#2761

Il est probable que ma toute première illumination artistique, ma première révélation picturale, je ne pense pas que le terme soit trop fort, fut la reproduction d’un tableau de Paul Klee, au-dessus du bureau de mon père — j’avais quoi, 7 ou 8 ans ? « Château et soleil », c’est le titre de cette toile. Des années plus tard, vraiment plus tard : en 2002, j’ai vu avec un grand bonheur à Londres, à la Hayward Gallery, l’expo « Paul Klee: The Nature of Creation ». Je retrouve à l’instant mes notes : « Plaisir des yeux, intense ; je reste songeur. Tant de petites parcelles de lumière, de couleur & d’humour — oui, d’humour — au sein de ce musée qui n’est que vastes murs blancs et épais montants ou escaliers de béton brut, gris, sombre… » Et Paul Klee continue à me réjouir, chaque fois que j’ai l’occasion de voir l’une de ses œuvres — entre Klee et Miro (autre as de l’humour abstrait), tant de plaisir visuel.

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#2760

Bouleversé hier soir par l’incendie de Notre-Dame, je me suis interrogé sur mon rapport aux monuments, ce qu’ils me disent, en tout cas comment je vis avec eux. Et quels différents niveaux peuvent avoir ces monuments. Pour essayer de comprendre l’émotion.

À Bordeaux, ces derniers mois, j’ai ressenti comme une grande perte la disparition de deux personnes et d’un lieux qui, personnellement, intimement, représentaient des piliers de « mon » Bordeaux. Étaient-ce des monuments ? En un sens, pour moi ils l’étaient : Henri Pajot, ce piéton que je croisais sans cesse depuis 30 ans et avec qui je venais de discuter un peu au rayon BD de chez Mollat ; et Michel Suffran, le grand écrivain, que je croisais parfois à la brocante Saint-Michel, que je lisais depuis 30 ans aussi et chez qui j’avais eu le bonheur et la fierté d’aller une fois, admirer cette prodigieuse collection de livres et de tableaux maintenant déjà dispersée. Le lieux, cela va vous sembler dérisoire, c’était la boutique de thé, Betjeman & Barton, qui vient de fermer. En attendant la fermeture annoncée d’une autre référence familière depuis 30 ans, le bouquiniste Guillaume au début de la rue Sainte-Catherine. Rien à voir avec Notre-Dame, n’est-ce pas ? Et cependant, je me dis qu’un monument ce n’est pas seulement, pas forcément, une grande œuvre architecturale, un sommet artistique, c’est aussi un symbole, et c’est également un puissant élément de décor ; un monument structure une ville ou un pays à différents niveaux. Si je suis bien entendu très attaché aux portes monumentales de Bordeaux, par exemple, à la cathédrale Saint-André ou à l’église Saint-Michel, je le suis aussi et de manière très forte au quartier de Mériadeck, si controversé et si méprisé souvent, et j’aurai été outragé si l’on s’était avisé de raser l’ancienne Caisse d’Épargne (chef-d’œuvre brutaliste heureusement classé) et me suis réjouis que le bassin du parvis soit de nouveau en eau et que ses jets soient enfin rallumés.

Anglophile comme je le suis, fasciné par Londres — ce qui n’a rien de bien original, cette passion étant partagée par tant d’autres et depuis si longtemps —, j’ai visité plusieurs fois la cathédrale St Paul, l’ait souvent photographiée, beaucoup admirée, en ait étudié un peu l’histoire. Notre-Dame de Paris, vous l’avouerai-je, je n’y suis rentré qu’une seule fois, et encore ne suis-je pas allé bien loin, effarouché par la masse de touristes et par une messe qui avait lieu à ce moment — alors qu’en face de là, sur l’autre rive, j’ai visité les « églises de Huysmans » (Saint-Julien-le-Pauvre et Saint-Séverin), et que je suis déjà allé deux fois dans le Sacré Cœur, esthétiquement si critiqué mais dont l’intérieur m’a fasciné. Notre-Dame, je n’ai pas pris l’occasion ni eu la grande curiosité de la visiter, je n’ai même pas lu le roman de Victor Hugo, et je n’entretenais avec elle aucun lien d’affection intime — alors que l’éventration récente du Forum des Halles m’a laissé une certaine tristesse, comme lieux d’émancipation et de souvenir de mes jeunes années de lycéen —, mais son poids symbolique pourtant je l’ai toujours ressenti : le choc d’hier soir, c’est en fait d’avoir réalisé qu’il ne s’agissait pas d’une montagne, d’un grand rocher qui ancrait un sublime morceau du paysage parisien, non, mais bien d’un bâtiment périssable. Car je crois que je l’avais toujours regardée comme l’on admire un sommet rocheux, pas dans son détail, pas en entrant dedans, mais en la considérant comme un tout, une force évidente, ce petit mont hérissé auquel je jetais chaque fois un regard admiratif en me rendant par exemple à la librairie Shaskespeare & Co (autre monument, et me parlant de manière différente), ou lorsqu’à bord de la péniche de mon oncle nous avons croisé à ses pieds, ou bien encore à la voir sur nombre de tableaux impressionnistes. Et considérer cette montagne soudain si fragile, ce chef-d’œuvre brutalement mis en péril… eh bien, l’émotion fut intense, et certainement différente pour chacun, pour chaque Français et au-delà, dans le monde entier, un symbole irréfragable que justement un incendie vient contredire.

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#2759

Coutumier des insomnies, j’ai relevé le store afin de regarder au dehors cette clarté obscure qui sur le Bordeaux nocturne montait mélancoliquement. Seule brillait, dans l’échancrure à droite qui correspond à la voie ferrée, une façade fardée de lumière jaune, dont l’angle aiguë surgit d’un bouillonnement indistinct de la végétation. Au-dessus de mon toit, la cheminée étirait sa longue silhouette comme une protectrice du foyer, totem sombre et toujours aux aguets. Frissonnant un peu, je descendis au jardin et levais les yeux, mais rien ne se distinguait qu’une lune floue, perçant avec difficulté le couvercle de cuivre. Pas d’étoiles, repoussées comme au-dessus de toutes les villes par cet halo trouble et luminescent que fait l’haleine urbaine. Remontant me coucher, j’ai retrouvé avec plaisir la tiédeur de mon lit mais, vers 8h, me suis réveillé d’un coup, poussé à me lever par le poids d’une tristesse dans la poitrine, sans autre raison certainement que quelque déséquilibre chimique ou bien par le souvenir d’un rêve qui déjà s’effilochait.

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#2758

Hier le temps était au beau et dans cette sorte de clarté humide qui se faisait sous un ciel clair, de nombreux moucherons menaient une danse. Ils tressautaient dans l’espace vert entre les coupelles suspendues de l’abutilon, les grands doigts frais du figuier et la jungle frisée du fuchsia. De temps en temps, un bourdon fendait cette foule de miettes pour aller d’un pied de monnaie-du-pape à un autre. La quiétude de ce samedi semblait presque incongrue, après vingt-deux semaines de tournoiements d’hélicoptères, de bruits sourds dans le lointain et de sirènes plaintives, toute cette confusion brutale d’un régime au pain sec. Au soir, j’allais faire quelques pas sur les boulevards et les oiseaux trillaient, gloussaient, pépiaient, petits corps vibrant et fusant depuis les fils électriques jusqu’aux bas platanes qui sont de « frémissants docteurs glosant les subtilités de la lumière », comme le dirait Réda. Aujourd’hui la ville froide courbe l’échine sous un ciel blanchâtre, qui va rester dans cette hésitation, crachin, quelques traces de bleu, solitude silencieuse, la végétation se gonfle d’ombre et l’arbre de la vieille voisine pleure son feuillage roux comme pour un nouvel automne.

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#2757

Hier soir je suis resté un bon moment au bout de ma rue, à bader devant le ciel rose et le soleil de plus en plus rouge comme il s’abaissait sur l’épaule de la voie ferrée, jusqu’à se dissiper dans des tremblements de l’atmosphère. Je suis rentré alors que le ciel s’emplissait encore d’une grande lumière jaune et que, derrière moi, un train faisait sonner sa corne par-dessus son long roulement sourd.

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