#1903

Il y avait longtemps que je n’avais pas fonctionné en « mode Bodichiev », c’est-à-dire réfléchi en toile de fond à une éventuelle enquête de mon personnage fétiche tout en visitant une ville.

Je n’avais par exemple pas du tout été en « mode Bodichiev » à Florence, à Venise ou à New York. Sans même parler de les écrire, réfléchir à de tels textes demande un certain état d’esprit dont je m’étais éloigné avec l’échec de parvenir à placer le recueil, considéré (de manière raisonnable) comme invendable. Car Bodichiev pour moi, ce n’est pas juste écrire une histoire : c’est une démarche psychologique particulière, très personnelle, une envie de mettre en fiction des éléments de culture et d’ambiance. Trop personnelle, peut-être, d’où l’échec commercial, en cette époque où jouer avec les codes du genre « littérature de l’imaginaire » sans donner dans les lieux communs est tout de suite qualifié de « exigeant ». Cependant, maintenant que je me suis résolu à en proposer une luxueuse auto-édition, et bien que n’en ayant vendu à ce jour qu’une trentaine, j’ai tout de même l’impression que Bodichiev existe un peu, si j’ose m’exprimer ainsi. Qu’il prend corps plus seulement pour moi. Et deux lettres louangeuses arrivées coup sur coup ces derniers jours me mettent un formidable baume au coeur, je dois avouer — eh, écrire pour son propre plaisir et pour un quarteron d’amis fidèles cela va bien un moment, mais tout de même, écrire c’est vouloir aller au-devant d’un public, qu’on ne vienne pas me prétendre le contraire. Pas pour rien que j’ai parlé de vanity press pour cette édition.

Je viens de recevoir les relevés (et royalties) pour mes deux albums illustrés avec Colin chez Hachette, et c’est assurément tout autre chose : on a largement dépassé les 10 000 ex de chaque. Mais Bodichiev, pour ultra confidentiel qu’il demeure, me tient toujours grandement à coeur et, à Vienne, je me suis surpris à me placer once more en « mode Bodichiev », sans même avoir cherché consciemment à le faire — et donc, à trouver des éléments qui pourraient compléter cet univers en toute logique (une église anglaise au bord du Danube, une place du Mexique…).

Nous verrons si la rédaction s’avère possible : écrire de la fiction est formidablement time consuming, et me demande qui plus est une sérénité que je n’ai pas atteint en cette année bousculée et compliquée. L’horizon proche pour les Moutons électriques me semblant plutôt lumineux, j’espère grandement que l’année qui vient sera comme j’avais pensé que celle-ci serait, à savoir calme et tranquille, financièrement stable et donc propice à plus de travaux scripturaux, y compris très personnels. La solitude, avec laquelle je dois hélas renouer à la rentrée, risque de mettre en péril cette quiétude intellectuelle, mais enfin, nous verrons, peut-être pourrai-je de nouveau avancer sur les multiples nouvelles de Bodichiev qui se trouvent en divers état d’avancement ou de notes. Trouver l’espace à la fois temporel et mental pour cela : une question d’équilibre.

#1902

Jamais, me semble-t-il, n’avais-je fait un voyage aussi spécifiquement orienté vers l’architecture — et j’en suis ravi, bien entendu. Depuis le temps que je voyais des photos du pavillon de la Sécession, de la Caisse d’Épargne de Otto Wagner et autres icônes de l’art nouveau viennois, c’est une étrange émotion esthétique que de les contempler en vrai, et de parcourir tel ou tel quartier à la recherche d’une station de métro par Otto Wagner ou d’une maison par Adolph Loos. Et puis des immeubles de Hundertwasser, aussi, le premier jour.

#1901

Un jour, la découverte des grandes villes occidentales, l’exploration pietonniere des espaces urbain, les séjours marathons dans les cites-capitales, tout cela me lassera-t-il ? Ma vision du monde devrait fortement changer, pour que me saisisse une telle lassitude. Sans doute mes forces physiques me lâcheront-elles bien avant — et lorsque je vois comme mes parents trottent toujours, sans rechigner, je me dis aussi que cela ne sera pas forcément de sitôt.

Vienne, donc, qu’en dire? Je me souviens d’une discussion avec Olivier, il y a bien des années, sur les catégories kantiennes du beau et du sublime. C’était lors d’un séjour parisien et de comparaisons avec Londres. Vienne est de l’ordre du sublime : bien que le centre-ville ne soit pas particulièrement étendu, tout, avenues, monuments, y est forcément large, immense, fait pour la perspective grandiose et l’admiration. L’effet est celui d’un océan de pierre, d’une démesure permanente. Même les stations du métro, curieusement, ont appliqué ce goût de du monumental à une infrastructure récente. Celle à côté de l’hôtel ressemble à un décor pour 2001 de Kubrick.

#1900

Ah ah, miracle o combien futile de la technologie : écrire de son immense chambre d’hôtel a Vienne ou l’on vient juste d’arriver après 2 heures d’avion, le CAT (train reliant l’aéroport au centre-ville) et deux stations de métro (avec un changement). C’est bien, des vacances. Mais quelle empreinte carbone pour tout cela ?

#1899

Une respiration: il n’arrive pas si souvent que cela que j’ai un peu de temps libre… Ayant terminé hier soir ma part de la Quête du Monde noir (c’est maintenant entre les mains expertes de Fabrice Colin, en attendant les retouches finales), et avant les trois jours de promenade à Vienne, je reprends donc le fil du roman de fantasy jeunesse que je ne parviens (hélas) à avancer que terriblement lentement, tant il se trouve en « priorité basse » par rapport à toutes mes autres activités. C’est une situation assez frustrante car cette fiction me tient à coeur et, lorsque je m’y plonge un moment, j’ai une formidable impression de liberté — un espace mental d’air frais. Il me faut pourtant être pragmatique et gérer-écrire-diriger tout le reste. Il ne s’agit d’ailleurs pas du seul de mes projets d’écriture qui languit ainsi — mais c’est le seul qui ait un éditeur prospectif, les autres étant vraiment purement « perso » jusqu’à preuve du contraire. Well, c’est lieu commun que de le dire, mais les journées sont relativement courtes et mon énergie également limitée. En ce qui me concerne, en tout cas, il est rare que je parvienne à écrire beaucoup plus de trois heures d’affilé ; pour de la non-fiction je peux « tenir » un peu plus longtemps, mais la fiction demande une telle énergie… Bref, sinon dans ce repos passager je lis, bien entendu — le Byatt en tâche de fond à savourer doucement, et le premier des « Felix Castor » de Mike Carey, dans la catégorie pulp. Je suis d’ailleurs favorablement impressionné par Carey, que j’aimais déjà beaucoup comme scénariste de comic books, et qui vient rejoindre là les rangs talentueux des scénaristes-qui-sont-aussi-de-vrais-écrivains, comme Gaiman, Moore ou Willingham. Ecriture juste et fluide, décors complexes, personnages finement détaillés, sens de la formule, sens du suspense… Epatant, quoi, et un bel ajout à la tradition du détective de l’étrange (avec un ancrage tout aussi londonien que les Chris Fowler). Un seul défaut: Carey confond Jon Anderson avec Ian Anderson en page 238 (ah! si ça c’est pas une remarque totalement geek!).