#253

Noté le dimanche 9 juin:

Difficile levé, tard. Balade en vélos jusqu’au parc zoologique, Artis – immense & passionnant, je suis ravi de cette visite dans le labyrinthe des allées & des salles, des cages & des sentiers. Réjoui comme un môme, je retrouve mon émerveillement d’enfance pour toute la vie animale. Surprise : je découvre même des bêtes dont j’ignorais jusqu’à l’existence, les maras (des sortes de lapins géants du Chili, ressemblant un peu à des kangourous).

#252

Noté le samedi 8 juin:

Après une journée de balades tranquilles à vélo (une antique horreur à la roue avant partiellement fichue, la jante déborde, le guidon est de travers & le tout grince abominablement – je me débrouille malgré tout, quoique vraiment sans foncer), à pied & en bateau, Amsterdam de long en large, nous nous rendons le soir venu à la fête organisée par un copain gay de David, qui vient de se marier avec son compagnon.

Anne & David se sont fait très beaux, David en costume de lin beige avec un petit gilet aux motifs verts & dorés, Anne en jupe-pantalon noire : sur son vélo, la jupe flottant élégamment & une main retenant son superbe chapeau rouge, assorti à son petit gilet, Anne est la classe incarnée – très Belle Epoque, même sur un deux roues on croirait qu’elle a un chauffeur.

Rozenstraat, n°8. Au dernier étage, une salle de concert – murs écaillés, mezzanine obscure, scène peinte en noir, vieux parquets… Les guirlandes qui pendouillent sur tout le pourtour de la salle ne font guère qu’accentuer l’aspect misérable des lieux, comme vaguement abandonné – cet aspect à la fois très sympathique & un peu pitoyable qui est un paradoxe habituel de ce genre d’endroits. On nous donne à chacun un petit drapeau néerlandais – Martin ou Timon, les deux mariés, devant les récupérer tous, afin d’être certains d’avoir salué tous leurs invités. De l’autre côté de la salle s’est agglutiné un petit groupe de français. Les amis de Nicole, dont une vieille aux cheveux gris qui, l’air dur quoique souriante, genre instit à la retraite, qui me lance une vacherie gratuite en guise d’entrée en matière – puis m’explique, comme s’il s’agissait d’une excuse, qu’elle est « méchante ». Je ne retiens pas son prénom et la surnomme aussitôt en mon for intérieur « the old bitch ». Sympa pourtant, quand elle le veut bien – nous essayerons d’un peu bavarder à la fin de la soirée, en dépit de la musique assourdissante.

La musique ? Quoique les garçons me semblent lamentablement rares (il n’y a visiblement presque que des couples hétéros & une poignée de lesbiennes, très/trop peu de gays, Martin & Timon sont visiblement un couple très intégré & peu porté sur les fréquentations ghetto), il y a tout de même deux flamboyants spécimens de « mauvais goût gay ». Un grand garçon blond, visage chevalin, pantalon lamé argent & petite veste de fourrure blanche ; et le DJ, un beau garçon au teint mat coiffé d’une moumoute à la Jackson Five & vêtu (à peine) d’une petite robe noire décolletée jusqu’au nombril…

Le garçon d’argent mène la danse : répétition pour l’arrivée des mariés ! Un abominable morceau de variété teutonne se met à pulser dans les enceintes & le garçon d’argent de nous indiquer les gestes à effectuer – une vraie chorégraphie disco, roulades, bras levés, etc. Le reste de la nuit sera consacré à une bande-son typiquement gay, avec un peu de techno, un peu de variété batave & beaucoup, beaucoup, de vieux tubes disco très rigolos. « I Will Survive », « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir », Diana Ross & autres Jackson Five…

Longtemps que je n’avais pas dansé ! Mais j’aime ça. Pour sa part, David ne danse que par intermittence – mais avec une énergie & une grâce spectaculaires, il ne se contente pas de danser, de se défouler : il mime, il joue la comédie, en représentation. Rien que le regarder est un bonheur en soi. Anne est dotée d’une énergie presque inépuisable & sera parmi ceux qui danseront le plus longtemps. Moments magiques, Anne ondule sous un spot bleu/rouge, silhouette parfaite aux mouvements idéalement gracieux & en harmonie – des instants de pure beauté.

#251

Noté le vendredi 7 juin:

Pour une fois, quitter Londres ne signifie pas finir le voyage. Bon, OK, j’aurai peut-être (sans doute) été bien inspiré de me rendre à la Poste (tout à côté de l’hôtel, en plus), afin de m’expédier quelques colis: ma valise pèse plus lourd qu’un éléphant mort et je suis au bord du tour de reins chaque fois qu’il faut que je la bouge. Je ne vous dit pas la descente depuis le troisième étage de l’Alhambra Hotel! Am I crazy or what?

Sur le quai de Waterloo, je fais la connaissance d’une dame d’un certain âge, Mary-Ann, et nous nous découvrons justement voisins de compartiment. Plutôt que de plonger mon nez dans des bouquins during this long strecht of train, je passe (fort agréablement) mon temps à bavarder avec cette femme adorable.

Je n’oserai pas écrire « vieille dame » : outre que l’âge est décidément quelque chose de terriblement relatif (Mary-Ann me décrit son nouveau petit ami, rencontré sur Internet, comme « un jeune homme dans un vieux corps » et je vois tout à fait ce qu’elle veut dire), je ne lui aurai donné pas plus de la cinquantaine. Elle a en fait 57 ans.

Mais lorsque je dis que je bavarde… Je devrais plutôt dire que je l’écoute ! But I don’t mind, at all. Really I don’t. Sa conversation est totalement rafraîchissante, pleine de vie & de générosité, cultivée & charmante. Elle se décrit comme une « Mad Dutch », car bien que vivant en Grande-Bretagne depuis l’âge de vingt ans, et travaillant à Londres, elle est d’origine hollandaise. Elle se rend à La Haye (Den Haag) pour rendre visite à sa vieille mère (85 ans). Well, mad elle n’a pas trop l’air de l’être, ni même vraiment excentrique : c’est une outspoken person, for sure, but so nice. J’aime bien, discuter dans le train. Hélas, je suis tout à fait incapable d’initier ce genre de conversations… Et par conséquent assez reconnaissant à la personnage qui ose le faire, surtout si elle s’avère aussi passionnante que Mary-Ann. De taille moyenne, plutôt distinguée (c’est un peu une intello, en tout cas elle adore lire & ne semble pas manquer de culture), ses cheveux coupés courts sont d’un blond fané – une teinture m’annonce-t-elle, elle n’aime pas les cheveux gris, en tout cas pas chez elle-même ; elle envie à son amie écossaise le strawberry blonde auquel ses cheveux autrefois d’un roux flamboyant ont tournés avec l’âge. Elle me raconte toute sa vie !

J’avais déjà entendu cette expression, vous savez, « untelle m’a racontée toute sa vie » – mais c’est vrai, Mary-Ann le fait ! Avec même quelques photos à l’appui. Et ça ne manque pas d’intérêt. Toutes les vies sont intéressantes, d’ailleurs, isn’t it ? Et la sienne – avec des résumés/apartés quant à celles de son grand-père paternel d’origine italienne, de sa grand-mère maternelle française (voilà décidément des gènes typiquement Eurostar !), de son ex-mari dont elle a divorcé il y a deux ans (après qu’il l’ait trompée durant huit ans – mais elle l’admire toujours, professionnellement parlant), de sa copine écossaise & de sa fille Charlotte – est un riche matériau. Ah, et parlez-moi donc de la retenue anglo-saxonne ? My eyes. Ou alors ce sont ses gènes néerlandaises ? Elle ne cesse de me toucher le bras, les mains – et en se quittant, de me serrer les mains avec affection & de me faire deux bises vigoureuses. Quelle amour ! Oh si, bien sûr que j’ai un peu parlé – et sans trop de difficultés à m’exprimer dans un anglais passable, emporter que j’étais par le flot des paroles de Mary-Ann. Mais j’avais nettement plus envie de l’écouter – et elle de parler, obviously. Un témoignage de première main sur une vie anglaise. Exotique, de mon point de vue. Avec cet accent, ha…

En reprenant ma lecture, dans le train suivant, j’entends encore la musique de sa voix.

L’Eurostar avait pris du retard dés le départ, nous arrivons donc fort tard à Bruxelles. Dear Mary-Ann, qui est allé embêter le contrôleur pour se renseigner sur nos correspondances & leurs quais respectifs. Par chance (?), mon train suivant, un Thalys pour Amsterdam, était lui aussi retardé – c’est un classique du voyage par rail : on se précipite pour ne pas louper une correspondance, ahan-aghan, fichue valise en plomb, et hop ! ladite correspondance se languit tranquillement sur le quai…. *soupir* Va quand même falloir que je me décide à adopter de manière régulière le système des colis qu’on se poste à soi-même (ainsi que je l’avais fait à San Francisco) : je ne vais pas rajeunir & ce genre de « plaisanteries » pourrait me jouer de sales tours, physiquement… Le contrôleur vient juste de passer. Faut que je me réhabitue (déjà) à ce que le français soit ma langue naturelle, je peux de nouveau dire « merci » et « pardon ». Encore qu’à Amsterdam… Well, enough for now. Je repose le cahier où je note ces lignes & reprend mon roman (« King Solomon’s Carpet », un polar de Barbara Vine entièrement centré sur le métro de Londres !).

Soirée : habitués qu’ils étaient à Lyon de vivre dans un appart immense, Anne & David se trouvent un peu à l’étroit dans leur petit logis d’Amsterdam. Pour ma part, je le trouve quand même très chouette, avec un grand salon bien éclairé, faisant face par-dessus les petits jardins aux balcons bordéliques & de guingois des maisons de l’autre côté. Le tout a un charme certain, & comme d’habitude le goût d’Anne & David pour la déco d’intérieur a fait des merveilles. Superbe parquet sombre dans le salon, des plantes partout ; chez Nicole, la maman de David (qui vit à l’étage inférieur de la maison), le parquet d’origine, poncé, donne un effet également très beau, des lattes claires tachetées de nœuds plus sombres.

Après dîner, nous sommes ressortis – d’abord pour nous rendre au parc juste derrière (le Vondelpark), où se donnait un spectacle gratuit de danse contemporaine. Talent, imagination, le mouvement des corps tel des machines, de l’humour, et de très jolis garçons ! Plaisir des yeux, séduction… Le plus doué & beau des danseurs, Golan Josef, se fait moultement applaudir. David m’explique qu’il quitte cette troupe de jeunes danseurs – on lui donne un bouquet de fleurs (ça se fait tout le temps, aux Pays-Bas). Après une pause, la suite du spectacle est nettement moins à notre goût : une troupe de musiciens & danseurs donne dans le folklorique bidon… Après une grotesquerie moldo-bordurienne & une pantalonade sino-mongolienne, nous subissons encore un massacre magyar avant nous carapater de par les rues & les canaux.

Longue errance nocturne dans les quartiers du centre ancien d’Amsterdam ; Anne m’apprend la différence entre les nombreux faits traditionnels des toits : en cou, en cloche, en escalier ou en triangle… Les feux orangés des lampadaires brûlent la douce nuit, Amsterdam est bleue/rousse, briques obscures & reflets de l’eau, peu de monde dans les rues parfaitement calmes – quelques vélos, quelques bars. Une légère senteur de vase flotte sur la cité, presque sucrée, tendre.

#250

Noté le jeudi 6 juin:

Pour ce matin, je me suis concocté un petit programme d’exploration avec comme prétexte diverses étapes littéraires. L’un des avantages de ce parcours est qu’il débute tout de suite, à côté de l’hôtel. Il ne pleut pas mais Londres est dans les nuages, j’avance au sein d’une bruine très fine.

Première halte : au bout de Chad Street, face au magasin de jazz. Simplement une petite façade noire, sans intérêt intrinsèque – mais autrefois se trouvait à cet endroit la source Chad (Chadswell). De l’autre côté de Gray’s Inn Road, je m’enfonce dans l’étroite Chad’s Place où les maisons ont conservés une allure essentiellement holmèsienne, en dépit du digiphone et des portes en métal brossé de la National Playing Fields Association. Sous mes pas gronde le train. Je tente une photo à travers le grillage, à un endroit où il y a juste la place pour glisser l’objectif : photo un peu au hasard, des quais en-dessous et d’un angle mort couvert de végétation – le résultat n’est pas trop mal. De toute manière je ne sais pas (encore ?) prendre de bonnes photos. mes clichés ne sont que des aides-mémoire personnels.

Comme presque partout dans Londres, décidément, les anciens entrepôt ont été réhabilités & abritent des structures ultra-moderne en complet contraste avec leur façade. Tel cet immense bureau à surface ouverte, dont les larges baies vitrées sont soulignées par un trait lumineux en néon bleu. Il est amusant de se promener dans ces petites rues – à deux pas de l’hôtel & que je n’avais pourtant pas encore explorées. Elles présentent le spectacle désormais familier & qui m’est cher de ce fertile mélange de friches industrielles (partiellement réhabilitées), de terraces traditionnelles, de voies ferrées & de terrains vague. Au milieu d’un de ceux-là s’élève la silhouette massive d’une cheminée tronquée – que peut bien être ce corps en brique ? Peut-être une voie d’évacuation des vapeurs du train sous-jaccent ? Un groupe d’immeuble nommé Derby Lodge présente un visage inhabituel : en brique jaune très pâle, sa façade est régulièrement ponctuée par des balcons aux ferronneries compliquées. Ni Art nouveau ni Art déco, une création discrètement singulière & plaisante. Buddleia : peut-être la plante reine de Londres. Elle pousse partout, sur le toit d’un garage, dans les interstices d’une façade usée, dans la friche au pied d’une maison en ruine – dans laquelle s’affèrent pourtant des ouvriers. À l’angle de King’s Cross Road s’érige bien entendu un pub classique, le Northumberland Arms.

Paris-la-républicaine s’enorgueillit toujours d’avoir accueilli quantité d’exilés. En vérité, Londres-la-monarchiste me semble plus encore que Paris une terre de liberté & d’accueil. Depuis King’s Cross Road, je grimpe sur une petite colline à mi-flanc de laquelle se trouve Percy Circus, juste là, à la gauche de Vernon Rise, au numéro 16, un certain Lénine vécut en 1905.

Une odeur de fumée flotte dans l’air humide. Il avait du goût, le camarade Lénine. Cette colline est encore un de ces endroits presque champêtres, incroyablement calmes, comme Londres en réserve tant – juste à deux pas des avenues les plus fréquentées.

Je suis passé avant-hier un peu plus à l’Est dans ce même quartier. Je crois bien que mon âme de petit bourgeois est en train de tomber amoureuse de Finsbury. Cette calme colline était autrefois un lieu de villégiature & de repos champêtre, à deux pas de Londres qui l’a maintenant rattrapé. Une grotte tout près d’ici célébrait même le souvenir du mythe arthurien. Il n’en reste désormais qu’une rue anonyme, bordée par un immeuble rouge aux fausses allures de forteresse écossaise. Merlin Street.

Le quartier est très vert, et l’humidité ambiante, la bruine omniprésente aujourd’hui, gonfle cette végétation d’une sorte de mystère, semble lui conférer une nouvelle dimension, qui n’est pas pour me déplaire. D’ailleurs, je remonte Green Terrace, au bout de laquelle une victoire ailée au centre d’un minuscule square appelle mon humeur mythologique. Il s’agit d’un mémorial aux morts de la Deuxième guerre mondiale, mais qu’importe ? Belle fée que celle-ci.

Pénétrant dans Clerkenwell par le chemin piétonnier qui coupe les Spa Fields, j’emplie mes poumons d’un doux parfum d’aiguilles de pin humides & de menthe.

Le but de cette portion-ci du pèlerinage que je me suis imaginé est un pub, au cœur du Clerkenwell historique, Skedford Arms. Un de ces très anciens pubs dans lesquels Bodichiev va aller se reposer… Il est malheureusement trop tôt, environ 11h, pour que je m’arrête y boire un cidre. Mon goût pour le cidre Strongbow ne me conduit pas encore à en consommer le matin…

Next is the Clerkenwell Green, cet espace de verdure autour duquel durant près d’un siècle et demi bouillonnèrent les mouvements revendicateurs de ce quartier d’artisans d’horlogerie & de mécanismes de précision. Unionistes, fabiens, jacobins & autres gauchistes.

Petit trekkings à travers passages, ruelles & avenues du Clerkenwell (toujours) industriel. Puis Gray’s Inn Road, au croisement de Elm Street, devant la porte de Shareston Mansions. Les gargouilles en bois, sculptées dans la porte d’entrée, inspirèrent Arthur Machen qui hallucinait dans le quartier. Une rue d’anciennes écuries, Brownlow Mews, est censée conduirent à l’une des anciennes maisons de Dicksens dans le quartier. Elle me fait passer devant le Blue Lion, l’un des repaires de la Golden Dawn Society.

Mon parcours exige ensuite que je traverse le très littéraire quartier de Bloomsbury, pour rejoindre Marylebone. Ce faisant, je passe devant un bâtiment d’université au nom si modeste qu’il ne peut être qu’ironique : Goodenough College. Good enough… J’aurai du faire mes études là, tiens.

Pendant que j’y suis, je vais aller faire un tour chez Gay’s the World et Judd Books, mais en traversant le Brunswick Centre, je découvre qu’il y a là un bouquiniste très grand, plaisamment achalandé, que je ne connaissais pas – une branche de chez Skoob. J’y déniche un David Lodge en hardcover que je ne possédais pas encore. Je n’achète les Lodge qu’au compte-goutte & je les lis de même, car il n’y en a pas tant que ça & que j’adore tant cet auteur que je préfère l’économiser.

Il est plus de midi, si j’allais manger ? Voyons, quel est ce restaurant indien sur Marchmont Street où je suis déjà allé ? Motijil Tandoori Restaurant, ce doit être là . [Après le repas, et puisque je suis à deux pas de l’hôtel j’interromps mon parcours pour rentrer à celui-ci. Sans vergogne, je fais une petite sieste.]

Dans Torrington place, je passe comme maint fois déjà devant ce superbe Waterstone, sa façade ne cesse de m’émerveiller. La haute silhouette bourgeonnante de la British Telecom Tower domine le quartier que l’on a nommé Fitzrovia. Dans son ombre, j’arpente quelques rues à la recherche des traces furtives du passage de Verlaine & Rimbault. Un côté au moins de Cleveland Street est encore plus ou moins tel que les deux poètes l’ont connu. Puis, ce dérisoire pèlerinage effectué je descend le long du Middlesex Hospital – autour duquel se déroulent plusieurs de mes nouvelles, ne me demandez surtout pas pourquoi. Je tourne autour de l’hôpital, afin de trouver un pub qui conviendrait bien à Bodichiev. J’en trouve enfin un, idéalement situé – et en plus il se nomme The Green Man, n’est-ce pas splendide ? Juste au croisement de Riding House Street & d’une adorable mews nommée Bourlet Close, dans laquelle s’élèvent plusieurs anciens entrepôts dont possède des fenêtres en croix & l’autre des fenêtres en cercle, le tout dominé par une série de sculptures étonnantes. Encore un superbe exemple de travail de déco & réhabilitation. Je n’ose imaginer combien coûtent ateliers, appartements ou bureaux dans les environs. J’ai regardé tout à l’heure, en quittant l’hôtel, les annonces dans la vitrine d’une agence immobilière. Elle propose à la vente des appartements dans le quartier de King’s Cross. Ce sont les mêmes prix qu’à Lyon. 210.000 pour un deux pièces, 700.000 pour un trois ou quatre pièces. À ceci près que… ce n’est pas en francs, mais en livres sterling. Plus de dix fois plus cher… Not my kind of money, obviously.

Mes divagations urbaines me portent juste à côté du Soho Square, Neal Street, où habitait la famille Marx. Puis finalement cette longue errance me conduit au-delà de Charing Cross Road, du côté de Trafalguar Square : je remonte le Strand jusqu’à Somerset House.

Je constate avec amusement qu’une exposition y est consacrée à Caspar David Friedrich, un peintre romantique allemand qui travaillait pour les palais impériaux russes. Voilà qui est en parfait accord avec l’univers de Bodichiev ! Londres + la Russie. Néanmoins, je ne vais pas voir cette expo, ma foi relativement coûteuse & pour laquelle j’avoue n’avoir que peu de goût. Je me rends en revanche au Courtauld Institute, histoire de voir leur collection d’impressionnistes. Il n’y a que deux pièces, ils ne semblent vraiment pas avoir beaucoup de place pour exposer… Sont pourtant réunis de beaux exemples de tous les grands maîtres, et certains tableaux célébrissimes. Il y a des Seurat, Degas, Pissaro, Cézanne, Gauguin ; un seul Van Gogh mais quel Van Gogh ! Rien moins que l’homme à l’oreille coupée ; des Manet, seulement deux Claude Monet hélas. En définitive, ce sont les Degas qui m’impressionnent le plus. M’impressionner n’est d’ailleurs peut-être pas le terme qui convient le mieux. Me séduisent, me fascinent. Dans une troisième pièce, des exemples de leur collection de dessins sont exposés. Parmi lesquels une recherche de Seurat, absolument renversante, toute en ombres. Je dois reconnaître n’être guère intéressé par le reste des collections, au rez-de-chaussée & au premier – des tableaux du XVIe au XVIIIe siècle. Ca ne me parle que peu, pas réellement ma culture.

Je m’apprête à redescendre le grand escalier, lorsque subitement s’élèvent de l’entrée de grands glapissements féminins, avec toute l’énergie d’une Castafiore qui aurait ses vapeurs. Bruits sourds, un pilier en fer roule sur le sol. Les gardes se précipitent dans l’escalier, Une dame d’un certain âge s’est évanouie, dit quelqu’un. Moi qui croyais qu’un évanouissement impliquait une perte de connaissance, et donc du silence. Cette pauvre femme était presque comique – j’ai honte à le dire. On la relève péniblement lorsque je ressort.

Dans la grande cour centrale, grise, le ciel bas, plombé, fait paradoxalement rutiler un petit dôme de cuivre vert & son soubassement peint en crème. Les jets d’eau jouent en cadence.

#249

Noté le mercredi 5 juin:

Depuis que j’ai découvert le Regent’s Canal, je crois bien qu’il est devenu pour moi une sorte de symbole, un «espace idéal» de tranquillité au sein de l’agitation urbaine. Je ne suis pas plus tôt sur le chemin de halage que je ressens une formidable sérénité – je me sens calme, vraiment, tandis qu’en général je suis excité par le fait d’arpenter les rues de Londres. Both are agreeable, all right, but this isn’t the same feeling. This one is a feeling of contemplation, of being well centrered.

Anyway, pas grand-monde à Camden Market en ce matin légèrement pluvieux, et la boutique où je voulais retourner (Auraucaria) afin d’acheter un nouveau plaid en batik, est close. Tant pis, je déambule les aléles familières dans cette odeur d’encens qui semble consubstantielle à ces lieux ô combien babas. Il est trop tôt, hélas, pour que je profite des stands de bouffe chinoise. Cette ballade parvenant à son terme, je vais reprendre le métro à Camden Town et, sur un coup de tête, décide qu’il est temps que je fasse mes achats chez Muji – il y en a un à Tottenham Court Road, j’y ai déjà fait un peu de « repérage ». Ceci fait, je rentre à l’hôtel déposer mes achats – en reprenant le métro à la station Olborn car sinon les méandres de la Northern Line sont trop pénibles. Puis demi-tour : Piccadily Line again, mais pour Covent Garden. J’ai lu ces dernières semaines une histoire du métro londonien (tout en parcourant un autre bouquin, plus amplement illustré, sur les transports publics londoniens en général), il est donc temps de compléter ce savoir tout neuf en voyant pour de bon les engins concernés : London Transport Museum.

Et je ne suis pas déçu : quoique les lieux me paraissent assez bordéliquement agencés (et que la pléthore de gamins piaillant n’arrange pas les choses : c’est le problème des musées londoniens en semaine, ça, les classes de mômes…), peu m’importe : qu’il est séduisant de voir, de mes propres yeux, en vrai, de toucher du doigt, de monter dans, les grands véhicules sur lesquels j’ai tant lu : les « omnibus » de la London General Omnibus, immenses coches à cheval ; les bus de toutes les époques ; et puis surtout : les wagons de métro. Il y a même vers la fin de la visite (je désespérais presque) un de ces fameuses « padded cells » (des wagons aveugles des tous débuts). Et une locomotive à vapeur – seuls regrets : ils n’exposent pas de locomotive « camel back », non plus qu’aucun exemple de cab à cheval, mode de transport pourtant omniprésent autrefois (les « hansom cab » chers à Sherlock Holmes, par exemple). De toute évidence, ce musée considère que les taxis ne font pas partie des transports en commun – hum, un point de vue un peu étrange… Je grimpe dans divers wagons – voyage dans le passé, il y a même encore les publicités d’époque (dans un wagon des années 30 il s’agit cependant des pubs des années 70, époque où il fut décommisssionné). Je reconnais au passage le plus récent de ces objets du passé : hé, mais j’ai connu ces wagons-là, moi, au début où je venais à Londres !

Pause au café du musée : je n’ai pas déjeuné. Dehors, une grosse pluie noie Covent Garden sous des trombes. Le temps s’est dégradé sérieusement, quoiqu’il fasse toujours bon. J’avais pensé me rendre ensuite au Courtauld Institute mais au diable l’art, un musée par jour c’est assez : j’ai envie de me promener sans trop de but…

Quartiers de Covent Garden, St Giles, Soho…. Un passage à la librairie Murder One… Repérage de pubs où je mettrais bien Bodichiev en scène : le cher homme a un net faible pour ces établissements – j’ai acquis un guide des pubs, d’ailleurs passionnant. Le temps devient assez déplaisant, grosse pluie. Je remonte à pied vers mon hôtel, quand même. Sur une petite place retirée, tranquille, une cabine téléphonique rouge à l’ombre d’un grand arbre – pas un bruit de circulation, coup d’œil à ma montre : oui, Olivier sera peut-être à la maison. Que je sache s’il passe en licence – et comment vont les « filles ». Car les chattes me manquent un peu, c’est bête à dire… All is well, Olivier & ses copains ont leurs exams. Petite tchatche, puis remontée sur King’s Cross où, après m’être déchargé de quelques achats, je file dans un pub (flûte, pas noté son nom). Je vais sans doute y passer la soirée, en compagnie d’un bouquin (l’anthologie de fantasy « The Green Man », excellente). Pas de sport envahissant ici, la télé est toute petite sur le comptoir, ouf.

Pourtant, vers 8h j’ai des fourmis dans les jambes : je retournerai bien ma balader. La pluie s’est calmée. Que faire ? Waterstone, à Piccadily : ils ne ferment qu’à 11h. Métro, librairie, browsing – tiens, au fait, faut que je trouve quelque chose pour la Fête des Pères, tant qu’à faire, puisque je débarque chez mes parents ce jour-là. Lorsque je ressort de chez Waterstone, la pluie s’est refaite diluvienne. Je me presse vers la bouche de métro.