#15

Grosse frayeur pour l’instituteur Alex Hunter: une nuit, sur une petite route du Devonshire, une jeune femme blonde apparait brusquement dans la lumière de ses phares. Sortant de la route, Alex va percuter un arbre. A son réveil, dans le village de Strangehaven, on lui assure que la jeune apparition blonde est inconnue, et n’a bien entendu pas été retrouvée. Convalescent, Alex va découvrir les charmes ruraux de Strangehaven, et son amicale population. Il n’y a qu’un hic: impossible de repartir. Chaque fois qu’Alex tente de sortir de Strangehaven, il se retrouve dérouté, perdu. Il croisera d’ailleurs un randonneur, Surfer Steve, victime du même phénomène. Apparemment, Strangehaven ne désire pas les voir partir! Du coup, Alex va devenir le nouvel instit’ du village. Et plonger bien malgré lui dans la vie de cette étrange petite communauté, à la surface tranquille cachant des remous assez insolites…

Késako? Une BD anglaise, auto-éditée par l’auteur (Gary Spencer Millidge): Strangehaven. Et un régal rare. Enfin une BD dont le pouvoir de séduction par l’étrange équivaut à un bon Jonathan Carroll, par exemple. Ou à un Charles de Lint, mais encore plus en demi-teintes — le surnaturel demeure extrêmement discret à Strangehaven, en dehors de l’apparition blonde. J’oserai dire, en fait, qu’il s’agit d’un des très rares exemples de « réalisme magique » que je connaisse dans le domaine de la BD — avec l’incroyable Stigmates de Mattoti & Piersanti (au Seuil).

On peut trouver Strangehaven sous la forme de deux grosses reliures, aux séduites couvertures, qui réunissent les fascicules 1 à 12 de ce comics. Arcadia et Brotherhood sont leurs sous-titres, chez Abiogenesis Press. Si le scénario est impeccable de bout en bout, en revanche le dessin de Millidge y évolue d’une maladresse pas trop désagréable à une maitrise quasi-photographique. Le tout au trait, N&B.

Mais à quand la suite? Eh bien, le fascicule n°13 vient enfin de paraître, après un silence d’un an et demi. Je l’ai lu l’autre soir. Avec grand plaisir! Et le graphisme de Millidge y a encore évolué, avec cette fois l’adoption d’une mise en relief (à défaut de parler de mise en couleur) par l’adjonction de lavis. Pour le reste, Strangehaven est toujours le village le plus étrange d’Angleterre — et des meurtres viennent d’y être commis!

Sinon, je viens de lire Reconquérants de Johan Heliot, chez Mnémos. Et je suis déçu. Je n’y ai pas retrouvé la plaisante excitation intellectuelle que j’avais ressentis à la lecture de son précédent roman, La Lune seule le sait (aussi chez Mnémos; un chouette steampunk sur Jules Verne & les Communards). Il ne m’a même pas réjouit comme l’avait fait son premier, Pandémonium (toujours pas paru, à sortir chez Bifrost/Étoiles Vives; un amusant délire sur Vidocq & les ET). Non, cette fois il s’agit d’aventure pure, musclée et sans répit, dans un cadre extravagant (une Europe prisonnière de créatures extraterrestres presque divines, redécouverte par l’armée d’une Amérique colonisée par les légions romaines antiques). Pas de psychologie, pas d’enjeu social ou politique, quasiment pas de lien avec la réalité. C’est de la littérature de simple divertissement — et traitez-moi de fichu intello si vous le voulez, mais finalement je n’y trouve pas mon compte. Pour bien fait que soit ce roman, pour astucieux qu’il soit, il m’a semblé… un peu plat, et radicalement vain. Oh, Reconquérants n’est sans doute pas un mauvais bouquin, mais… il ne s’agit pas ma « tasse de thé », tout simplement.

#13

Londres encore.

C’est avec assiduité, cette fois, que je dévore London 1900 The Imperial Metropolis, par Jonathan Schneer.

Il s’agit d’un ouvrage universitaire (publié par Yale University Press) – mais que voilà de l’universitaire selon mon cœur: parfaitement clair, compréhensible pour le commun des mortels, érudit sans jargon, visiblement passionné par son sujet.

Londres y est étudié avec minutie, sous l’angle de la capitale du plus grand empire que la Terre ait jamais porté: architecture, propagande, économie, culture populaire, traitement des femmes, mouvements radicaux & celtiques, naissance des la conscience ethnique & de la réflexion sur le racisme… sont autant d’aspects qui sont ici abordés. C’est d’autant plus fascinant qu’à travers Londres, c’est tout simplement la naissance de notre société qui se dessine. Il s’agit donc non seulement d’une étude historique, mais aussi sociologique & politique. J’évoquais il y a quelques jours le steampunk, à propos du renouveau des dirigeables de type Zeppelin. Mais nous sommes également en plein dedans, ici: y sont analysées, dans le réel, toutes les thématiques que brasse en littérature le steampunk.

London 1900 est allé illico rejoindre ma « bibliothèque idéale » des livres à propos de Londres – aux côtés, par exemple, du London at War de Philip Ziegler (sur le Blitz) ou du London, More by Fortune Than Design de Michael Hebbert (sur l’architecture & l’urbanisme).

Un petit extrait de l’introduction, juste pour le plaisir:

« London is no longer the imperial metropolis. Just a century ago, however, almost within living memory, it was. Great Britain controlled territories on every continent except Antartica, owned islands in every ocean, sent representatives to the four corners of the globe, governed (directly or indirectly) the destinies of four hundred million people. It owned the greatest empire the planet had yet seen. London was the empire’s capital, and the imperial metropolis of the world. It was unique. (…) The British, however, had the opposite intention ; they embraced, they inteded to instruct, perhaps even to rule, the world. And the British megapolis, London, was their Rome. »

Lisant tout le temps trente-six bouquins en même temps (n’est-ce pas là l’une des caractéristiques des bookaholics?), je dévore aussi en ce moment le roman Declare de Tim Powers. L’un des livres les plus étranges qu’il m’ait été donné l’occasion de lire!

De Powers, je n’avais jusqu’à présent lu que le fameux Les voies d’Anubis, et rien d’autre. C’est l’enthousiasme de David Calvo à son sujet, ainsi que l’admiration que je ressens pour cet auteur depuis que je suis inscrit sur sa mailing list (où ses messages sont toujours formidablement intéressants, en plus d’être souvent drôles), qui m’a poussé à réaliser qu’il fallait que je comble ma lacune sur cet auteur… Et ma foi, ce que je lis me donne envie d’en savoir plus: Declare est vraiment un roman étonnant… Mais je ne le dirai pas aussi bien que Terri Windling (elle oublie seulement de citer Kim de Kipling, dans les sources):

« Another fine novel with an Arabian flavor, but completely unlike the books above — in fact, completely unlike anything else, period. Only Tim Powers could throw the Arabian Nights, Le Morte D’Arthur, T. E. Lawrence, the British spy network of World War II, the fall of the Soviet Union, and Biblical Mount Ararat together into one taut supernatural thriller and actually pull it off. It’s a dazzling book. »

Parmi les autres grands chantres de Londres qui ont droit à mon admiration, il y a Michael Moorcock. Et justement, le weblog de mon oncle Jean (merci!) signale un entretien avec lui, aussi long que passionnant, d’une formidable intelligence: Interview Michael Moorcock. Ce qui me fait penser que les éditions Denoël devraient enfin publier, un de ces quatre, son roman Mother London.

#12

Et en parlant de Londres…

Je suis en train de lire, par intermittence et dans le désordre le plus complet, London: the Biography, de Peter Ackroyd. Cet ouvrage colossal (paru en 2000) s’impose d’emblée parmi les lectures les plus indispensables pour les « accros » de la capitale britannique – et j’en suis, croyez-moi. Il s’agit tout à la fois d’une histoire de Londres (depuis le temps des druides jusqu’au tout début du XXIe siècle), d’une encyclopédie, d’un portrait impressioniste, et… quasiment d’un roman. Chaque chapitre explore avec gourmandise et subjectivité un aspect précis de Londres, à une époque ou à une autre – il peut tout aussi bien s’agir de la vie théâtrale, des prisons, de la cuisine, des marchandes de fleurs, du brouillard ou du traitement des déchets… C’est immense, foisonnant, plein de liens insolites, de motifs aussi souterrains qu’intrigants… Le ton d’Ackroyd se teinte souvent d’une légère causticité, il a un goût marqué pour l’étrange & le morbide (je trouve que sa vision de Londres ressemble beaucoup à celle de Tim Powers ou de Kim Newman, pour citer deux autres écrivains amoureux du fantastique)… Ses informations s’avèrent parfois un peu superficielles (il préfèrera volontiers une belle légende à une vérité moins poétique) – mais qu’importe: il adore Londres, il vit Londres! Et il sait le dire. Le résultat est donc complètement génial, érudit, excentrique, enthousiasmant… Londres a beaucoup de chantres – mais Ackroyd est peut-être son plus grand.

Ou du moins est-il de ceux qui parlent le mieux de Londres, selon ma propre sensibilité…

Lors d’une expo au Tate Modern (sur les cités dans l’art contemporain), j’avais noté cette citation d’Ackroyd, qui s’étalait en grand sur les vitres du musée: « London goes beyond any boundary or convention. It contains every wish or word ever spoken, every action or gesture ever made, every harsh or noble word ever expressed. It is illimitable. »

Dans un passionnant entretien récent, interrogé sur les endroits qu’il préfère à Londres, les lieux qui lui semblent les plus dérangeants, Ackroyd répond:

There are a couple of spots of London that have always interested me. One of them is a small area known as Angel Street by the old wall of Newgate Prison, which has been a haunted spot for many centuries. It was here that the black dog of Newgate used to be seen in spectral form – certainly not a place for the faint hearted. Stew Lane is another spot. It’s a little-known alley that leads from the river upwards to Upper Thames Street. It’s dark and narrow – I’ve never known why it’s called Stew Lane or what happened there, but it is a curiously uncomfortable place.

#11

Emanuel Swedenborg est un savant et théosophe suédois, né à Stockholm en 1688, qui après des études de sciences exactes et des voyages à travers l’Europe, durant lesquels il rédigea plusieurs ouvrages savants en latin, eut une révélation à Londres en 1743: le Christ lui apparut et lui donna l’ordre de fonder une Église. Ce à quoi il s’employa désormais, tout en écrivant de multiples ouvrages où il s’efforça de démontrer avec une rigueur toute mathématique qu’il faut aller à Dieu par la force des choses. Il pensait correspondre avec les « esprits » et publia le résultat de ses entretiens avec eux. Celui que l’on nomme le « Prophète du nord » visait en quelque sort à édifier une histoire naturelle du monde surnaturel. Il mourut à Londres en 1772.

Pourquoi je vous raconte ça?

Parce qu’étant en séjour à Londres il y a quelques mois de cela, je suis passé plusieurs fois devant le fier bâtiment d’une certaine « Swedenborg Society », et me suis demandé de quoi il pouvait bien s’agir… D’autant que les ouvrages exposés dans la vitrine ne me semblaient guère parlant – tout juste pouvais-je supputer qu’il devait s’agir d’une société philosophico-ésotérique… Quelques recherches, une fois de retour chez moi, me livrèrent donc les clefs de ce (petit) mystère.

Curieusement, ce séjour londonnien fut passablement marqué par la philo…

Rentrant un soir à mon hôtel, je suis passé par une ruelle de l’université (qui tend à envahir peu à peu tout le quartier de Bloomsbury). Et là, au croisement de deux chemins piétonniers… Non, je ne rêvais pas: la sculpture d’un homme assis au sol, en position du lotus, avec barbe, sari et turban. Abritée dans l’ombre d’un arbre, cette statue m’attira cependant le regard – elle était peinte en turquoise! M’agenouillant devant cette étonnante découverte, je parvins à déchiffrer sur une plaque quelque peu effacée qu’il s’agissait d’un hommage à un philosophe tamoul.

Only in London… 🙂

Le nom du philosophe tamoul? Tiruvalluvar. Et les merveilles du web sont ainsi faites qu’on peut y dénicher les dix premiers chapitres de la grande oeuvre de Tiruvalluvar, le poème Tirukkural