#151

J’ai relu, parce que je n’en avais guère de souvenirs & parce que Gallimard me l’avait demandé, The Course of the Heart M. John Harrison. Compte-rendu d’une lecture ô combien étrange & difficile, mais finalement très gratifiante…

Lorsqu’ils étaient étudiants à Cambridge, deux garçons & une fille (le narrateur, Lucas & Pam) se sont livrés à une cérémonie magique — dont ils ne garderont ensuite pas le moindre souvenirs, seulement des séquelles, souvent terribles.

Yaxley, l’espèce du gourou dément qui les a mené à cette cérémonie, s’en souvient sans doute amis ne dit rien, et ne fait rien pour les aider, obsédé qu’il est toujours par sa propre quête, ses propres expériences magiques… Le narrateur, lui, ne semble pas avoir trop de séquelles: il a perdu absolument tout sens de l’odorat (sauf pour les roses), mais pour le reste sa vie semble à peu près intouchée et il se démène pour essaye de venir en aide à ses deux amis, devenus des handicapés de la vie: Lucas a du mal à travailler, il est associable, fragile, instable — et il s’avèrera (révélation tardive du livre) qu’il est constamment suivi par une sorte de nain, de gnome, ou d’enfant, tour à tour insultant et suppliant. Qu’il est bien sûr le seul à voir. Quant à Pam, elle doit rester cloîtrée chez elle, elle flippe tout le temps, est maladroite, et voit dans la cour derrière sa cuisine flotter un couple mi-angélique mi-obscène, blanc, lumineux… Que le narrateur verra, un soir. Un couple à la fois attirant & répugnant, souvent en train de copuler dans sa propre lumière presque aveuglante. Le narrateur a lui aussi parfois des visions — mais c’est celle d’une femme semblant se découper dans la réalité comme si elle était faite de végétaux, une sorte de fenêtre humaine sur un jardin dense & sauvage. Dans une grande odeur de roses — la seule que le narrateur puisse sentir.

Le narrateur essaye de mettre la main sur Yaxley, de le persuader de leur venir en aide — mais Yaxley ne fait que l’entraîner dans de nouvelles affaires sordides, des trafics de filles à fin de cérémonies occultes… Jusqu’au jour où Yaxley est découvert mort par le narrateur, nu dans un appartement neuf & vide, avec une série d’instruction pour le narrateur, qui semble devoir mener une cérémonie — dans quel but? Yaxley pensait-il revenir à la vie? Ou voulait-il humilier le narrateur une dernière fois? Le narrateur s’enfuit finalement de l’appartement, sans terminer la cérémonie qui exigeait de lui qu’il se masturbe devant le corps de Yaxley.

Le narrateur trouve ensuite la paix, une famille, un bon boulot dans les milieux de l’édition londonienne.

Tandis que Pam & Lucas se sont séparés, et que Pam semble s’enfoncer dans l’angoisse.

« It was in the face of this, I think, that they began constructing between them the fairy-tale of the Pleroma which was to cheer them up in the years when Yaxley and I seemed to have abandonned them. » (p.53)

Ensemble, Pam & Lucas se sont invité une fiction en laquelle ils se sont mis à croire: Yaxley leur avait parlé de rejoindre la Pleroma, et en trouvant un vieux journal de voyage d’un citoyen anglais à travers l’Europe, Lucas s’est mis à en inventer des morceaux : le voyageur anglais, Michael Ashman, aurait été à la poursuite du Cœur (en français dans le texte), un royaume s’incarnant parfois dans le monde. Un royaume hésitant entre le Monde et un autre côté des choses… On parle du Monde et du Cœur comme « burning in the fabric of the Pleroma like two lovers in the glorious wreck of desire » (p.154). Ashman a eu la révélation de ce Mystère un jour dans un village anglais, doté de deux cimetières. Une odeur alerta le village: l’un des cimetière brûlait! Menaçant l’église. Dans la fumée de cet incendie étrange, Ashman vit une apparition, des souvenirs des camps de concentration, un témoignage — on ne sait trop quoi, en fait…

Pam tombe malade, de plus en plus, sans que les médecins comprennent de quoi elle souffre: lésions, fatigue, allergie, puis crise cardiaque, puis cancer… Et tout ce temps, Lucas lui raconte le Cœur, invente la guerre qui mit fin à la présence du Cœur en Europe centrale (un événement historique depuis tombé en dehors de la mémoire des hommes), brode la vie de la reine/prostituée du Cœur, et de ses descendants — dont Pam serait la dernière. Il invente & croit en même temps, dans le même mouvement. Mais en revanche il ignore ce que voit Pam, partout, par exemple dans la télé: le couple angélique/fantomatique, écoeurant, inquiétant…

Après la mort de Pam, le narrateur et Lucas vont faire des rencontres: une jeune femme qui semblait connaître Pam, ou bien est-elle Pam revenue, ou bien est-elle la déesse? Visions qui culminent dans un village, près d’une église, avec l’apparition de la déesse végétale que voyait autrefois le narrateur, colossale, all embracing: « The goddess is all these women and none of them, we seek her, she seeks us, less mater than matrix — the bitter world we know, the Pleroma we desire, the Cœur which intercedes. We are wrapped in the heart of the rose. » (p.206)

Une rencontre dont Lucas ne gardera pas le souvenir — ils ‘embarquera pour une recherche à travers l’Europe, des traces du cœur — jusqu’à disparaître du côté de la Roumanie… Quant au narrateur, il perdra sa femme dans un accident de voiture — incendie près d’une église! Et continuera sa vie…

Un roman à la fois incompréhensible et lumineux, hanté de pulsions malsaines et de scènes superbes. La fiction du Cœur ne semble plus être une fiction, elle semble être la résurgence d’une explication de ce après quoi courait le mage Yaxley — une transcendance magique, à la fois extérieure au monde et intérieure aux personnages, en un mouvement diégétique typique à la fois des récits de fiction — mais aussi (surtout?) du fonctionnement de la magie: ce semble presque être un livre sur la nature de la magie, en fait. En cela, je me suis souvenu d’une déclaration d’un autre écrivain, Sean Stewart, selon lequel « il y a plusieurs sortes différences de vérités dans le monde : les vérités à un, les vérités à deux, et les vérités à trois ou plus. Les vérités à trois ou plus sont celles qui intéressent la science. Elles sont externes et elles concernent la manipulation du monde que nous partageons tous. Les vérités à deux sont des choses telles que l’amour que vous avez pour quelqu’un d’autre — des choses très difficiles à mesurer ou à quantifier, mais claires pour cet individu. Les vérités à un sont les choses qui sont intensément vraies et significatives pour vous mais qui sont impossibles à communiquer, à mesurer et à donner à quelqu’un d’autre. (…) Il me semble que la magie dans son sens le plus important ressemble aux vérités à deux ou à un. Elle a une relation transformatrice très puissante avec les personnes qui la côtoient. Ce que ne fait pas la science. (…) La magie n’est pas reproductible, elle n’est pas la même pour tout le monde. Elle est immensément personnelle, et parle aux vérités les plus subjectives. »

Le style d’Harrison est superbe, parfaitement recherché et très imagé, plein de phrases telles que: « But you could smell the sea — though you couldn’t see it — and hear it, and even at night feel that cast emptying-away of the sky to the west where the headlands fall into the Atlantic like folds in a velours cardigan. » (p.107)

Les passages à propos de Londres sur une belle évocation de cet espace urbain, tout comme les passages sur la campagne. M. John Harrison est un écrivain hors pair, formidablement intelligent, avec « the images flickering past the window are full of sex and sorcery », comme le disait une note en 4e de couverture. Un roman exigeant, dont la compréhension doit être plus intuitive que concrète…

#150

Fini de lire Or Not to Be de Fabrice Colin. Très beau & très étrange. Je ne sais pas (encore) quoi en dire. Je cherche mes mots (littéralement: je dois le chroniquer pour Bifrost).

Je termine de relire The Course of the Heart de M. John Harrison. Ne m’en souvenais quasiment plus. Très, très étrange, aussi…

Je vais à Londres la semaine prochaine (jeudi, pour une semaine). Ouf. Des vacances. Londres. Le bonheur…

Ciel sublime, ce soir. C’est cela, un « beau ciel »: des nuages effilés, les reflets dorés du soleil, des espaces gris & des espaces bleutés, du mouvement. Parler de « beau ciel » pour un ciel simplement, bêtement, bleu, c’est absurde.

Tiens, en parlant de ciel: je viens d’aller consulter la météo londonienne. Ça va, il ne semble pas faire beaucoup plus mauvais/froid à Londres qu’à Lyon… Partly Cloudy et dans les 7°, qu’ils disent.

#149

J’ai deux chattes — non, rectification: deux chattes habitent chez moi — non, rectification: deux chattes habitent avec moi. Formulation plus juste du point de vue félin.

Et toutes deux sont terriblement « seventies ».

Mais pas du même siècle…

L’une a des formes généreuses, une ample poitrine, semble porter jabot en dentelle & robe longue — Nina est très 1870. Tandis que l’autre est svelte, fuselée, en justaucorps rayé, une sorte d’Emma Peel de la gente féline — Drusila est très 1970.

#148

Quotation time!

Il faut lire l’entrée du 17 janvier du weblog de Neil Gaiman, très amusante. Tiens, allez, hop, je vous la recopie ici:

Yesterday I got a juicer. I dropped apples and celery and carrots and such into the top and watched everything that went in at the top turn into juice and pulp. Vegetables you could drink. “This is fun,” I thought.

I woke up from dreams this morning, in which my interest in juicing had led me to experiment with other things you could juice, and in which I had begun to juice books and photographs. I was mildly surprised to find that you could extract the essential essence from any book or picture in the form of a juice, removing the pulp. “Why has no-one else thought of this?” I wondered, as I turned several thick novels I’ve not had time to read into half a cup of pleasant-tasting liquid I could drink in moments. “I’ll probably get a medal for discovering this.”

And I woke up, half-disappointed, half-amused.

Un petit détail que j’ai beaucoup apprécié, dans le premier film du Lord of the Rings, c’est le fait que Rivendel y a un aspect un peu à la William Morris, et que Galadriel est nettement d’une beauté préraphaélite (quoique je l’aurai préférée en rousse). Pourquoi je dis ça, maintenant? Parce que je continue à lire The River (The Thames in our Time) de Patrick Wright, passionnante & étonnante visite guidée des bords de la Tamise avec une vision résolument « gauchiste » des événements, et que j’y ai lu l’autre soir une amusante tirade quant à Tolkien, l’influence que les Inklings eurent de William Morris & des Préraphaélites — et leurs conséquences…

Whatever the virtues of Lewis and Tolkien, their works inspired some dreadful inanity in the sixties and seventies, when pre-Raphaelitism collapsed into joss-sticks and patchouli oil at the craft fair, and when every high street, including, no doubt, Oxford’s, had a boutique called Gandalf’s Garden and yearned for a psychedelic pub called Middle Earth. There was a lot of infantile escapism in that late manifestation, personified by the ‘stoned’ pixies who used to stagger around clutching rune staffs and LPs by Tyrannosaurus Rex in the years that where actually defined by the oil crisis and the miner’s strike. The Pre-Raphaelite stream may have flowed on into real ale and ‘Green’ protestation since the early seventies; and Morris would surely approve of the simple water-purification systems and other ‘intermediate technology’ developed by Oxfam since it was founded as the Oxford Committee for Famine Relief in the 1940s. But nothing will cure me of the suspicion that one of the lessons of Kelwscott and its posthumous cult should be, ‘Never trust a Pre-Raphaelite.’

#147

Oups. Je suis censé rendre compte ici de toutes mes lectures, mais il m’arrive d’en oublier… Donc, lu il y a un soir ou deux: Delicate Creatures de J. Michael Straczynski.

Un conte de fée, encore un — une jolie nouvelle de fantasy, en tout cas, enluminée par l’art de Michael Zulli & mise en couleur par Steve Firchow. Car elle a été publiée, célébrité de JMS oblige (c’est du créateur de la série télé Babylon 5 que l’on parle ici, hein?), sous la forme d’un grand album cartonné (chez Top Cow, aux USA). Bon, je ne sais pas si cette nouvelle justifiait un tel honneur, mais peu importe: reste un chouette bouquin, pour un beau petit texte, vraiment, et avec au final une idée (justement!) assez superbe quant à la nature du Petit Peuple…

Je me demande si Terri Windling la reprendra l’an prochain dans le Year’s Best Fantasy? En tout cas, c’est amusant comme JMS peut se prendre de plus en plus pour son copain Neil Gaiman — déjà le scénar des bédés Midnight Nation qui fait penser à un (bon) mélange de Barker & de Gaiman, là cette fois c’est jusqu’à l’illustrateur qui est typiquement « gaimanien »… 🙂