#2037

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (3)

Longtemps que le rituel n’avait pas été observé : grands bols de ramen à la cantine japonaise Higuma et grandes pintes de bière ou de cidre au pub Kitti O’Shea. Au trio Daylon-André-Jean (ce dernier en forme redoutable) s’ajouta le jeune revuiste Axel. Ma famille, en quelque sorte. Le lendemain soir, une autre famille, celle des Camus, dans la douceur d’une proche banlieue où, paraît-il, loge aussi Moebius, non loin. Il faudra vérifier, en vue d’un collectif que je lance sur le maître.

Lorsqu’avec Olivier nous nous étions lancés, téméraires et curieux, dans la découverte de l’art moderne, nous nous étions amusé de la mode des grandes expositions. Avions alors lancé le pari qu’ayant épuisé les « grands noms », un de ces jours nos musées se verraient bien obligés de redécouvrir deux peintres qui nous semblaient alors injustement négligés, Vlaminck et Van Dongen. C’est maintenant chose faite, et avec un plaisir amusé ai-je donc été visiter au musée de la Ville de Paris l’expo Van Dongen qui s’y tient en ce moment. En vérité je vous le dis : rien ne me plaît plus que les fauves et les mouvances s’en rapprochant. Ah, et à quand une grande expo Raoul Duffy, s’il vous plaît ?

#2036

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (2)

« Enquêtes biologiques », proclame un panneau en grandes lettres. Qu’est-ce donc ? L’image me vient, un peu inquiétante, d’un mélange de polar et de science-fiction hi-tech.

Dîner en (proche) banlieue, vilaines barres jaunes sur une hauteur d’Ivry, l’intérieur est coquet, et depuis les fenêtres la nuit se quadrille d’un dense tissu d’étincelles, de lueurs, de carrés lumineux en cohortes serrées, d’éraflures fluo en tout sens. Comme souvent, je voudrais prendre une photo. Je me contente d’une impression visuelle, d’un souvenir.

Dans le poumon d’un extraterrestre. Ou en tout cas, au sein des lobes d’un organe de cet être démesuré, dont les dimensions nous dépassent complètement. La pression intérieure, les lignes de fuite, les distances que l’on ne saurait juger, tout concoure à un vertige tout d’abord un peu oppressant puis rapidement enivrant, on titube légèrement, on s’assoit, les sens déroutés. « Monumenta 2011 » d’Anish Kapoor. Je pensais qu’il s’agirait de l’exposition de certaines de ses pièces immenses, je pensais peut-être revoir la trompette géante ou les boules lisses que j’avais vu dans le temps à la Tate Modern. Non point, petit homme : welcome to another experience. Oui, expérience est le mot : pas un expo mais quelque chose qui se vit. De l’intérieur d’abord, en pénétrant dans l’espace sous pression de cet objet qui nous rend lilliputiens, puis de l’extérieur, en faisant le tour, un peu sonné, de ses rondeurs lisses massivement installées sous les verrières du Grand Palais.

Même journée, après une longue-lente marche depuis les Invalides jusqu’au 13ème arrondissement, expo Gallimard à la BNF. Trop coûteuse pour juste deux pièces de petits papiers et de petites photos ; trop hâtivement préparée, sans doute, si l’on en juge par les fautes de frappe et d’orthographe (dont la première dès le premier paragraphe du texte d’ouverture sur le premier mur) ; touchante et fascinante pourtant, comme témoignages de la grande histoire de cette superlative maison (ils mettent un M majuscule à ce mot). Des lettres d’auteurs, en quantité, des fiches de lecture, des cartes postales, et tous ces noms, incroyable comme Gallimard a su réunir quasiment tout ceux qui comptaient, comptent encore, en littérature française. Le lendemain, ayant RDV à la NRF avec mon camarade Pascal pour déjeuner, j’ai l’occasion de serrer la main d’un petit monsieur au visage rond et doux, à la tignasse grise, que l’on me présente simplement comme Antoine. J’espère avoir fait bonne figure, bien qu’un peu ébahi. Au-delà du perron mythique, la rue Sébastien-Bottin va en juin devenir rue Gaston-Gallimard. Cela ne me semble que justice.

#2035

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (1)

Partant de chez lui pour l’appart qu’il me prête, Jean-Paul s’exclame soudain « C’est pas vrai, je suis poursuivi : on vient de croiser Riri, Fifi et Loulou ! ». Viennent effectivement de passer trois ados identiques, certainement des triplés. Jean-Paul traduisant en ce moment l’appareil critique qui accompagnera le quatrième volume de l’intégrale Carl Barks chez Glénat (version française d’une édition italienne), ces trois petits gars bruns à la coupe Jeanne d’Arc indiquent peut-être que j’ai pénétré dans une autre forme de réalité, celle d’un espace de vacances, d’imaginaire en roue libre ?

Essayer, par la marche, de goûter au quotidien parisien, parcourir l’ordinaire à pas léger. On dit pourtant que le Parisien est pressé ? Ce que révèle autour de moi le grand beau temps contredit cette image d’une « quotidienneté affairée » : il ne s’agit pas du rythme parisien du professionnel à cravate mais de celui des jeunes mères de famille surveillant leur marmaille grouillante, du gratteux de guitare assis sur une marche, du beur réparant sa mob sous le regard goguenard d’un grand noir, du trio de mémères commentant l’actualité depuis son banc habituel de Richard-Lenoir. Mon ami le Boy Wonder me fait traverser le cimetière du Père-Lachaise et l’on n’y voit que des flâneurs, puis nous allons papoter assez longuement dans le confort des fauteuils d’un resto branché, tandis que ce n’est alentour qu’autres causeries d’un long après-midi tranquille. Plus tard, j’irai marcher le long du canal, d’abord St-Martin mais surtout celui de l’Ourcq, histoire de découvrir les nouveaux aménagements. De larges perspectives s’ouvrent au ras de l’eau, un Paris presque maritime lorsqu’un coude élargi l’horizon, le ciel semble plus haut et quelques nuages, camouflant un instant le soleil trop chaud, estompent les couleurs pour leur donner des reflets du Nord.

#2033

C’est fou ce que le quartier est redevenu délicieusement silencieux, maintenant que le promoteur de l’immeuble d’à côté a déposé le bilan et que les travaux des maisons adjacentes n’avancent plus qu’au ralenti… Je suis cependant mal à l’aise, fidgety, a bit depressed, a bit nauseous. Je pars me promener quelques jours à Paris, me dégourdir les jambes et de m’éclaircir la tête.

D’aucuns disent que le problème des voyages, c’est qu’on s’emporte avec soi — cela ne me pose vraiment aucun problème, sachant d’expérience que voyager me permet automatiquement de me changer les idées, de me donner de la distance et du repos. On s’emporte avec soi pour mieux se retrouver, si j’ose dire. C’est donc dans les rues agitées de Paris que je vais chercher l’apaisement — chacun son truc. Avec en prime plusieurs rendez-vous amicaux et deux rendez-vous pro (quand même). L’ami Jennequin me prête un appart, je ne sais si j’aurais accès à de la wifi pour pouvoir bloguer, mais quoi qu’il en soi j’espère rédiger tout de même quelques ruminations psychogéographiques. J’en avais en tête plusieurs sur mes trois jours de marche urbaine dans Bruxelles, mais le chagrin de mon retour les a effacé. That’s life.