#80

Tous les ans un livre que je reçois avec un immense plaisir: The Year’s Best Fantasy & Horror. J’ai reçu hier le volume 14.

Il s’agit d’un gros pavé (dans les 600 pages) coordonné par Ellen Datlow & Terri Windling, réunissant le meilleur des nouvelles fantastique (elles disent nonrealist) parues en langue anglaise dans l’année précédente. Et quand elles disent le meilleur… on peut leur faire confiance!

Terri Windling s’occupe de la partie fantasy (au sens très large) et « réalisme magique », Ellen Datlow sélectionnant pour sa part les nouvelles d’horreur. Chacune de ces anthologies est absolument remarquable, un concentré d’excellence littéraire & fantastique. Où croyez-vous que j’avais trouvé la matière de Fées & Gestes? (mon antho de fantasy parue chez Bifrost/Étoiles Vives) Pour beaucoup dans les Datlow/Windling, bien sûr. Et je rêverai d’en réaliser un ou deux autres, des recueils de ce type — car il y a vraiment une matière formidable & vaste, dans le domaine de la nouvelle de fantasy, et presque personne n’en publie en France, hélas.

À la sélection proprement dite, Datlow & Windling ajoutent en ouverture de chaque volume deux panoramas annuels des genres qui les concernent. L’horreur n’étant pas trop ma tasse de thé, je reconnais que je ne lis pas celui de Datlow, non plus que la plupart des nouvelles qu’elle choisit — mais en revanche je me précipite sur le survol windlingien. J’y trouve en effet la référence du principal des livres (de fantasy) que je peux lire tout au long de l’année… Outre son « Top twenty » bien détaillé, Windling y brosse le panorama de toutes les catégories de la fantasy littéraire: first novels, contemporary and urban fantasy, imaginary world novels, historical and alternate-history fantasy, mythic fiction, humorous fantasy, fantasy in the mainstream, in other genres (les « fusions », de plus en plus nombreuses), children’s fantasy, reprints of classics, single-author story collections, anthologies, poetry, magazines, art, picture books, nonfiction, mythology and folklore…

Windling ne fouille pas seulement dans les collections spécialisées des grands éditeurs anglais & américains, elle explore également l’immense territoire des petits éditeurs, et celui des étagères de romans non-étiquettés. Et je suis d’ailleurs très fier de moi, cette fois-ci: j’ai déjà repéré & acheté trois des romans qu’elle recommande, dans le domaine de la fantasy pour « grands ados » (car ça semble se développer enfin, après des années de ce que Windling nomme fort justement the over-emphasis on « problem novels » and strict realism — le lecteur français pensera aussitôt à l’École des Loisirs…).

De même, pour les nouvelles sélectionnées les anthologistes ne se contentent pas de dépouiller les revues & anthologies de genre, mais aussi tout ce qui est revues littéraires, sites web de fictions, petit recueils à tirage limité, presse underground, recueils publiés en mainstream, etc. Ce qui permet de mettre en lumière des textes qui seraient sinon demeurés inconnus. Je demeure toujours sidéré par la masse de documents qu’elles peuvent lire/trier, même aidées par leurs secrétaires cela représente une tache inouïe…

#79

Entendu aujourd’hui, dans la librairie où je bosse…

Un gamin, contemplant les immenses piles de bouquins: « Oh là là, qu’est-ce que ça pue les livres ici! Je déteste l’odeur des livres. »

Un homme, entrant dans la boutique avec un micro-onde collé contre l’oreille: « Oui mais il faut que tu me dise dans quel coin je vais trouver ça, parce que c’est plein de livres là-dedans! »

#78

Ce n’est pas terrible, ces horaires provisoires à moi que j’ai. N’être libre que le matin (par opposition avec l’après-midi) ne me pousse pas à bosser, maquetter, écrire… Mais bien plutôt à glander chez moi, sans vraiment rien faire — si ce n’est lire des weblogs, par exemple. Le temps gris n’aide pas non plus à me donner la pêche, faut dire: ciel tout blanc/gris, lumière faiblarde, j’ai l’impression de ne pas être encore vraiment réveillé…

Les weblogs sont-ils de la littérature? Ou bien aller régulièrement lire les humeurs & impressions de Meg-de-Londres, de Meg-de-San Francisco ou d’Anna-de-Iona est-elle une démarche relevant du voyeurisme? Sans doute un peu… Pourtant, ces trois filles (parmi une foultitude quasi infinie de weblogs disponibles — comment les découvrir sauf en tombant dessus par hasard & par recommendations d’autres personnes?) ont un sacré beau brin de plume. La londonienne (Meg Pickard) estime d’ailleurs être en train de devenir une véritable écrivain — et le prouve avec les petits textes qu’elle a archivé ailleurs sur son site (rubrique « Words »); sa soeur Anna me fait rire & me passionne autant que n’importe quel bon bouquin de litgen — bref: ce sont de vraies vies mais leur mise en scène par le biais des weblogs les transforme en littérature. Une autre forme de littérature, en tout cas. Nouvelle & intellectuellement excitante.

Et démocratique, aussi — à sa manière: certes, tout le monde ne possède pas un ordinateur; tout le monde ne possède pas le même accès au Web (plus ou moins coûteux, plus ou moins rapide). Mais quand je pense que fut un temps on nous prédisait la mort des Lettres suite à l’envahissement de l’informatique dans nos vie… Au lieu de quoi, on ne cesse d’inventer de nouvelles façons de communiquer par écrit. De nouvelles manières de faire de la littérature, et de donner l’accès à celle-ci. Enjoy!

#77

Le plaisir du lundi soir: regarder sur Monte Carlo TMC deux épisodes de Agatha Christie’s Poirot.

Je suis littéralement sous le charme de cette série télé — l’une des plus soignées, des plus raffinées, des plus délicieuses qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Je n’ai pas relu d’Agatha Christie depuis mon adolescence, je ne saurai donc juger du degré de fidélité des adaptations à l’oeuvre originale. Mais pour ce que je m’en souviens, cela me semble remarquable. Et même si ce n’était pas fidèle, ce serait à tout le moins une re-création exceptionnelle. Car David Suchet (l’acteur) est Hercule Poirot! Adorable, généreux, prétentieux, tatillon, perspicace, suffisant, ridicule, touchant, redoutable… Suchet/Poirot est tout cela à la fois. Ah, ces pétillements malicieux dans les yeux!

Quant aux décors, ce sont chaque fois des bonheurs de recherches/reconstitutions Art Déco. Poirot vit totalement dans l’Art Déco, au point que cette série prendrait presque l’aspect d’un univers parallèle où le monde serait demeuré bloqué dans les années 1930… Je ne sais quelle est la part des décors véritables et des constructions en studio, mais toujours est-il que le décorateur fait dans chaque épisode des prodiges d’esthétique.

Et il faut également parler du générique: un splendide dessin animé — de style Art Déco, cela va de soi.

Il paraît que le défi de cette production serait de parvenir à réaliser toutes les enquêtes de Poirot. Le travail est d’ampleur… herculéenne, mais l’équipe comme les acteurs semblent de taille à le mener à bien.

Une seul, minuscule, regret: que la V.O. ne nous soit pas accessible en France — j’ai parfois eu l’occasion de voir des épisodes à la télé anglaise, et Suchet y est encore plus délicieux: il parle avec un terrible accent franchouillard & parsème ses dialogues de mots français. Je craque.

#76

Tiens, j’avais encore oublié! Bon, cette fois faut que j’en parle: lorsque j’avais évoqué le recueil Je pensais que mon père était Dieu de Paul Auster, j’avais songé à aussi parler d’un autre bouquin, assez similaire. Et puis ça m’est sortit de la tête. Puis lorsque ces derniers jours j’ai parlé de villes & de rêves, j’y ai repensé — et ai encore oublié.

The Tiger Garden est le titre de ce livre dont je voulais parler ici. A Book of Writers’ Dreams est son sous-titre, et il explique assez bien par lui-même de quoi il s’agit. Il est paru en 1996 chez le petit éditeur anglais Serpent’s Tail — et fut réédité aux USA l’année suivante, par la branche américaine de la même maison. Ses royalties vont à Amnesty International.

C’est Nicholas Royle, un écrivain britannique plutôt versé dans le fantastique, qui en a eu l’idée: réunir des témoignages d’écrivains sur leurs rêves. Nothing fancy, comme diraient les Britanniques: le principe était de ne pas faire de la littérature, mais de rédiger simplement, directement, un rêve. De manière brute, quasiment.

Le résultat est fascinant: 222 rêves. De quoi avoir le vertige! Nicholas Royle étant proche à la fois des milieux de la SF, de l’horreur et des jeunes auteurs/nouvellistes britanniques « branchés », les écrivains témoignant dans The Tiger Garden sont donc surtout représentatifs de ces mouvances-là — mais on y trouve en fait un peu tout le monde (anglo-saxons uniquement, à l’exception d’une note de Kafka, et du français Jean-Daniel Brèque — traducteur, & auteur d’une poignée de remarquables nouvelles fantastiques; mais cela s’explique: Brèque est surtout publié en Angleterre, curieusement). Quelques noms? Brian Aldiss, A.S. Byatt, Jonathan Carroll, Barbara Cartland (!), Jonathan Coe, Louis de Bernières, Chris Fowler, Nicolas Freeling, Neil Gaiman, Robert Holdstock, Michael Moorcock, Joyce Carol Oates, Geoff Ryman, Will Self, D.M. Thomas, etc, etc.

Ah, et puis pendant que j’y suis: dans le même genre, il faut aussi évoquer Le cheval blême, par David B. (chez L’Association, 1992). Les rêves (cauchemars, plutôt?) d’un auteur de bande dessinée (N&B, dans un style proche de Tardi). Là encore, une lecture qui fascine, dérange, ne laisse pas indifférent…