#758

6h du mat’ ou dans ces environs. De l’autre côté de la vitre le ciel a coulé sur les toits, laiteux, la ville en pers, plate et froide. Je respire le bleu fragile du petit matin. Sur la cheminée de la boulangerie, le tourniquet lance des étincelles douloureuses. Le parquet brille aussi, ciré par la lactance qui s’écoule par l’étroite fenêtre du salon. Les trilles matinales des oiseaux, claires et acides, sont couvertes un instant par des croassements, sombres et ouatés. Assis un instant, je souffle, m’étire — encore un fichu cauchemar, dont je me suis tiré en sursaut. J’me fais trop d’films. Cette fois un vrai polar. Des tiraillements dans le cou et les yeux plein de sable, je retourne dormir. Si possible.

#757

J’avais déjà regardé Sky Captain and the World of Tomorrow sur l’ordi, mais je tenais absolument à le voir en grand au ciné, pour en prendre plein les yeux — et puis j’essaye d’éviter le piratage, si possible. Et plein les yeux j’en ai pris!

J’en ai encore les yeux qui piquent, pour reprendre une expression de mon copain Daylon. Un grand beau film, très amusant et ultra-référentiel, essentiellement un énorme trip esthétique sur l’imagerie « pulp ». Saturations, flous, clair-obscurs, impossible de discerner la frontière entre l’animation 3D et les vrais décors/acteurs, l’oeil chavire de bonheur.

#756

Brr, ces cauchemars que j’ai fait cette nuit! Non, pas envie de les raconter… Ils m’ont laissé un goût amer, j’ai du vague à l’âme ces derniers jours — mais il ne faut pas chercher bien loin, c’est peut-être un contre-coup de la légère fatigue que je ressens depuis que je suis rentré de Nice. Ou alors, l’effet du printemps, tout ce terrible beau temps qui pèse sur mon sentiment de solitude.

Mm. Ceci dit, je ne suis pas à plaindre, pourtant. Les jours s’écoulent doucement, dans un flot assez confortable de lectures (des livres, toujours des livres!), d’écriture (sans doute pas assez), de maquettes (c’est fou comme j’ai déjà hâte de me mettre à bosser celle de Fiction tome deux, alors que le premier sort tout juste), de petites tâches diverses pour la maison d’édition (j’en ai abattu un bon nombre de vaguement chiantes ce week-end). Des enveloppes, des enveloppes, des paquets, des factures, presque tous les jours à la Poste.

Et puis un tour des librairies lyonnaises jeudi dernier, le concert de jazz dont j’ai déjà parlé, un film au ciné (Team America — déjanté et de mauvais goût exactement comme j’aime), ce soir Sky Captain and the World of Tomorrow (c’est dingue le nombre de films d’animation qu’il y a de nos jours)… Manqué le concert de John Greaves samedi soir, dommage mais pas bien grave — ça m’aura évité une nouvelle expédition vers le lointain Vaulx-en-Velin, terre de tous les dangers. Une péripétie étrange mais finalement sans gravité: une nuit aux urgences, je ne sais plus si c’était jeudi ou vendredi. Un copain qui s’était pété le pied. Soudaine plongée dans un réel pas marrant. C’est ça aussi, creuser le réel. J’admire les infirmier(e)s: putain de boulot. La petite infirmière italienne était sacrément mignonne.

Voilà: le quotidien d’un p’tit éditeur.

#754

>> Du côté de St Brévin

Durant quarante-cinq ans, à partir du printemps 1927, une maison nommée « La Devinière » à St Brévin, en Bretagne (Pays de Retz), a été la résidence de vacances de trois générations de ma famille. Ce fut le creuset de toute la mythologie familiale, un havre de bonheur, le décor des jeux de beaucoup d’enfants, la destination de prédilection, le dernier répit de ma grand-mère avant le crabe fatal — et la source d’une très profonde nostalgie depuis sa vente. Je n’ai jamais vraiment « accepté » que ce que je considérais comme mon « pays des merveilles » personnel ne me soit plus accessible, et si j’en crois des échanges récents c’est largement le cas dans toute la famille, depuis mon paternel qui vient de rédiger, sur la liste de diffusion familiale, une belle histoire de la Devinière, à ma tante qui en parle si joliment, en passant par mon oncle Jean qui vient d’en rédiger une belle évocation sur son blog. Sur ma table de nuit, dans un petit cadre, ce n’est pas le portrait d’une personne aimée qui trône, mais bien une photo de notre maison de St Brévin.

Inventaire en forme d’herbier, comme autant de « madeleines » à nostalgie personnelle: les pins maritimes, le tapis des aiguilles rousses, les genêts, l’arbousier, les mimosas, les asperges sauvages, les cassis-fleurs, les oyats… Il y avait aussi une petite fleur, jaune et blanche, qui poussait sur la terre sablonneuse, mais je ne l’ai pas identifiée et jamais revue. J’aime à penser qu’elle ne poussait que là, dans ce sol dur et pâle, pour moi seul.

Mais il y a aussi la caresse du vent, parfois, et le bruissement des cimes d’arbres. Mais il y a aussi le chant des oiseaux au petit matin — je me souviens m’être réveillé de très bonne heure, un jour, et être resté allongé à écouter toute cette musique naturelle, à essayer de discerner combien d ‘oiseaux différents pouvaient bien chanter ainsi, tandis qu’autour de moi mon frère et mon cousin dormaient encore. Mais il y a aussi une étrange odeur: celle du moisi qui monte parfois d’un soupirail — l’humidité menaçait la Devinière et son souffle teintait la maison de ce voile, qu’exhale parfois l’escalier de la cave de mon immeuble. Chaque fois, je ferme les yeux et inspire brièvement, ces quelques particules de souvenir.

Je ne suis jamais retourné à St Brévin.