#2403

Le silence de l’été. La plupart des oiseaux font la mue de leur plumage et se cachent, sans un bruit. Ne restent que quelques rares pépiements de moineaux et les roucoulements des colombes, qu’accompagnent leurs claquements d’ailes. Des bourdonnements d’insecte, aussi, parfois. Et le babil indistinct d’un téléviseur, loin, bas, dont se reconnaissent à peine l’idiotie d’un soap ou d’un commentaire sportif.

#2402

La plage, l’océan, quels éléments nous lient si intimement que chaque été fait remonter à ma mémoire quelque bribe de Saint-Brévin, le paradis balnéaire de mon enfance ? Si je fais un effort pour me souvenir, il me semble que la confrontation d’un petit môme à un tel environnement constituait souvent un parcours d’obstacles : les hautes dunes pour tout horizon, la difficulté à avancer dans le sable, la piqure des feuilles bleutées froissées au bord du caillebotis, les brisures de coquillages formant la frontière entre sable sec et sable mouillé, la gifle du vent… Pourtant, tout cela forme un patchwork d’impressions plutôt plaisantes, de menus exotismes que dominent les châteaux : ceux que nous construisions dans le sable, avec pelle et seau, pour le plaisir d’y voir se glisser l’eau salée, pour l’excitation de suivre le travail inexorable de la marée. Finalement l’unique contact avec une nature indomptée, impressionnante en dépit du confort familial. Et tandis que ce soir d’été bordelais les hirondelles tournent en sifflant dans l’air encore chaud, je repense aux vagues, au bruit des vagues.

#2401

Les impatiens avaient soif, hier soir. Alarmé par le bruit du tuyau d’arrosage, le pinson interrompit son babil tournoyant pour invectiver ma mère en une série de percussions sonores. Plus tard, dans la nuit, j’entendis les longs piouh-ouh-ouh d’une chouette.

À la lisière de l’ombre, dans le soleil de l’herbe un miroitement, une hésitation du réel. M’approchant je vois que cette motte de trèfle tremble d’éclats de lumière, portés par la noire densité d’une presse de corps minuscules. Un nid de fourmis volantes, en pleine éclosion. Leurs ailes comme autant de minuscules échardes de miroir, tout cela tressaute, tremblote, avant de s’élancer dans une danse menue qui monte contre l’ombre en un poudroiement vertical.

#2400

A l’entrée du sous-bois, les virgules velues tombées des châtaigniers forment des graffiti sur les larges pages vertes des fougères, dans un alphabet que seuls les moustiques peuvent déchiffrer, peut-être.

Des sentiers étroits comme un seul pas d’homme creusent le terrain crayeux, sinuant dans un paysage dont les bruyères gomment les tourments sous un tapis vert et mauve, bourdonnant et grémilleux. Événements dans cette lande, çà et là se dresse une silhouette verticale, celle d’un petit chêne, d’un châtaignier tordu, d’une bourdaine dentelée de baies rouges, les balais épineux des ajoncs. Une senteur de sable s’élève, quelques digitales oscillent leurs cloches silencieuses. Je ne reconnais plus rien de « mon » camp des Romains, autrefois plus ouvert, les talus s’y lisaient clairement, les affleurements calcaires déchiraient une végétation rugueuse et clairsemée, que le travail des chèvres tenait en respect. L’antique plateau désormais adouci par les bruyères ne se ressemble plus, mes repères ont disparu, ce trou d’eau bordé d’une plage d’herbe trop verte est-il celui où je venais épier dytiques et salamandres? La nature a redessiné ce paysage de mon enfance.

#2399

Encore une tristesse. Le révérend Dionnet vient de relayer le fait que Didier Savard vient de mourir, à seulement 65 ans. Tristesse réelle, oui, car ce fut longtemps l’un de mes bédéastes favoris. Son trait à la croisée des lignes claires hergéennes et franquinesques, faussement simple, suprêmement élégant, me ravissait. Ses deux albums sur scénar de Forest, hélas massacrés par la mise en couleur, étaient proprement géniaux, hilarants, et sa série des Dick Hérisson, un émule provençal de Harry Dickson, m’enchantait. Savard s’inscrivait toujours dans une tradition de littérature populaire, bien à mon goût. Je suivais en fait la carrière de Savard depuis ses tous débuts, en fan et abonné que j’étais autrefois d’un fanzine marseillais très à gauche Méfi ! (qui s’interrompit brutalement suite à un attentat contre ses locaux). Après donc, Savard fit les Dick Hérisson chez Dargaud ; je l’avais reçu en dédicace dans la librairie où je bossais, souvenir aigre-doux car absolument personne ne vint, un bide épouvantable, mais j’avais du coup discuté toute la journée avec l’auteur. Il avait cessé de publier depuis longtemps, je suppose qu’il était malade car son dernier album était d’un trait maladroit, tremblotant, marqué m’avait-il semblé par un Parkinson ou une horreur comme cela.