cette nuit, et les nuits précédentes. C’est un peu zombie que je quitte l’hôtel et me rends à la Cité des Congrès (« cite des congres » ai-je lu dans le bar; je ne suis pas le seul que cette typo fautive a amusé). Il n’y a pas encore grand monde, et certains copains (Ugo, Johan) sont déjà repartis. La fatigue aidant, j’ai un peu de vague à l’âme. La pesanteur de l’ambiance de ces derniers jours, que j’avais repoussé grâce à l’amitié & aux plaisanteries, me retombe dessus — je n’aime pas trop les principes élitistes de cette organisation, les mondanités & les prétentions du festival. Jusqu’à lors, le petit milieu de la SF était toujours parvenu à échapper aux lois du fric & des jeux d’influence. Malheureusement, l’action persistante de certains conduit à un effacement progressif de la convivialité au profit (c’est bien le terme) d’une conception mesquine, commerciale, politicienne, de l’édition de SF…

J’ai vraiment eu l’impression tout au long des Utopiales qu’il y avait deux attitudes, une bipolarisation du milieu: ceux qui se la jouent, qui voudraient être des stars ou qui se complaisent dans leur position de big fish in a small pond (pour utiliser une cocasse expression anglaise); et ceux qui ne se prennent pas la tête, qui ne veulent qu’écrire & s’amuser, avec humilité & entre copains.

Putain, que sont dérisoires les enjeux & le fric à se faire dans la SF, pourquoi certains veulent-ils être les maîtres, ériger des diktats, se faire les arbitres du bon goût? J’suis fatigué…

Maussade je suis, maussade je vais rester toute cette journée… Dernières discussions avec quelques amis & connaissances (dont Comballot, pas encore vu), excuses contrites présentées au gars Pagel, dont j’ai bien raté la fête d’anniversaire, j’en suis fort dépité — et Sara à son tour est désolée, elle avait brièvement éteint son phone juste au moment où j’ai appelé… 🙁

Derniers tours au bar.

À l’heure du repas, je monte déjeuner au 3e étage, où je ne suis encore jamais allé. C’est gratuit pour les invités — toujours cette fichue VIP attitude. Sylvie Lainé monte avec moi, pas tranquille car elle n’a qu’un badge marqué « Jean-Jacques Girardot » (JJ en avait obtenu trois, je ne sais comment!). De fait, une des multiples hôtesses interchangeables à la plastique longue & lisse (encore un aspect passablement ridicule/désagréable du festival, ce machisme sournois qui consiste à utiliser des femmes comme potiches), filtre les entrées. Je passe: mon nom a été ajouté à la main en bas de liste (Gallimard n’avait obtenu mon invitation qu’à grand peine). Lorsqu’arrive le tour de Sylvie, l’hôtesse de l’air bête lui demande son nom: « Girardot »; « Jean-Jacques? »; « Je suis sa femme ». Sylvie passe, légèrement palpitante… et fonce prévenir JJ de cette soudaine union!

La salle de déjeuner est vaste, très lumineuse puisque éclairée sur toute sa circonférence par de larges baies vitrées. Les buffets de hors d’oeuvres & de desserts sont assez somptueux — mais les plats chauds s’avèrent médiocres, genre bouffe de cantine. Gilou, Berthelot & RCW s’installent à la même table que nous, rejoints par Chambon (que je ne connais pas du tout & ne discutera qu’avec Gilou).

Heure du départ: branle-bas de combat, JJ retrouvera-t-il toutes ses affaires, le Gritche survivra-t-il au transport (il s’agit de l’atroce statue d’un monstre griffu qui marque le prix Dorémieux), Alain suit-il? Sylvie ne s’inquiète pas: sa montre retarde d’une demi-heure! Enfin: en route. J’ai une réservation en première mais je monte bien entendu en deuxième, pour être avec la Girardot (?) family. En compartiment — longtemps que je n’avais pas voyagé ainsi, à l’ancienne. Le train part un peu en retard. Il est bien plein. Mais ce n’est rien par rapport à ce qui va suivre… Notre Corail s’arrêtera dans chaque ville, et il semble que jamais personne ne descend! Les couloirs étroits ne tardent pas à être bondés de corps tassés, entassés, pliés, empilés. Presque impossible d’aller jusqu’aux WC — d’ailleurs il y a des gens entassés dedans, également. Et aucun bar dans ce bar, de toute évidence. Et il fait trop chaud. Et nous prenons encore du retard, et encore, et encore… Sans excuses ni explications de la SNCF, cela va de soit: les voyageurs ne sont que du bétail.

Je tente de lire un manuscrit français (d’un auteur d’un certain âge, déjà pas mal publié) fourni par Gilou — une pure horreur, entièrement écrite en point de vue omniscient, avec longues & lourdes explications détaillées toutes les deux lignes et demi sur le pourquoi du comment de quoi que c’est-y… J’abandonne à la page 27, à la surprise de Sylvie. Qui s’empare de l’objet du délit, tente sa chance au hasard, et comprend tout de suite: tout le texte est ainsi! Imbitable. Dommage, car la base semblait intéressante: un monde utopique & écologiste, réparti en trois sociétés distinctes. Avec un petit côté polar dans l’intrigue. Hélas, trop c’est trop, on n’écrit plus jamais ainsi de nos jours — et franchement, je trouve ça aussi illisible qu’impubliable.

Alain à mes côté reste assez sage, ce gamin est une perle; un môme brillant, futé, intello, affectueux, et remuant (normal) sans être chiant — un compagnon de voyage amusant & agréable. Son père me fait voir, sur son appareil numérique, les photos qu’il a pris durant le festival. Sylvie lit (relit?) Le don de Chris Priest. Je me plonge dans Threshold de Caitlìn R. Kiernan — encore une lecture commandée par Denoël, mais très plaisante celle-là. Un roman d’horreur subtil, psychologique, où le surnaturel demeure très subjectif & peu apparent (des fossiles étranges trouvés dans un tunnel près de chez l’héroïnes, ses grands-parents paléontologues morts de manière légèrement suspecte, la légende d’un monstre dans les parages, deux losers aux rêves troublants, et une jeune SDF qui pense avoir été nommée par des anges pour chasser les esprits maléfiques). Style travaillé & suspense pas pesant, un roman original — difficilement classable, et sans doute difficilement vendable!

Raah, le train arrive enfin à Lyon. Une heure de retard. Je suis vanné, fourbu, déshydraté. Sweet home!