#1336

NYC 13

Retour glacial, dans les courants d’air d’aéroports et dans le froid de bus de transit. Je reviens avec un bon gros rhume.

J’ai encore New York dans le regard: l’autre soir, Jean me disait qu’en fermant les yeux, il continuait à voir des façades. Cela me le fait aussi. New York a une présence si forte, si physiquement imposante! Presque trop, d’ailleurs, dans le quartier de Wall Street, où la « culture de la congestion » chère à Rem Kolhaas a entassé de manière beaucoup trop serrée les tours sur le vieux plan de ruelles tortueuses. Au coeur du système boursier, on ne respire plus. Dans Midtown, en revanche, l’ampleur des rues et la largeur des trottoirs, est bien adaptée aux murailles de verre fumé qui s’érigent de tout côtés. Ma petite heure passée simplement assis sur un banc de la 3e avenue, devant une banque, après le départ de Jean, demeurera sans doute un des instants cruciaux de… comment dire? D’absorption visuelle.

Me réveillant d’une courte sieste, hier, je découvris que j’avais encore la tête à New York: dans le chaud soleil rasant de l’hiver, semblable à la lumière vue de l’autre côté de l’Atlantique, j’avais soudain l’impression que le motif décorant le fauteuil devant moi était un dessin de gratte-ciel, et que si je levais la tête pour regarder au dehors, j’allais retrouver les façades new-yorkaises, mon appartement comme une bulle de silence importée au sein du tumulte grondant de Manhattan. Je demeurai un instant à savourer ce décalage étrange.

Je ne sais si je retournerai un jour à New York, mais j’ai engrangé assez d’images for a lifetime. Un grand film documentaire. Sauf que, pour moi, New York conservera ainsi ses teintes d’automne (dans mon oeil: plutôt en lumière dure comme sur des photos de Daylon, plutôt qu’en lumière tendre comme sur des photos de Jean).

#1335

NYC 12

Autour de Port Authority, les nombreux travaux et terrains vagues permettent une éclosion d’affiches comme on n’en voit guère ailleurs dans la ville. L’une d’entre elle, d’un bleu profond, m’attire l’œil: Linda Carter va donner un spectacle, apparemment un récital comique. « America’s Only Television Wonder Woman » proclame un sous-titre. Le lendemain, je lis dans un des nombreux journaux gratuits que Linda Carter serait une « 70’s Survivor ».

Une chose qui m’étonne un peu, c’est la présence médiatique de la vieillesse. Beaucoup de présentateurs ont les cheveux gris ou blancs, et David Letterman est tellement voûté qu’on croirait que ce sont ses bretelles qui lui tirent sur la nuque. Dans le salad-bar asiatique à côté de l’hôtel, Azure, des boîtes de céréales m’attirent le regard: un couple mixte y sourit de toutes ses dents. Lui, noir, a la bonne cinquantaine. Elle, blanche jusqu’aux cheveux, semble avoir la soixantaine. Jamais en France on ne verrait ainsi des personnes d’âge mûr promouvoir des produits. Est-ce ici un signe de l’évolution de la pyramide des richesses, et/ou que le culte de la jeunesse serait en recul sensible?

Étrange assemblée au café Starbucks de la librairie du CitiCorps Building: un petit groupe de femmes d’âge mûr ont pris possession de trois tables, dans l’angle des vitres au-dessus de la chaussée. Une dame petite et boudinnée, les cheveux blancs frisés serrés, tient son auditoire en haleine — et en français. On croirait voir Gloria Lasso et son fan-club. Une célébrité mineure? En tout cas, c’est d’un cours de français qu’il s’agit, comprends-je au bout d’un moment. Elle solliloque, impérieuse, égotiste, parle beaucoup de mouvements de caméra, d’Hollywood, de mode, évoque aussi de son opération des boyaux (le terme est d’elle). Français impeccable et rapide, accent américain peu prononcé feutrant juste un peu ses mots, vocabulaire nettement vieillot (« c’est pour faire la causette », explique-t-elle). Lorsqu’un malheureux client fait mine de vouloir s’asseoir à la troisième table, inutilisée par le groupe, elles montrent les dents. Un homme les rejoint, visiblement lui aussi un retraité cherchant à se cultiver en français.

Le nouveau Joni Mitchell est paru: je l’ai même vu en vente à la caisse d’un petit Starbucks. « Shine ». Je vais l’acheter, c’est certain.

#1334

NYC 10

Arrêt café dans un Starbucks à l’angle de Lexington et de la 78e. Accoudé devant la vitrine, je regarde passer les New-yorkais.

Une jeune femme au teint chocolat au lait pousse la voiturette d’un bébé blond. Une jeune femme formidablement blonde, chargée de sacs de boutiques, les salut avec plaisir, rencontre visiblement fortuite, se penche vers le bébé blond, continue ensuite son chemin en compagnie de la certainement nounou, qui en plus du petit doit désormais également pousser le poids des sacs d’achat de sa patronne, accrochés aux poignées de la poussette.

Un taxi jaune dépose au bord du trottoir une femme très élégante, en long manteau de cuir et lunettes noires, visiblement assez âgée en dépit de ses cheveux teints d’un blond sombre convaincant. Elle part d’un pas cruellement chancelant, en appuyant fortement sur sa canne à pommeau d’argent.

Une grosse Toyota rouge sombre se gare, en descend tout d’abord un gros Latino en costume noir absolument froissé, qui glisse lentement quelques quarters dans le parcmètre. Un autre Latino, encore plus gros, encore plus froissé, lui aussi tout en noir, s’extirpe du véhicule et glisse un billet vert dans la poche de poitrine de son compagnon.

Un jeune Latino, cheveux coupés en brosse et t-shirt révélant ses biceps, s’appuie le dos contre la Toyota. Il regarde passer les gens avec un air nonchalant, son visage s’éclaire d’un sourire ravi lorsque s’approche un autre jeune homme, petit et râblé. Leurs visages se rapprochent, les deux garçons s’embrassent sur la bouche, puis s’éloignent en traversant la rue.

Un grand adolescent blond passe, qui discute dans son portable. Ses cheveux sont rabattus sur le devant de son visage, à la mode actuelle, le soleil fait briller le bout retroussé de son nez. Un instant, je rencontre son regard très très bleu en plein dans la lumière.

Derrière lui, avance voutée, à petits pas, une vieille dame qui tire un chariot à provision. Cheveux blancs coupés au bol, immense écharpe grise enroulé autour du cou et pendant jusqu’à son pantalon ample à grandes fleurs blanches sur fond noir.

Une jeune femme de type indien, très belle dans sa gabardine anthracite, avance lentement en tenant le coude droit d’une dame courbée d’âge, le visage tourné vers le trottoir, en veston de tweed et pantalon de toile beige.

Une autre dame d’un certain âge vient en sens inverse, elle marche d’un pas rapide, très droite, un sourire satisfait dessiné sous ses lunettes noires à la forme pointue. Son visage est tellement ridé qu’elle en apparaît presque reptilienne.

#1333

NYC 9

Tout se perd, mon bon monsieur: les Américains ne font plus de belles voitures. Leurs camions sont toujours aussi superbes, outrecuidants, leurs bus scolaires ont conservé leur design ancien, mais les autos… Je n’ai vu que trois « vraies » voitures américaines, durant ce séjour: deux dans Brooklyn Heights et une autre dans SoHo. Ces superbes requins aux tons pastels et aux chromes brillants ne sont désormais que des pièces de collection: les Américains roulent tous en Lincoln Town Car. Ou en limo aussi interminables que disgracieuses, de longs machins blancs aux vitres noires pour riches paranos. Beuuuh!

Une autre chose qui paraît s’être bien perdue, hélas, mille fois hélas, c’est le commerce du livre: je suis vraiment surpris, et pas qu’un peu déçu, de constater qu’il n’y a nulle part de librairies indépendantes et pas trace de bouquinistes. Ou bien sont-ils tous planqués dans un quartier que nous aurions raté? C’est peu problable, étant donné l’exaustivité de nos arpentages urbains. Tout de même: pas de librairies dans le Village, pas dans SoHo, pas même autour de l’université? (quartiers qui présentent quelques disquaires, tout de même) Seulement un gros Barnes & Noble de temps à autre. Qui sont assez impressionnants en taille, certes, mais… qui ne présentent guère de diversité, en dehors de celui d’Union Square… Is that all?

Vérification effectuée dans les pages jaunes: 3 colonnes et demi d’adresses de librairies, seulement, pour tout New York. Et ce, en comprenant les (rares) comic-bookshops, la librairie japonaise (superbe), la librairie franççaise (minuscule), les bouquinistes ne livrant que leur numéro de téléphone (car ne travaillant en fait que sur rendez-vous et par correspondance), et bien entendu tous les Barnes & Noble et les Borders. Autant dire que mon impression se trouve confirmée: il n’y a plus de librairies à New York. Et, *snif*, les fameuses adresses spécialisées polar (notamment « Black Orchid ») ont toutes porte close.

#1332

NYC 7

« You know, I was up there in prison talking to Charlie Manson and he says to me he says ‘is it hot in here or am I crazy?' » (plaisanterie reproduite par Richard Prince sur l’une de ses toiles, dans une expo du Guggenheim Museum).

Pour monter sur le toit de l’hôtel, il faut se rendre au 14e étage (traditionnelle superstition oblige, il n’y a pas de bouton « 13 » sur le panneau de l’ascenseur), puis grimper par l’escalier B. Fidèle à sa branchitude d’aménagement, le Pod a installé là, sur un deck en bois à la japonaise, des banquettes constituées d’entassements de poutres sur lesquelles reposent un matelas rouge. De petits sièges en forme de boule noire ou blanche complètent cet étonnant espace, cerné par la partie supérieure des grattes-ciel environnants. Au sommet de certains buildings anciens, des taches de végétation adoucissent ce paysage de brique et de verre: des jardins perchés, tranquilles oasis au-dessus des profondes tranchées où hurlent les camions de pompiers et résonnent les intermittents klaxons. Cette vision d’en haut permet également de mieux appréhender le mode de fonctionnement des water tanks, de bien voir comment ils s’insèrent sur les toitures en terrasse.

Pour moi, contempler de l’architecture ou admirer un tableau, le plaisir esthétique, visuel, est presque le même. De bon matin sur ce balcon en ville, les mots me manquent, il faudrait que je sois peintre ou photographe pour bien parler de la cadence des fenêtres, des cimetières de cheminées et de conduits, des rouges et des bruns de la brique, du noir de la suie, des écailles du vert-de-gris, de la scansion de l’ombre avec les escaliers de secours – mais je ne sais qu’énumérer, il manque à mon vocabulaire le lyrisme propre à rendre la verticale symphonie de Midtown, toute en élans et en ruptures. Clignant des yeux dans le soleil matinal, j’ai l’impression de me tenir dans un dessin d’Avril. En fait, dans les rues de Manhattan, j’ai du mal à prendre ce que je vois sans arrière-pensée esthétique: tout est cadrage, référence visuelle, page de livre d’architecture, instantané dans un grand album américain. Enchantement du réel? Pas vraiment, car le travail est déjà fait.