#30

Lu: King of Morning, Queen of Day de Ian McDonald (1991).

Trois parties dans ce roman (qui se déroule en Irlande): la première (« Craigdarragh ») se situe en 1913, autour de la demeure du Dr Edward Garret Desmond, dans le comté de Sligo. Le Dr Desmond est un astronome amateur, et son observations de phénomènes inconnus dans le ciel nocturne (la comète de Bell) l’amène à penser que des visiteurs extra-terrestres s’apprêtent à passer près de notre planète. Il en conçoit une idée folle et audacieuse: tenter de communiquer avec les visiteurs. Par quel moyen, avec la technologie balbutiante de son époque? A l’aide d’un sémaphore géant, qu’il décide d’installer non pas en hauteur, mais à plat, sur la rivière locale. Chaque branche de ce sémaphore géant sera éclairée électriquement, lui permettant donc d’être vu depuis le ciel. Dans ce projet fou, le Dr Desmond reçoit le soutien d’un éminent collègue chercheur, mais pas celui des membres de la Royal Astronomical Irish Society — non seulement incrédules mais aussi jaloux. Dans le même temps, la fille du Dr Desmond, Emily, traverse une adolescence difficile: elle est persuadée qu’il y a des fées dans le domaine familial, et va faire en sorte d’entrer en contact avec elles…

Cette partie est entièrement constituée d’extraits de journaux intimes, de la presse de l’époque, de témoignages écrits… L’atmosphère en est très steampunk et survoltée, et bien sûr désuète, avec au passage quelques belles théories sur la nature temporelle des fées: le temps s’écoulerait à l’envers en Faerie, par rapport à notre monde, par exemple.

La deuxième partie, « The Mythlines », se situe dans les années 1950. On suit à la fois deux espèces de Don Quichotte/Sancho Pancha des temps modernes, deux clochards nommés Tiresias et Gonzaga, qui suivent les ley lines (les lignes de forces mythiques censées sillonner le monde) afin d’empêcher des manifestations magiques d’apparaître. Pour cela, ils utilisent des rituels d’autant plus étranges qu’il semblent bien n’être que des clochards un peu dérangés: c’est donc avec des débris, des saletés ramassées un peu partout, qu’ils font leurs contre-charmes magiques. On suit aussi la jeune Jessica, la fille de l’Emily du texte précédent. Mal intégrée, mal dans sa peau, Jessica s’invente une vie d’aventure et un petit ami membre de l’IRA, afin d’impressionner ses copines. Jusqu’au jour où elle rencontre effectivement un séduisant jeune homme — soldat de l’IRA. Elle s’enfuit avec lui, vite poursuivie par son père complètement dépassé par les événements qui trouve l’aide inattendue d’Hannibal Rooke (le détective de l’étrange, témoin des événements du siècle précédent), et… des deux mystérieux clochards.

Les parties sur les deux clochards sont écrites dans une langue heurtée, travaillée, peu naturelle, tandis que les parties concernant Jessica sont écrites dans un style « normal », moderne mais assez neutre.

Un « coda » de quatre pages, constitué d’un seule et unique phrase interminable, décrit la relation sexuelle d’une jeune femme avec un jeune homme, dans un champ en fin d’été.

La dernière partie, « Shekinah », se déroule de nos jours et est rédigée dans le style d’un thriller actuel, clinquant, nerveux, avec pas mal de touches d’humour. On y suit l’étrange vie d’Enye MacColl, une jeune femme qui est publiciste le jour — et vengeuse magique la nuit! Armée d’une sorte de sabre électronique, elle détruit les monstres qu’une sorte de sens supplémentaire lui permet de détecter dans Dublin. Il peut aussi bien s’agir d’une créature monstrueuse et féroce que plus simplement d’une petite prostituée au bord de la route — ou d’un vieux monsieur vivant en ermite dans un appartement occupé seulement par des écrans de télévision, qu’il surveille sans cesse depuis des années. Au passage, encore, l’auteur développe de superbes théories sur la nature des mythes (cf. pp. 285/286, passage en italiques). Enquêtant sur le meurtre d’un vieil homme, Hannibal Rooke, et sur les raisons du message qu’il lui a laissé, Enye va rencontrer un groupe de créatures difformes, les Enfants de Minuit, touchés par la maîtresse du Mygmus et donc condamnés à se transformer la nuit en créature étranges…

Un roman remarquable, qui du collage de trois novellae fait une œuvre unique, à la fois résumé de l’histoire de la fantasy (à travers ses trois époques et ses différents modes de narration) et réflexion sur la manière de mettre en scène les mythes en fantasy. Le tout assorti d’excellents suspenses, et d’images splendides. Et servi par des jeux de style élaborés. Fort long et très dense, construit en couches successives de sens, un roman vraiment… remarquable, je ne trouve pas d’autre mot. Puissant!

#29

Ah, il y a des fois où je regrette de ne pas être parisien… Quelques jolies opportunités manquées… Ainsi, j’apprend qu’une fois par mois, la Bibliothèque des Littératures Policières (BiLiPo, 48-50 rue Cardinal Lemoine) va accueillir une conférence organisée par le Centre de Recherches Holmesiennes et Victoriennes. La première aura lieu le 29 septembre prochain, avec plein de communications aux titres alléchants.

Les mêmes avaient organisé un concours de nouvelles — et c’est mon ami Michel Pagel qui l’a remporté dans la catégorie « nouvelle holmésienne », avec L’Index brisé (un très chouette pastiche encore inédit, hélas, puisqu’écrit à l’origine pour une anthologie par moi dirigée et qui ne se fit pas, l’éditeur ayant décidé de laisser tomber — grrr! Une autre nouvelle issue de cette antho malheureuse, par Sylvie Denis, sortira bientôt — dans le prochain numéro de Bifrost). L’autre gagnant se nomme Nathanaël Tribondeau, pour L’Étrange Mystère de la Folie de Lord Demauroy (catégorie « nouvelle victorienne »). Ils recevront leur prix le 29 septembre prochain, à l’issue de la conférence inaugurale du CRHV à la BiLiPo. Félicitations!

#28

Lu: Les enfants de la lune, par Fabrice Colin. Chez Mango, dans la collection de SF jeunesse dirigée par Denis Guiot (« Autres mondes »). Sauf que ce n’est pas de la SF, justement. Du steampunk, oui, en quelque sorte, mais franchement côté fantasy.

Un superbe petit roman. Et je pèse mes mots. Je l’ai lu hier, et suis encore sous le charme. Pour faire vite: ça se déroule à Paris en 1942, donc en pleine Occupation. Parmi les alliés occultes des Nazis sont un peuple maléfique, les Siths, qui cherchent à la fois à torturer des âmes humaines et à récupérer celles de leurs « compatriotes » les fées (ici nommées les Annwyns)… Les dernières fées qui, sentant que le monde est en voie de « technologisation »/dépoétisation trop rapide pour leur survie, veulent partir vers la Lune, leur domaine. Mais un seul humain pourrait leur venir en aide — et il est mort il y a 20 ans! Son petit-fils, Adrien, va essayer de les aider malgré tout, secondé par quelques personnages étonnants — tels que le docteur Véronèse, l’excentrique Baron de Martelle, son serviteur noir & son crocodile, un vieux marionnettiste juif, et une technologie à base de fantômes captifs (capturés avec un aspirateur à esprits, au cimetière du Père Lachaise)… Ils vont affronter de nombreux périls: les soldats allemands, les monstrueux Siths (dont le visage n’est qu’ombre tourbillonnante), plusieurs dinosauriens volants reconstitués, et un mystérieux sous-marin qui hante la Seine…

Superbe, lyrique, captivant, astucieux, sans condescendance envers son jeune lectorat (ni dans le style ni dans l’intrigue), ce roman n’est pas une addition mineure à l’oeuvre de Fabrice Colin, mais bien une nouvelle réussite. Bon nombre des obsessions de l’auteur s’y retrouvent, d’ailleurs, à commencer par la bombe d’Hiroshima — qui doit marquer la fin des Annwyns.

#27

Sortant du boulot, en début d’après-midi, et quelque peu affamé, je me suis installé pour manger un sandwich sur les marches en bois de la bibliothèque, les pieds dans l’herbe — un peu de verdure pour rafraîchir mon âme citadine. Le temps était doux & beau. Alors que j’étais plongé en pleine lecture (The Spell d’Alan Hollinghurst), un moineau maigrichon vint se percher sur mon bouquin. La tête penchée d’un côté puis de l’autre, le petit animal m’étudia un moment, puis alla se poser sur la pelouse. En récompense de sa témérité, je lui ai donné plusieurs bouts de pain.

#26

Lu: Sherlock Holmes and the Harvest of Death, par Barrie Roberts (Constable, London, 1999). Un de ces pastiches d’Holmes comme je les aime tant. Situé durant un été à la toute fin de la carrière du grand détective, juste avant sa retraite dans le Sussex, ce roman d’excellente facture relate une enquête de Holmes & Watson dans le village campagnard de Weston Stacey, où plusieurs crimes d’enfants ont été perpétrés. Couleur locale, mystère inquiétant, anciens colons revenus d’Inde, tueurs Thugs et superstitions païennes liées aux moissons se mêlent avec astuce dans ce divertissement. J’avais lu que Barrie Roberts était parmi les meilleurs auteurs de pastiches d’Holmes — et je le confirme. Sans doute lirai-je d’autres romans de cet auteur. Attrait supplémentaire, il prend bien soin de situer son oeuvre par rapport à celles de certains de ses autres confrères, tels par exemple Larry Millet, à l’aide de notes pseudo-historiques. Isn’t it funny?

J’apprend par ailleurs que mon ami Thomas Day termine en ce moment un roman dans la même veine, pour les éditions Mnémos (parution en début d’année prochaine). Titre provisoire: Sherlock Holmes et le trésor des Incas. Miam!