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IMG_3766Je ne me lasse guère de ce fatras dominical sous la flèche de Saint-Michel, a fortiori lorsque le ciel se fait enfin bleu. Trouvé simplement un « Caroline » de Pierre Probst, datant de 1957, quand cet illustrateur cher à mon cœur se trouvait réellement au sommet de son talent. L’Automobile de Caroline : je doute un peu qu’il y ait eu beaucoup de rééditions car le cadre historique s’y fait particulièrement marqué ; toutes ces belles bagnoles fifties, j’adore cette tendre désuétude. Comme une bulle temporelle où Caroline évoluerait dans les mêmes décors que les meilleurs des « Spirou » de Franquin… (Le mobilier de Modeste et Pompon est d’ailleurs en vente sur certains stands du marché)

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Parmi les fantômes

Qui a dit qu’il n’y avait pas de vie à Hollywood ? Né en 1954, Alan Michael Brennert aurait pu se satisfaire de sa carrière de scénariste et producteur de télévision, une très belle carrière durant laquelle on a pu voir de multiples fois son nom s’inscrire sur le petit écran — généralement en générique de programmes relevant du fantastique ou de la science-fiction : The New Twilight Zone (La cinquième dimension), Wonder Woman, Buck Rogers… Mais c’est en fait une série hors-genre qui fit le plus de bien pour sa réputation : L.A. Law (La Loi de Los Angeles). En pure produit d’Hollywood, Alan Brennert a également signé de nombreux scénarii pour des comics (principalement des Batman), et il a même fait une petite tentative du côté du support audio (le CD Weird Romance, avec David Spencer et Alan Menken). Seulement voilà : Alan Brennert a toujours eu envie d’étendre son registre au-delà des cadres très contraignants d’Hollywood, et a donc livré de manière parcimonieuse mais assez régulière des œuvres de pure prose, depuis 1973 (date de la publication de sa première nouvelle dans une anthologie, Infinity 5). C’est avec son roman Kindred Spirits, en 1984, qu’Alan Brennert se fit particulièrement remarquer.

Fait-il qu’il soit bon, ce roman, pour ne pas être victime d’une catégorisation abusive : il fut tout d’abord publié sous l’étiquette « YA » (young adults), un label que la France vient juste de découvrir mais qui existe en réalité depuis longtemps. Puis, l’année suivante, il fut réédité avec une maquette de roman sentimental. On lui colla même en couverture un sous-titre ravissant de sottise : « A Christmas love story » (une historie d’amour de Noël). Plus utile était une autre mention, toujours sur la couverture : « pour tous ceux qui ont aimé It’s a Wonderful Life ». Et une citation ajoutait « Une adorable histoire de vie, de mort et d’amour, douce-amère, dans la tradition de Ghost et de Field of Dreams . » Le tout signé par… un grand auteur de science-fiction, Greg Bear.

Kindred Spirits commence de manière particulièrement sombre : un triste soir d’hiver, deux personnes se suicident. Un jeune homme, Michael Barrett, qui saute du haut d’un pont, et une jeune femme, Ginny, qui avale des médicaments. Tous deux font partie des perdants de la vie, de ceux hélas nombreux qui ne peuvent plus supporter de se sentir laissé au bord du chemin alors que Noël est une fête pour tant d’autres… Avec une délicatesse remarquable, Alan Brennert nous fait suivre les derniers jours de ses deux victimes, afin d’en brosser des portraits attachants. Sans lourdeur, sans surplus d’émotion, l’auteur met en scène la décision finale — et le réveil post-mortem de Ginny et Michael.

Car la vie n’en a pas terminé avec eux.

Alors qu’ils sont l’un comme l’autre étendus dans des lits du même hôpital — ou plutôt, que leur corps physique y repose, brisé, fatigué, mais non encore tout à fait éteint — Ginny et Michael se réveillent sous une forme quasi fantomatique. Corps astral, âme, esprit ? Qu’importe le nom que l’on peut donner à une telle manifestation, une chose demeure certaine : l’un comme l’autre peut toujours bouger dans le monde, faire en sorte que leur nouvelle enveloppe soit soumise ou non à la gravité, et même atteindre par moment de nouveau un état « solide ». Errants dans la ville, nos deux héros (quoique le terme semble un peu inadéquat) vont se rencontrer et tomber amoureux l’un de l’autre. Commence alors leur… après-vie, nouvelle vie, lune de miel… En tout cas : leur ré-apprentissage du monde.

La grande force d’Alan Brennert est d’avoir évité toute mièvrerie, dans un contexte qui s’y serait aisément prêté. Si Kindred Spirits est un roman bourré d’émotion, il ne s’agit pas de sentiments faciles, d’effets de pathos obtenus avec des méthodes éculées.

Là où un film hollywoodien, justement, aurait sans doute essayé de tirer des larmes, Alan Brennert joue une petite musique toute en finesse, infiniment humaine. En cela, il se compare forcément avec Jack Finney, l’autre grand spécialiste de la « fantasy posthume » (pour utiliser une étiquette forgée dans la Encyclopedia of Fantasy de Clute & Cie). S’inscrivant dans une tradition durable de la fiction américaine (notamment illustrée dans les années quarante par les films It’s A Beautiful Life, Here Comes Mr Jordan, Heaven Can Wait et bien sûr Portrait of Jennie, d’après le roman de Robert Nathan — le prénom de Ginny semble d’ailleurs un clin d’œil à ce classique), le roman de Brennert est une œuvre bouleversante, d’une justesse admirable.

Outre Finney, on peut également comparer Brennert à Peter S. Beagle : le premier roman de ce dernier, A Fine and Private Place, relevait lui aussi d’une « fantasy posthume » douce et touchante. Et tout comme Beagle, Brennert est un auteur parcimonieux : ce n’est qu’en 1990 qu’il donne son troisième roman.

Time and Chance (traduit en France chez Denoël « Présence », sous le morne titre L’Échange), fut comme son prédécesseur commercialisé aux États-Unis sous une atroce couverture de best-seller romantique. Et comme Kindred Spirits, il va bien au-delà de ce sous-genre commercial.

Richard Cochrane est un acteur new-yorkais, qui connaît un joli petit succès : il a tourné dans de nombreuses séries télé et de multiples téléfilms, ne cesse de faire des publicités et de jouer dans des pièces de théâtre — on et off Broadway. Sans qu’il soit une grande star, il arrive tout de même assez souvent qu’on le reconnaisse dans la rue. Il possède un superbe appartement donnant sur Central Park, il passe de femme en femme. La belle vie ? Pas vraiment, car Richard commence à être sérieusement fatigué des incessants castings et de l’incertitude liée à sa profession. Lorsque sa mère meurt soudainement, dans leur village d’origine, Richard se laisse submerger par les remords.

Rick Cochrane est tout à la fois le même homme et un autre : Rick est la version de Richard qui, dans un univers proche, a épousé son amie d’enfance, n’a jamais quitté son village d’origine, n’a jamais été acteur. Et Rick est amer. Pire : il cède de plus en plus souvent à des crises de rage impuissante, la colère en lui menace de le faire craquer.

Un soir, sous une pluie persistante, Richard et Rick vont se rencontrer. Et décider d’échanger leurs vies : Richard souhaite se reposer, trouver un amour stable et une famille confortable. Rick rêve de célébrité et de show-biz.

À l’instar de Jack Finney dans Le Voyage de Simon Morley, Alan Brennert parvient à broder une trame de « fantasy posthume » sans avoir à tuer ses héros. Prenant une idée que chacun d’entre nous a eu, un jour ou l’autre (« et si j’avais plutôt fait tel choix, quelle aurait été ma vie ? »), il bâtit le double récit d’une vie. Simple et complexe, comme toute vie humaine : les doutes, les bonheurs, les déchirements. La fantasy de Brennert (ou le fantastique, peu importe le terme que l’on choisit d’employer) ne fait jamais recourt aux mythes : son merveilleux est inhérent au quotidien de tout un chacun. Et par cette « évidence » même, il ne peut que nous toucher : sous couvert de fictions, Brennert parle de vous, de moi, de nous tous, forcément. Sans effets de manches, sans êtres surnaturels, sans horreurs indicibles : des vies, simplement, illustrées par un décalage. Pour faire une nouvelle comparaison, il convient de citer Replay de Ken Grimwood : les romans d’Alan Brennert sont tout aussi difficiles à catégoriser. Et tout fascinants.

Profitant de la sortie de L’Échange, l’éditeur américain de Brennert (Tor) publia en même temps en 1990 un recueil des rares nouvelles de l’auteur : Her Pilgrim Soul. Un recueil une fois encore difficile à classer, subtil et touchant, porté sur un merveilleux où le surnaturel semble n’être qu’une coïncidence heureuse. Portrait de huit moments précieux…

« Sea Change » : l’Américain John Ridley a été durant quelques années un chanteur avec un bon petit succès, avant que son inspiration ne le quitte Puis, subitement, huit ans plus tard, l’inspiration a de nouveau frappé à sa porte ! Nouvelle tournée en Europe — et à Rome, l’accident (on comprend lentement qu’il est devenu sourd). Retiré à Mykonos, il assiste avec fatigue et résignation au concert dans le bar où il dîne d’une jeune chanteuse grecque (Leucosia), apparemment talentueuse. Rentrant chez lui, John a l’occasion de tirer Leucosia d’une dispute avec un jeune homme. Ils commencent à sortir ensemble — Leucosia est étonnante de modestie, elle semble hésitante, manquer d’assurance, alors qu’elle est visiblement très bonne — pourquoi n’est-elle pas plus connue, alors, si elle est capable de provoquer une telle adoration dans son audience ? Lorsqu’elle part de Mykonos, John part avec elle. Voulant comprendre pourquoi Leucosia refuse de chanter ailleurs que dans des clubs minuscules, John découvre qu’elle est née… en 1922 ! Peu à peu, il obtient l’étrange vérité : Leucosia est née de l’union du dieu des rivières, Achelous, avec une muse. Telles des sirènes (dont elles ont joué le rôle durant un siècle, prisonnières sur une île perdue), Leucosia et ses deux sœurs ont le pouvoir de captiver les mortels avec leur chant… John est le premier homme qui tombe naturellement amoureux d’elle, puisqu’il est sourd. Mais arrive une bonne/mauvaise nouvelle : John n’est pas définitivement sourd, il peut être opéré d’une oreille… Proche de certaines ambiances d’Andrew Weiner, une vraiment très belle novella de fantasy, lente et tendre, douce-amère.

« Queen of the Magic Kingdom » : une femme entre deux âges se promène dans un parc d’attraction — visiblement Disneyland à Los Angeles. Elle se sent bien ici, voudrait y rester tout le temps — elle emprunte même une robe dans une réserve et se glisse au sein de la parade de Main Street USA. Venue de Tulsa, elle est veuve, et n’a bientôt plus d’argent. Elle s’accroche aux rêves artificiels de Disneyland comme à un royaume magique, réellement magique… Une nouvelle étrange et triste, sans magie réelle — et c’est bien sa force. Comparable à du Gardner Dozois, en moins sombre.

« Healer » : dans la cité qui sera bientôt connue sous le nom de Teotihuacàn, un prêtre a la vision du futur terrible qui attend sa civilisation après six siècles et demi de paix : l’invasion aztèque, la destruction… De nos jours, un jeune voleur, Jackie, s’introduit dans un musée d’art méso-américain, se fait tirer dessus par un garde et s’échappe de justesse, blessé à l’abdomen — mais le bijou qu’il a volé se met à luire et sa blessure disparaît totalement. Ayant décidé d’utiliser la pierre pour guérir les gens, Jackie (devenu Frère Jean) s’est laissé convaincre par son père adoptif de monter une religion comme il y en a tant aux USA — mais cette fois, en guérissant réellement les gens. Alternant le récit de la vie de  » Frère Jean  » et celui du prêtre amérindien, qui tente de sauver un tout petit peu de sa Cité promise à la destruction, en cachant les objets magiques qui permettaient à son peuple de vivre dans une paix totale, cette nouvelle est une fable superbe et touchante sur la vie et ses espoirs.

« Jamie’s Smile » : tout les ans, c’est l’anniversaire de Jamie. Jamie est un jeune homme liurdement handicappé : cordes vocales pas finies, pieds pas finies, mains délicates, visages blanc, tout en Jamie est trop fragile — résultat d’une exposition de son père à des radiations atomiques avant sa conception. Une nouvelle d’horreur sans le moindre surnaturel, et néanmoins terrifiante, glaçante : le monstre n’est pas Jamie, prisonnier de sa chaise roulante, mais bien ses parents, prisonniers de leurs rancœurs et de leur petitesse. Le narrateur, un artiste, n’est là que pour éclairer cette horreur quotidienne. Cette fois encore, la comparaison s’impose avec l’œuvre de Gardner Dozois (voir le « Petit maître de la science-fiction » in Bifrost n°17, février 2000).

« Steel » : Ken est l’homme de fer — littéralement : d’une force surhumaine, rien ne peut le toucher, le faire plier. Il vit une vie ordinaire, avec sa femme et ses enfants — presque ordinaire : car certains soirs il part voler dans le ciel. Et lorsqu’à nouveau un conflit russo-américain menace en Méditerrannée, il se trouve obligé d’arrêter les deux flottes. La vie de Superman de manière réaliste — voilà ce qu’est cette courte et belle nouvelle.

« The Third Sex » : Pat n’est ni une fille ni un garçon. Elle n’a pas de sexe, juste un pee hole, rien de plus. Toute son adolescence, elle souffre de cette différence — de ne pouvoir rien  » faire  » avec les garçons, non plus d’ailleurs qu’avec les filles. Mais lorsqu’un médecin lui propose de la transformer chirurgicalement, elle accepte d’abord puis s’enfuit de chez elle. Renonçant à l’opération, elle vit et travaille un peu partout aux USA, découvrant que son identité sexuelle ne se situe que dans le regard des autres : mâle pour l’un ou l’une, femelle pour un autre ou une autre, selon les moments et les situations… De plus en plus d’androgynes comme elle naissent, elle en rencontre quelques-uns, mais n’en éprouve pas vraiment de satisfaction. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Davy, son amour d’adolescence — et sa femme Lyn. L’histoire touchante d’un(e) androgyne, parmi les première de son « troisième sexe », comme le précurseur d’un nouveau facteur d’harmonie entre les hommes et les femmes, et donc un facteur de nouvelle paix pour l’humanité. Une des seules incursions de Brennert en territoire science-fictif.

« Voices in the Earth » : une équipe d’exploration scientifique redécouvre la Terre, vide de toute vie et à l’atmosphère polluée par les produits chimiques agressifs, jaunie par la présence d’oxyde de fer. Dans les sous-sols de New York, un des prof voit des gens parler et vivre, mais ils sont tous curieusement translucides, comme des hologrammes. Et l’un d’eux l’interpelle : « vous ne vous souvenez pas de nous ? » demande-t-il. Il s’agit des fantômes restés sur terre après le départ de l’humanité. Maintenant, ils veulent rejoindre l’humanité dans les étoiles — mais le scientifique se défend, essaye de les empêcher, et leur propose finalement de réunir leur énergie pour revitaliser la terre, puisqu’ils sont les fantômes des humains qui ont détruit cette Terre, après tout… Et effectivement, pour la première fois depuis des siècles, il pleut de nouveau. Et des aminoacides apparaissent dans les océans… Belle fable, quoique limite naïve, « Voices of the Earth » est un agréable mélange de fantastique et de science-fiction.

« Her Pilgrim Soul » : Kevin est un scientifique, avec son assistant Daniel il a créé un hologramme, une simulation, représentant la Terre dans tous ses détails. Un soir, un fétus apparaît dans le faisceau lumineux en lieu et place de la simulation spatiale. Le lendemain, c’est une petite fille d’environ cinq ans qui est dans le simulateur. Une petite fille intelligente, réelle quasiment, pas seulement une simulation implantée dans l’ordinateur en guise de plaisanterie par un autre département. Et le petite fille se met à vieillir à raison de cinq mois par heure. Comme si l’ordinateur avait capturé l’âme d’une femme du début du siècle… Encore une novella bouleversante d’émotion et d’intelligence : la femme dans l’hologramme est revenue d’entre les morts pour le scientifique, parce que celui-ci est la réincarnation de son mari. Encore une fois, le thème frôle dangereusement l’eau-de-rose… en l’évitant parfaitement. L’auteur cite un moment Portrait of Jennie de Robert Nathan, décidément une référence pour lui.

Her Pilgrim Soul est un recueil que l’on peut comparer à ceux de Gardner Dozois (et un peu à ceux d’Andrew Weiner, mais sans l’humour de ce dernier) : peu de science-fiction, peu de véritable fantasy, plutôt une littérature générale étrange et personnelle, viscérale et émotive, aux personnages dépeints avec profondeur — et l’auteur a le talent de ne jamais sombrer dans le larmoyant, avec des sujets pourtant peu faciles à réussir. Le tout est globalement très beau, très touchant — tout en demi-teintes, en nuances… Un auteur aussi inclassable, à l’œuvre d’accès aussi subtil, peut-il réellement rencontrer un succès commercial ? Qu’importe : pour Alan Brennert la prose n’est visiblement pas affaire de réussite financière (pour ça, il a son activité télévisuelle) mais bien l’expression d’interrogations majeures, de doutes personnels et d’explorations quasiment intimes. Un travail d’écrivain exigeant, qui porte ses fruits : L’Échange est considéré par beaucoup comme une des œuvres majeures du fantastique moderne.

Depuis, Alan Brennert est passé au roman historique, avec tout d’abord un diptyque situé à Hawaï au début du XXe siècle, Moloka’i et Honolulu (2003 et 2009), puis avec Palisades Park (2013), situé aux États-Unis dans l’entre-deux-guerres.

Une petite musique

Walter Tevis ne fut vraiment pas un écrivain prolifique : trois romans de science-fiction, un recueil de nouvelles, deux romans policiers… et le tour est fait. Mais à la quantité il préférait visiblement la qualité, et chacune de ses œuvres fut exemplaire. Une preuve en est, la renommée de ses polars (L’Arnaqueur et La Couleur de l’argent) ainsi que de son premier roman de science-fiction (L’Homme tombé du ciel), tous les trois adaptés avec succès pour le grand écran.

C’est en 1957 que Walter S. Tevis (1928-1984), professeur de littérature à l’université de l’Ohio, commença à publier de la science-fiction — avec la nouvelle « The Ifth of Oofth », dans Galaxy. Il publia encore deux autres nouvelles dans la même revue (elles furent toutes réunies plus tard au sein du recueil Loin du pays natal), puis plaça son premier roman : The Hustler (1959 ; alors étrangement traduit à la « Série Noire » sous le titre de In ze Pocket). Filmé en 1961 sous le titre L’Arnaqueur, ce roman noir rencontra immédiatement un grand succès. Tevis ne revint à la science-fiction qu’en 1963, avec un autre roman appelé au succès, L’Homme tombé du ciel (The Man Who Fell to Earth).

UN HÉROS FRAGILE

« Dans le quartier commerçant de la petite agglomération, il trouva ce qu’il cherchait, une minuscule boutique appelée La Boîte à Bijoux. Non loin de là, il avisa un banc de bois vert. Il alla s’y asseoir, le corps tout endolori par la longue marche qu’il venait d’accomplir. Quelques minutes plus tard, il vit un être humain. »

Situé dans un futur proche qui est déjà notre passé (1972), L’Homme tombé du ciel nous met tranquillement en contact avec monsieur Newton. Cet homme un peu étrange pénètre de bon matin dans une petite ville, observe avec quelque surprise les habitants autour de lui, puis va vendre une bague chez le bijoutier.

J’ai écrit « un homme » ? Mais monsieur Newton n’est pas un homme, justement. Il en a à peu près l’apparence : grand, cheveux blancs et bouclés, air juvénile, peau diaphane, membres frêles, monsieur Newton vient de la planète Anthéa. Là-bas, la civilisation s’éteint, minée par des guerres trop longues… La Terre est le dernier espoir de survie du peuple d’Anthéa : si leur envoyé pouvait trouver un terrain d’entente avec nos gouvernants, les rescapés d’Anthéa pourraient venir le rejoindre. Le bénéfice serait mutuel : les Anthéens ne sont pas nombreux, et leur savoir pourrait permettre à notre planète de ne pas sombrer dans la même violence que la leur. Ensemble, terriens et anthéens pourraient s’aider, ils pourraient éviter de commettre des erreurs déjà connues.

Monsieur Newton est devenu aussi humain que sa science et son empathie le lui permettait, et il commence les démarches pour se faire reconnaitre. Mais il est seul. Et la Terre lui est subtilement hostile : la pesanteur l’écrase peu à peu… Pas seulement celle de la gravité terrestre, beaucoup plus élevée que celle d’Anthéa, mais également celle de notre bureaucratie. Incompris, se heurtant à l’indifférence, monsieur Newton s’épuise au fur et à mesure que son espoir s’amenuise.

Œuvre délicate et poignante, L’homme tombé du ciel se situe assez loin de la SF traditionnelle. Le seul rapprochement possible serait avec un Simak particulièrement mélancolique… Au sense of wonder, Walter Tevis préféra les touches pastelles d’une littérature intimiste. Au grand spectacle, il préféra le regard intérieur. Son roman n’en fut que plus magistral.

Tevis001L’Homme tombé du ciel fut publié en France en 1973. Le cinéaste Nicolas Roeg le porta à l’écran en 1976 — dans un film qui ne parvient pas vraiment à capturer toute la magie du roman, mais qui est soutenu par David Bowie dans le rôle principal.

LE TRISTE CHANT DE L’OISEAU MOQUEUR

Walter Tevis se tut ensuite durant près de vingt ans. Son second roman de science-fiction ne parut qu’en 1980 : L’Oiseau d’Amérique (Mockingbird). Le monde s’est lentement éteint. C’était pourtant le meilleur des mondes : plus de misère, plus de guerres, des robots partout pour travailler à la place de l’homme, qui était enfin parvenu à gérer son temps libre… Mais en ce XXVe siècle, les humains ne sont plus très nombreux, il ne reste d’encore habitées qu’une poignée de villes sur le continent américain, dont New York.

Robert Spofforth est un robot de classe 9. Le seul de sa catégorie : les hommes avaient voulu construire les plus sophistiqués des androïdes, en enregistrant chaque influx neural, chaque schéma de reconnaissance d’un cerveau humain, et en le transférant dans le cerveau métallique d’un robot. De cet enregistrement, on avait coupé les parties « inutiles », les souvenirs de l’ingénieur anonyme qui avait servi de modèle, par exemple ; ou le processus de vieillissement, ainsi que les capacités de reproduction. Pourtant, les cent robots de classe 9 furent un échec : ils se suicidèrent les uns après les autres, incapables en particulier de supporter une mémoire totale. On programma donc le dernier, Spofforth, de manière à ce qu’il ne puisse pas mettre fin à ses jours…

Paul Bentley est étudiant dans l’Ohio. Par hasard, il a appris à lire, une technique oubliée en ce triste XXVe siècle. Spofforth l’a fait venir à l’Université de New York — pour le surveiller.

Mary Lou est une fille qui vivait au Zoo de New York, en tout illégalité, profitant de toutes les limitations des robots.

$(KGrHqR,!i4E9ef4lmJJBPYO7yTKkw~~60_1L’Oiseau d’Amérique trace le destin de ces trois individus — individus, oui, le terme est justement important : car dans cette Amérique agonisant lentement a été mis en place une éthique de l’individualisme forcené. La famille est un principe oublié et scandaleux. La Solitude est érigée au rang d’achèvement suprême ! Les suicides sont un spectacle courant dans les rues de New York — la pratique en est interdite, mais il ne semble plus y avoir aucune police, aucune autorité, ni même d’ailleurs aucun personnel d’entretien. Les humains se sont refermés sur eux-mêmes, programmés par leur éducation à ne pas communiquer avec les autres, à ne pas s’intéresser à autrui, à ne pas réfléchir ; du coup, plus personne ne fait rien, et il n’y a pour ainsi dire plus aucunes naissances.

Disparition programmée de la race humaine ? Quel est le rôle de Spofforth dans cette tranquille extinction, lui qui est le dernier à réparer les robots et les appareils, lui qui est le dernier à prendre des décisions, lui qui est le dernier policier — lui qui, pourtant, commence par encourager les recherches de Bentley avant de l’envoyer au bagne, lui qui, asexué, cherche une relation de couple avec Mary-Lou et favorise la naissance de son enfant ?

Walter Tevis parvient à véritablement insuffler la vie à ses trois personnages, à leur faire vivre les peines et les joies de l’existence, à pénétrer leur psychologie, à brosser d’eux un vivant tableau, sans jamais perdre de vue l’enjeu plus vaste qui justifie ce roman : le destin de l’humanité, se jouant… sur quelques détails ! Des outils typiques de la « littérature psychologique », Tevis parvient à faire le moteur d’une œuvre purement science-fictive, envoûtante et enthousiasmante. On y retrouve le plaisir bien particulier d’un style qui eut son heure de gloire dans les années 1970 : cette science-fiction que l’on nommait « spéculative », celle où la chaleur humaine faisait vibrer une littérature visionnaire, celle qu’un Robert Silverberg ou un Thomas Dish maîtrisaient alors à merveille.

Aparté nécessaire : trop souvent, les éditeurs français se croient obligés de trahir les œuvres, en changeant les titres originaux par des platitudes peu enthousiasmantes. C’est encore une fois le cas avec cet Oiseau d’Amérique . Le titre d’origine, « L’oiseau-moqueur », relayait un puissant symbole qui revient en leitmotiv tout au long du roman. Le titre français me semble hélas n’avoir aucun sens.

CONFESSIONS D’UN ENFANT DU XXIe SIÈCLE

S’étant installé à New-York et écrivant à temps complet, Tevis compléta quelques nouvelles qui, avec les anciennes, furent publiées sous le titre global Loin du pays natal (Far from Home, 1981). Ce recueil est un peu trop hétéroclite pour vraiment fonctionner comme un tout, mais il s’en dégage un agréable mélange d’acidité et de mélancolie. Passant d’un humour déjanté à une horreur glaciale, Tevis s’y révèle l’égal d’un Philip José Farmer, sur un thème cher à ce dernier : l’inceste.

Tevis nous donna en 1983 son troisième (et dernier) roman de science-fiction. Le Soleil pas à pas (The Steps of the Sun). Quoique ce n’est pas vraiment d’un roman qu’il s’agit-là, mais bien d’une autobiographie (à la fois fictive et réel : Tevis déclara avoir mis beaucoup d’éléments personnels dans Le soleil pas à pas). On se souviendra que dans 9782361832490COUVRite de passage, le très beau roman d’Alexei Panshin récemment réédité chez Hélios, l’auteur avait mêlé bildungsroman (roman d’apprentissage) et space opera. Ici, pour sa part Walter Tevis a mélangé travelogue (journal de voyage) et science-fiction. Le mélange des deux genres pouvait sembler risqué, mais fidèle à sa politique d’hybridation des formes de la littérature générale avec les thématiques de la science-fiction, Tevis le tenta avec brio.

La Terre est fatiguée, appauvrie. Une nouvelle ère glaciaire semble s’approcher et les hommes se sont repliés sur eux-mêmes : les tentatives d’explorations spatiale n’ayant rien donné de bien concluant et les sources d’énergie allant en diminuant, les gouvernements ont décidé de mettre toute la planète sous politique d’austérité. Dans ce contexte tristounet, le milliardaire américain Benjamin Benson viole toutes les lois : il part en vaisseau spatial ! Il découvrira successivement deux planètes habitables — sur la première, à laquelle il donne son nom, pousse une herbe étrange qui chante parfois et des pousses desquelles il tirera un analgésique miracle. Sur la seconde, à laquelle il donne le nom de la jument de son enfance, gise des stocks colossaux d’une matière qui peut être l’avenir de l’humanité : de l’uranium propre.

Hors-la-loi, recherché par toutes les polices des États-Unis, manipulé par les puissances chinoises, ridiculisé par un sénateur corrompu, prostitué par une militaire sadique, passant d’une femme à l’autre, fuyant d’un bout de la Terre à l’autre, Benjamin Benson trouve toujours moyen de retomber sur ses pieds.

Qui dit autobiographie ne dit pas pour autant linéarité : tout le roman est complètement éclaté. L’auteur joue avec un talent consommé des flash-back et des flash-forward, des récits interrompus et des bribes de souvenirs. Pourtant fluide, toujours accrocheuse, cette narration sait être tour à tour caustique et lyrique, désenchantée et exaltée. En cela, le ton du Soleil pas à pas épouse la psychologie de son personnage central : celle d’un vieux bonhomme assez mégalo, pourri par le fric, macho au cœur tendre, trahi par son sexe, souffrant d’instabilité — mais génial.

Souvent hostiles à la psychologie en littérature, comme si la science-fiction n’en était pas une, certains critiques spécialisés accusèrent Le Soleil pas à pas de trop être teinté de sentimentalisme, de trop donner dans le psychodrame. Vous jugerez par vous-même : pour ma part, je tiens ce roman pour une des œuvres les plus originales et réussies des années 1980.

En 1984, Walter Tevis revint à ses premières amours, en livrant une suite à L’Arnaqueur : La Couleur de l’argent, qui — immédiatement adapté au cinéma — remporta un gros succès. Ce devait hélas être sa dernière œuvre : une crise cardiaque l’emporta, à l’âge de 56 ans. Il ne reste au lecteur qu’à spéculer sur les grands romans que cet auteur aurait encore pu nous livrer — et à relire son œuvre, parcimonieuse mais profondément attachante. La petite musique de Walter Tevis n’est pas du genre à s’estomper facilement.

Un anthropologue dans les étoiles

Suite de l’exhumation d’articles d’il y a une vingtaine d’années… Le capitaine ne rajeunit pas…

L’un des moteurs habituels de la science-fiction est la volonté des hommes d’aller dans les étoiles et d’y découvrir d’autres formes de vie — et même de préférence, d’autres intelligences. Le genre est riche en extraterrestres excentriques, de toutes tailles et de toutes couleurs, mais certains auteurs préfèrent penser que l’humanité ne peut avoir qu’un seul visage, quelque soit son lieu de naissance.

La science-fiction s’enorgueillit d’avoir toujours compté dans ses rangs bon nombre d’écrivains qui sont également des scientifiques — mais il s’agit le plus souvent des disciplines « dures » de la science : astronomie, physique, chimie… Chad Oliver demeure, à ce jour, l’unique anthropologue du genre.

UNE VIE D’UNIVERSITAIRE

Né en mars 1928 d’un père chirurgien et d’une mère peintre, Symmes Chadwick Oliver fut un sportif assidu dans son enfance, jusqu’à ce qu’une fièvre rhumatisante menace de le tuer à l’âge de douze ans. Alité, le jeune Chad se mit à dévorer des ouvrages de science-fiction : Jules Vernes, H.G. Wells, Edgar Rice Burroughs et les pulps alimentèrent son imaginaire. Il arrosa abondamment le courrier des lecteurs de ces dernières publications.

La famille Oliver quitta l’Ohio pour le Texas durant la seconde guerre mondiale. Entre temps, Chad s’était remit au football. Il entra en 1945 à l’Université du Texas à Austin, où il étudia la littérature et l’anthropologie. Il passa ses diplômes dans cette dernière matière en 1951 et 52. Il se maria en novembre 1952 avec Beje Jenkins, à Los Angeles, où le couple résida jusqu’en 1955. Durant deux ans et demi, Chad Oliver forma de solides liens d’amitié avec quelques autres écrivains de la région de Los Angeles, Richard Matheson, Charles Beaumont et William F. Nolan. Oliver retourna à Austin en 1955, diplôme en poche (un PhD d’anthropologie), pour prendre un poste d’enseignant à l’Université du Texas. Il ne quitta plus jamais cet établissement, de promotion en promotion. Durant toutes ces années, il mena également des recherches anthropologiques, au Kenya et ailleurs en Afrique de l’Est. Il publia de nombreux articles et quelques ouvrages sur le sujet.

Chad Oliver est décédé en août 1993, à l’âge de 65 ans.

LES DÉBUTS D’UN ÉCRIVAIN

 Amateur de science-fiction depuis son plus jeune âge, Chad Oliver proposa très tôt des récits aux diverses revues de science-fiction existant alors. Il n’avait que 22 ans lorsqu’il vendit sa première nouvelle, « The Land of Lost Content » (dans Super Science Stories, en 1950), et son premier roman ne tarda pas à suivre, en 1952. Il s’agissait d’un roman de SF pour jeunes, Mists of Dawn. Simple histoire de voyage dans le temps, ce roman d’aventure s’intéressait aux débuts de l’humanité avec finesse et sympathie. Si ce roman n’a rien de très mémorable, il fut néanmoins le premier d’une collection de science-fiction (chez Winston) qui marqua plus d’un jeune lecteur américain.

LA TRILOGIE EXTRATERRESTRE

 ShadowsSunLe premier roman notable de Chad Oliver paru en 1954 : Shadows in the Sun (Ombres sur le soleil — paru chez Denoël «Présence du futur»). Depuis deux mois, Paul Ellery étudie la petite communauté tranquille de Jefferson Springs, Texas. Une petite ville comme beaucoup d’autres aux États-Unis, peuplée de 6000 âmes banales, desservie par le chemin de fer, organisée autour de sa rue principale, informée par un médiocre journal local… Une bourgade typique. Sans histoire. Tellement typique, tellement sans histoire, que l’anthropologue commence à se poser des questions : Jefferson Springs, Texas, est tellement normale qu’elle en est anormale ! Alarmé par des signaux subtils que seule sa formation lui permet de détecter, Ellery décide de fouiller un peu plus sous la surface des choses. Pourquoi toute la population de Jefferson Springs, Texas, est-elle arrivée dans ces quinze dernières années ? Pourquoi n’y a-t-il pas une seule lumière allumée après 9 h du soir ? Quelles sont ces étranges lampes bleues qui brillent dans les salons la nuit ? Quelles sont les réunions auxquelles il n’est pas invité ? L’étonnante vérité ne tarde pas à apparaître à Ellery : Jefferson Springs, Texas, est peuplée d’extraterrestres parfaitement intégré. Quelle sorte d’invasion est-ce là, si invasion il y a ?

Ombres sur le soleil fit une forte impression lors de sa sortie originale, et s’installa d’emblée dans l’imaginaire science-fictif comme un apport marquant pour le genre. Voici un roman de science-fiction qui, en 1954, osait porter au premier plan les préoccupations et la psychologie de son personnage principal. Dans un genre qui, en dépit des œuvres de Theodore Sturgeon ou de Clifford D. Simak, préférait toujours les grands déploiements de décors, les vues globales et les destins collectifs, l’approche minimaliste d’Ombres sur le soleil avait de quoi marquer les esprits. Tout comme était original le choix de l’anthropologie comme approche scientifique du problème posé par l’intrigue de ce roman. Et tout comme semblait nouvelle l’idée selon laquelle « si l’homme de la Terre n’est effectivement pas seul, c’est la race humaine dans sa globalité qui est unique.[1] » En effet, les extraterrestres d’Oliver sont parfaitement humanoïdes : « La galaxie (…) comptait un grand nombre de planètes semblables à la Terre, de petites planètes peu spectaculaires, tournant autour de soleils tout à fait ordinaires. Sur chacune, la mystérieuse alchimie de la vie avait effectué des miracles au sein des mers (…). Les détails différaient souvent, mais le plan d’ensemble était le même. Une planète identique à la Terre engendrait un homme identique à l’homme terrestre. Ce n’était pas un simple hasard, mais le résultat d’une série de conditions données. »

Lors de la réédition du roman outre-Atlantique dans les années 80, Harlan Ellison déclara qu’il avait toujours admiré Shadows in the Sun, qui lui semblait être le premier roman véritablement New Wave, ce bien longtemps avant la New Wave. En effet, si le talent d’Oliver de « toucher au cœur du problème humain » (selon Damon Knight) existait également chez quelques autres auteurs (on pense inévitablement à Simak et autres auteurs de la science-fiction « pastorale » — mais surtout à Zenna Henderson : la petite ville de Jefferson Springs pourrait aussi bien être un havre du Peuple), la manière dont il expose dans ce roman le cheminement mental de son héros, ainsi que la conclusion douce-amère et indécise de l’intrigue, préfigurent indéniablement la « speculative fiction » qui fit les beaux jours des années 1970.

Oliver poursuivit sa réflexion sur la condition d’extraterrestre — sur l’aliénation et l’identité — au fil de ses trois autres romans de science-fiction. Les critiques ont pris l’habitude de considérer que Unearthly Neighbors (1960) et The Shores of Another Sea (1971) forment avec Shadows in the Sun une trilogie thématique.

Unearthly Neighbors est un autre roman de Chad Oliver qui frappe aujourd’hui par son caractère pionnier : le lecteur d’œuvres plus récentes comme L’œil de la reine de Philip Mann (Denoël), Contact de Carl Sagan (Mnémos) ou Le Vol du moineau de Mary Doria Russell (ActuSF) se doute-t-il qu’en 1960 un écrivain texan nommé Chad Oliver était déjà passé par là, qu’il avait déjà envisagé et traité à merveille le thème de la réception d’un message extraterrestre et de la mission anthropologique de premier contact ? Dans Unearthly Neighbors, une expédition est montée pour approcher le peuple humanoïde de Sirius 9, expédition menée par l’anthropologue Monte Stewart. Les extraterrestres sont un peuple primitif, vivant dans les arbres et dans des cavernes, mais possédant un véritable langage et une société complexe. Au début, les choses se passent plutôt tranquillement — jusqu’à un soir fatal, où les extraterrestres attaquent le campement terrien et massacrent la majorité des scientifiques. Que c’est-il passé ? Quel est le rôle des chiens-loups domestiqués par les extraterrestres ? S’immergeant totalement dans cette culture fondamentalement « autre », Monte Stewart découvrira les secrets d’une évolution à la fois si proche et si éloignée de la notre.

The Shores of Another Sea débute comme un mélange de roman colonial et de roman d’angoisse. Patron d’un élevage de babouins, en Afrique, Royce Crawford est inquiet : il ne sait pas exactement pourquoi, mais il a vaguement l’impression d’être surveillé. Un soir, une lueur blanche déchire le ciel, pour aller s’écraser quelque part dans la savane. Et le lendemain, des babouins commencent à disparaître : cages éventrées, babouins enlevés, babouins démembrés… Quelle force est en œuvre, qui menace l’univers tranquille de Royce ?

Largement autobiographique, parsemé de considérations sur l’écologie, le rapport avec la nature, la chasse et les hommes, écrit d’une plume élégante, The Shores of Another Sea s’avère peu à peu mener son lecteur vers une nouvelle facette de la thématique du contact avec les extraterrestres. Pour faire une analogie avec des auteurs récents, The Shore of Another Sea serait quelque chose comme un roman de Mike Resnik rédigé par Andrew Weiner. Tension, poésie, sens du paysage, attention portée aux sentiments, subtilité du thème… tous concours à faire de ce roman un nouveau petit bijou.

AUTRES ŒUVRES

 Entre Ombres sur le soleil et Unearthly Neighbors, Oliver donna en 1957 à la SF un autre très beau roman : The Winds of Time (Les Vents du temps — paru chez Opta «Galaxie-Bis» puis chez J’ai Lu). Wes Chase adore la pêche à la truite — sa femme râle bien un peu, mais dans l’ensemble elle lui laisse satisfaire à cette lubie inoffensive. C’est ainsi que par un bel après-midi des années 50, Wes grimpe dans la montagne pour aller taquiner du poisson. Surpris en fin de journée par un orage qu’il n’avait pas vu venir, Wes trouve refuge dans une étroite caverne. Épuisé, transi de froid, il finit par s’endormir sur la terre battue. Pour être brusquement réveillé par l’ouverture d’une porte au fond de la caverne. Un être de grande taille l’observe ! Paniqué, Wes se précipite dans la forêt et tente d’échapper à l’étranger. Mais c’est peine perdue : il est rapidement rattrapé, et paralysé par un rayon étrange. Ramené à la caverne, il est introduit dans le bunker de l’étranger. Un bunker qui comporte aussi plusieurs niches creusées à même la pierre, où dorment encore d’autres hommes « différents ». Commence alors pour Wes le long calvaire de la détention, l’étranger apprend lentement son langage, puis lui raconte son histoire…

Le reste des Vents du temps est essentiellement occupé par le récit tragique que fait l’extraterrestre d’une expédition menée par son peuple pour, enfin, trouver une race humaine qui ne se soit pas auto-anihilée dans une guerre. Puis la panne du vaisseau spatiale, l’écrasement sur une Terre encore préhistorique. Et la décision : hiberner, en espérant se réveiller à temps avant la prochaine guerre totale, à temps pour profiter d’une technologie qui permettrait aux extraterrestres de retourner vers leur monde… Une décision désespérée, et qui ne peut résoudre le problème du passage du temps : naufragé, l’équipage l’est doublement — loin de son monde, et loin de son époque.

Les Vents du temps n’est pas pour rien le roman le plus connu d’Oliver : c’est peut-être son plus poignant, une approche profondément humaine du « premier contact ». Chargé d’émotion, il sait nous faire partager la douleur tant de Wes Chase que des naufragés. Pour jouer encore une fois au jeu des comparaisons, Hemingway semble rencontrer ici… Andrew Weiner, encore (assurément le plus « oliverien » des auteurs récents).

Dernier roman de science-fiction d’Oliver, Giants in the Dust (1976) est le récit d’un retour aux valeurs primitives de l’humanité — une thématique proche de celle de Unearthly Neighbors. Dans une œuvre qui est tout autant un roman de pure aventure qu’une réflexion sur l’évolution de l’homme, Varnum est un homme issu d’une puissante mais languissante civilisation technologique, qui décide d’infléchir le destin d’une planète encore primitive (où il se fait déposer), en appliquant ses théories anthropologiques quant à la nature humaine.

Chez un tout autre auteur, une telle thématique risquerait fort de dégénérer en démonstrations manichéennes et réactionnaires. Chad Oliver se garde bien de tomber dans ces pièges. Si ses théories ne m’ont pas réellement convaincu, elles sont exposées de manière honnête et ouverte.

Les nouvelles de Chad Oliver furent réunies en recueils, d’abord en 1955 dans Another Kind, puis en 1971 dans The Edge of Forever.

Fort occupé par son métier principal, Chad Oliver écrivit relativement peu, mais il trouva tout de même le temps d’écrire en sus de sa science-fiction deux romans entre western et histoire, The Wolf is my Brother (1967, sur les Amérindiens) et Broken Eagle (1989). Je n’ai malheureusement pas pu les lire (les ouvrages hors genres sont particlulièrement difficiles à trouver d’occasion). Ils furent en tout cas suffisamment remarqués pour recevoir chacun un prix littéraire — alors qu’aucune des incursions d’Oliver en SF ne fut ainsi récompensée. Un dernier roman historique, teinté de fantastique, Cannibal Owl, fut annoncé en 1994, mais sa sortie fut abandonnée par l’éditeur faute d’un nombre suffisant de commandes de libraires.51ykjJt5-3L._SX350_BO1,204,203,200_

Jamais spectaculaire, toute en demi-teintes, constituée de romans brefs et un peu oubliés, l’œuvre de Chad Oliver se situe pourtant en plein cœur de la science-fiction : le genre n’en finit pas d’explorer les thématiques qu’il avait ouverte avec la force tranquille de l’évidence.

[1]Francis Valéry, in « L’hypothèse anthropomorphique dans l’œuvre romanesque de Chad Oliver» (KBN n°4, mai 1992).

Le sombre éclat

Il y a quelques mois, mes confrères d’ActuSF ont eu la belle idée de rééditer L’Étrangère de Gardner Dozois, roman beau et fort d’une science-fiction humaniste. En fouillant dans mes vieux dossiers lors de l’installation d’un nouvel ordi, j’ai retrouvé un papier que j’avais publié sur cet auteur il y a bientôt vingt ans. Exhumons les archives…

56502Gardner Dozois (prononcer son nom à la française : do-zoa) commence à écrire très jeune : né en 1947 c’est à l’âge de 17 ans qu’il vend sa première nouvelle, « The Empty Man ». Publiée deux ans plus tard dans If (en septembre 1966), cette nouvelle lui vaut aussitôt une nomination au prix Nebula. S’étant engagé dans l’armée comme journaliste militaire (il séjourne en Allemagne de 1966 à 1969 — d’où, plus tard, de fréquentes références à ce pays dans ses fictions), Dozois est silencieux durant quatre années, mais dés son retour aux États-Unis il se remet à écrire. Pour vivre, il intègre le comité de lecture de deux éditeurs de livres de poche, ainsi que celui des magazines du groupe Galaxy.

AU SEIN DE LA NOUVELLE VAGUE

Une mouvance passionnante existe à l’époque, pour laquelle le sigle SF ne signifie plus « science fiction » mais bien « speculative fiction ». Dozois s’inscrit en plein dans cette révolution : « Admirateur de Gene Wolfe, Ursula Le Guin, Kate Wilhelm et James Tiptre Jr. (à qui il a consacré une étude passionnante chez Gregg Press en 1977), il oscille entre SF et mainstream, traitant du racisme, du Viet-Nam, des conditions sociales, de l’angoisse existentielle. » (Pierre K. Rey in La Nouvelle Science Fiction américaine, 1981). Propice au développement de la fiction spéculative est alors toute une série d’anthologies périodiques : Universe, Orbit, New Dimensions, Berkley Showcase, Chrysalis… Dozois y publie une série de nouvelles brillantes et remarquées — mais peu commerciales car très exigeantes (il aura cinq nominations au Nebula, trois au Hugo, et aucun prix). L’essentiel en est repris en 1977 dans le recueil The Visible Man (aujourd’hui difficilement trouvable) puis en 1992 dans Geodesic Dreams.

LES REVES GÉODÉSIQUES

 C’est au sein du recueil Geodesic Dreams que peut se trouver un bon échantillon des fictions courtes de Gardner Dozois — qui constituent le principal de son œuvre d’écrivain. « Beaucoup d’écrivains de science-fiction, y compris beaucoup des grands auteurs du genre, se contentent d’être de simples raconteurs d’histoires, utilisant n’importe quel assemblage de mots qui peut s’avérer utile pour convoyer leur sens. Dozois est un raconteur d’histoires, également, et pas des moindres (…) mais il s’intéresse autant à la manière dont il raconte ses histoires qu’aux événements qu’il y décrit. » écrivait Robert Silverberg dans l’introduction à ce recueil.

Car Gardner Dozois est, peut-être avant tout, un grand styliste. Dans un genre historiquement peu soucieux de style en général, Dozois apparaît alors comme un « formaliste ». Pour autant, ses nouvelles sont la plupart du temps aussi de belles histoires : « Enfant du matin » (dans Univers 1986, j’ai Lu) n’aurait aucun sens, et ne provoquerait aucun choc, si narration et thème n’étaient pas intimement liés — lentement, la vérité sur les deux hommes présentés se fait jour, d’une cruauté terrible sans une apparence d’innocence.

Car Dozois n’est pas un mec rigolo, c’est clair : la plupart de ses nouvelles sont noires, très noires. Elles percent et déchirent, glaçantes. Pour une « Stray » (non traduite — dont l’humour bon enfant, sur une femme recueillant une licorne comme l’on recueillerait un chat errant, doit certainement beaucoup à Susan Casper), combien de « Permission de sortie » (in Proxima n° 8 — la confrontation entre un politicien cynique et l’assassin de son fils unique, sur fond de dictature bien-pensante), de « Expiation » (in Univers 1990, J’ai Lu — un ancien tortionnaire cherche le pardon auprès d’un psy), de « Apaisements » (in antho Asimov présente chez Pocket — où un jeune garçon innocent, conditionné, se prépare à être sacrifié) ou de « Chains of the Sea » (non traduite — la fable tranquillement cruelle d’un petit garçon capable de parler avec les autres êtres intelligents peuplant notre Terre — sur d’autres plans à peine décalés du nôtre — et des soucoupes volantes venues un jour discuter avec les vrais habitants de cette planète)… À mon sens, Dozois est un auteur d’horreur — mais l’horreur considéré comme un traitement, pas comme un genre : SF ou fantastique, peut lui importe l’étiquette sous laquelle on serait susceptible de classer ses nouvelles. Le plus souvent, elles sont même inclassables : voir le terrifiant et totalement étrange « Un royaume en bord de mer » (in Univers 1982, J’ai Lu).

DU CÔTÉ DE LA FORME LONGUE

 Gardner Dozois est essentiellement un nouvelliste : il a cependant publié deux romans. Le premier, en 1975, était une collaboration avec un autre spécialiste de la fiction spéculative de l’époque : Geo Alec Effinger.

Lors de sa parution initiale, Nightmare Blue (Poison bleu chez Denoël) provoqua une considérable déception chez les critiques : comment ça, deux jeunes loups de la fiction spéculative qui écrivaient ensemble un roman de science-fiction classique ? Voilà qui « démontre une dangereuse facilité de la part des deux auteurs » nous déclare encore aujourd’hui l’assez snob John Clute dans son Encyclopedia of SF. Le fait est que Poison bleu est un roman de pure aventure, mais quel mal y aurait-il à ça ? Il est très plaisant, avec tous les atouts que l’on peut attendre des meilleurs « petits maîtres » du genre : à savoir rapidité d’action, utilisation intelligente de thématiques mineures de la science-fiction, bonne intrigue policière, écriture simple mais efficace. Plus un humour bien venu, des trouvailles astucieuses, quelques fortes scènes émotionnelles et un excellent suspense. On pense à du Lloyd Biggle Jr. (en plus noir), à du Zelazny de bonne facture, ou… à du Effinger moderne ! Car, plus tard, le turbulent jeune homme qu’était alors Geo Alec Effinger devint un remarquable auteur de romans d’aventures : voir sa jubilatoire série du Privé de désert (récemment rééditée en intégrale chez Mnémos : Les Nuits du Boudayin).

D’ailleurs le personnage principal de Poison bleu, Karl Jaeger, est un détective privé. Le dernier détective privé de la Terre, dans un vingt-et-unième siècle voué aux grandes entreprises aussi bien privées que fédérales. Il a été embauché par un milliardaire pour enquêter sur l’enclave extraterrestre qu’ont créé en Allemagne les Aensalords. Il n’en réchappe de d’extrême justesse ! Rentré à son agence, il consulte la presse et constate que rien ne filtre dans les médias des activités des E.T., alors que ceux-ci terrorisent la région où ils sont installés.

Parallèlement, un extraterrestre esclave des Aensamasters mène une enquête de son côté, au sein de la forteresse des E.T. Ressemblant à un mélange de crustacé et de pieuvre, Corcail Sendijen appartient à une élite qui semble bien décidée à débarrasser l’univers civilisé de la menace aensalord. Mais pour cela, Corcail doit trouver la source de la drogue qui permet aux Aensalord de mener l’univers par le bout du nez. Trois hauts fonctionnaires de l’ONU viennent voir Jaeger à son agence : ils veulent l’embaucher parce que le gouvernement mondial est totalement corrompu, ils ne peuvent plus faire confiance à personne dans les sphères dirigeantes. Une drogue, provenant des Aensalord, asservi les puissants de la Terre : administrée une seule fois, cette drogue provoque une addiction immédiate. Elle est mortelle, si l’on cesse d’en prendre. Et les Aensamasters en ont administré à tous les dirigeants ou presque… De plus, trois vaisseaux spatiaux surpuissants menacent la Terre, en cas de révolte. La mission de Jaeger : retourner dans l’enclave E.T., découvrir la source de la drogue, et la détruire. Une mission quasi-impossible, qu’il accepte pourtant…

L’autre roman de Dozois, Strangers (1978 ; en français, L’Étrangère), rencontra un meilleur succès d’estime — et sa réputation n’a cessée de croître depuis. À juste titre.

Joseph Farber est un artiste terrien, qui est venu se perdre sur la planète Lisle — une planète où la Terre n’a qu’un minuscule comptoir, comme autrefois les Blancs venaient s’installer sur les côtes de la Chine impériale. D’ailleurs Lisle s’appelle Weinunnach dans la langue dominante des indigène (les Cian) : les Terriens ne sont pas les meilleurs diplomates qui soient, leur travestissement du vrai nom de leur monde d’accueil n’est qu’une des nombreuses facettes du mépris dans lequel ils tiennent leurs hôtes. Qu’importe : l’arrogance dérisoire des Terriens amuse les Cian, qui ont tendance à se foutre d’eux plus souvent qu’à leur tour lors des prétendus échanges de biens… Si les humains souffrent d’un net complexe de supériorité, dûe au traumatisme de l’entrée de la Terre dans le commerce galactique, les Cian pour leur part vivent sereinement, dans une société qui a toutes les apparences d’un haut niveau culturel et social.

Jamais avant la fête de l’Alàntene, Farber n’était sortit de l’Enclave terrienne. Pourtant, son job est d’enregistrer des paysages extraterrestres afin d’en tirer des sortes de tableaux/photographies subjectives, qui font fureur sur Terre. Indolent, Farber s’est laissé enfermé dans la routine de l’Enclave, sa première excursion en territoire indigène lui apparaît donc comme une sorte d’épreuve initiatique. D’autant que l’Alàntene est une fête religieuse, à peu près incompréhensible pour les étrangers. Incompréhensible ? Certes, pour les Terriens qui demeurent à l’extérieur des festivités et se droguent pour éprouver des sensations inédites, mais Farber pénètre dans la foule en extase et ne tarde pas à ressentir, lui aussi, l’étrange attraction d’un rituel qui pulse dans la population entière de la planète. Secoué, Farber se retire dans un abri élevé par et pour les Cian — c’est là qu’il va rencontrer Liraun Jé Genawen, une belle femme, une superbe indigène, avec laquelle il va bientôt tenter de faire sa vie. Mais comment peuvent s’entendre des amants aussi étrangers l’une à l’autre ? D’autant que, si la société extraterrestre semble assez tolérante, il n’en va pas de même des colons terriens, mesquins et racistes. Entre incompréhension intime et rejet social, le couple va faire son chemin, plongeant aux tréfonds de la psyché de deux civilisations qui s’ignoraient jusqu’à lors.

Rarement avant L’Étrangère un auteur avait-il tenté de brosser le portrait véritablement exhaustif d’une civilisation extraterrestre. Et lorsque je dis extraterrestre, je ne parle pas de l’exotisme à la Jack Vance, mais d’une vraie construction intellectuelle et ethnologique. Quant à l’approche purement intime du problème, elle n’était rendue possible, bien entendu, que par l’avènement de la spéculative fiction. Le résultat fut une œuvre bouleversante, à mon avis l’un des tout grands romans de SF du siècle. L’attention au décor, le lyrisme des descriptions, la beauté de la langue et des ambiances, ont rarement été égalés dans notre genre de prédilection. Je ne vois guère que Philip Mann, dans L’œil de la Reine (chez Denoël), qui soit allé aussi loin dans la xénologie, et Élisabeth Vonarburg, dans Tyranaël (chez Alire) qui ait poussé plus loin encore la construction d’une ville étrangère crédible… En relisant L’Étrangère, presque dix ans après ma première lecture, j’ai réalisé combien d’éléments de ce roman m’avaient marqués, profondément.

TRAVAIL À PLUSIEURS MAINS

 La science-fiction, contrairement à toutes les autres formes de littérature, a une véritable tradition d’écriture de plusieurs auteurs en collaboration. On pense bien sûr au travail d’H.P. Lovecraft (entre directeur littéraire et nègre) pour de nombreux de ses contemporains, ou à la carrière commune de Catherine L. Moore et Henry Kuttner (sous le pseudonyme de Lewis Padgett). Du côté de la speculative fiction, Harlan Ellison entama des collaborations avec de nombreux écrivains — la matière du recueil Partners in Wonder (1971). De notre côté de l’Atlantique, Jean-Pierre Andrevon l’imita avec brio dans les deux recueils Compagnons en terre étrangère (chez «Présence du Futur» en 1979), tandis que Michel Jeury multipliait les œuvres collectives.

Non content d’avoir signé avec Geo Alec Effinger un roman complet, Gardner Dozois continua au cours des années à collaborer sur des nouvelles avec des copains (Michael Swanwick, Jack Dann, Jack C. Haldeman II) et avec son épouse (Susan Casper). La plupart de ses œuvres à plusieurs mains firent en 1990 l’objet d’un luxueux recueil, Slow Dancing Through Time, chez le petit éditeur Mark V. Ziesing. En 2008, il a encore publié un court roman collaboratif, avec Daniel Abraham et G.R.R. Martin, Hunter’s Run (Le Chasseur et son ombre).

C’est également avec Jack Dann (un écrivain méconnu de la speculative fiction, brièvement revenu sur le devant de la scène en 1995 avec The Memory Cathedral, une monumentale « histoire secrète » de Léonard de Vinci) que Gardner Dozois fera ses premiers pas en tant qu’anthologiste : après A Day in the Life, en solo en 1972, il produira Future Power avec Dann en 1976 puis une très longue suite d’anthologies thématiques (existant encore aujourd’hui), allant piocher dans les revues la matière de recueil sur les chats, les licornes, les aliens, les dinosaures, les anges, etc etc.

TROP OCCUPÉ POUR ÉCRIRE

 L’œuvre de fiction de Gardner Dozois est relativement limitée mais sa place dans la science-fiction américaine est cependant incontournable. Ce paradoxe s’explique par son travail éditorial.

Sur la foi de ses premières anthologies, Dozois se voit confier en 1977 la direction du Best Science Fiction of the Year de l’éditeur Dutton, à la suite de Lester Del Rey. Dozois dirige cinq volumes de ce best of de l’année avant que la série ne soit abandonnée. Un nouvel éditeur, Bluejay Books, lui propose en 1984 de reprendre ce type de travail : c’est la naissance des colossaux Year’s Best Science Fiction, une collection qui, reprise par Tor à la faillite de Bluejay, se poursuit encore de nos jours — elle est devenue absolument incontournable pour qui veut savoir ce qui se fait dans le domaine de la nouvelle (à noter que l’édition anglaise s’intitule Best New SF). Dozois y sélectionne le meilleur des nouvelles, bien entendu, mais présente également un panorama de l’évolution du genre au cours de l’année (dans des préfaces remarquables d’acuité), et propose une liste de nouvelles non-retenues pour publication dans le Year’s Best mais néanmoins intéressantes.

Parallèlement à cette entreprise, Gardner Dozois préside depuis la fin de 1985 à la destinée d’une des principales revues de SF aux États-Unis : Isaac Asimov’s SF (si ce n’est LA principale revue, d’ailleurs…). Il reçoit en 1988, 1989, 1990 et 1991 le prix Hugo du meilleurs directeur littéraire. Son influence sur le domaine est immense mais, et c’est là sa force, non dirigiste : Dozois ne privilégie pas une forme de SF par rapport à une autre, il n’a pas les obsessions mono maniaques d’un Campbell autrefois. Même la fantasy — quoique ce genre soit plutôt plutôt l’apanage des revues concurrentes F&SF et de Realms of Fantasy — trouve place dans les pages d’Asimov’s. En fait, Dozois ne choisit des nouvelles que sur la foi de leur qualité littéraire intrinsèque, sans souci de genre — une diversité de choix qui ne lui a jamais été reproché même par les fans les plus conservateurs. Témoin de cette sûreté de choix, le nombre de Hugo et de Nebula raflé chaque année par Asimov’s.

Enfant de la « spéculative fiction », Gardner Dozois est allé bien au-delà de cette mouvance et il n’est pas trop fort de dire que la science-fiction nord-américaine aurait été très différente sans son travail.