#2890

« L’épicerie-bazar tout en bois dépeint au carrefour d’où vont se perdre des rues à villas clôturées de ciment imitation branches d’arbre, l’odeur de la tambouille du soir près des hôtels pavoisés de serviettes-éponge qu’agite ce vent. […] En face, la forêt descend noire jusqu’au sable rapporté des plages ; le vent en soulève des rires doux comme des plumes d’oiseau. »

Je lis ces lignes dans L’Herbe des talus de Jacques Réda et aussitôt, aidé par le soleil qui coule si doux dans le salon, monte à mon souvenir le décor de Saint-Brévin-les-Pins, la bourgade balnéaire où ma famille avait des maisons lorsque j’étais enfant. Elle se nommait Tout-en-Un, l’épicerie-bazar du carrefour près de chez nous. Et la pension où descendait la mère de mon oncle Nérisson présentait bien l’aspect que rapporte le poète. Ah, je lis à la météo que la semaine prochaine il pleuvra peut-être de nouveau : il serait alors plus aisé de travailler, je crois.

#2889

Le silence enfouit en ces temps de confinement la prose volubile de la ville. Sorti en catimini hier soir afin de tirer ma poubelle à l’entrée de l’impasse, je regardai de droite et de gauche depuis le trottoir comme on le ferait de sa fenêtre, pour admirer un instant le grand front rose du ciel, ce suspens où rien ne bougeait sauf peut-être une lessive de petits nuages tendue le long de la voie ferrée et l’éclat doré d’une fenêtre, de l’autre côté. Puis je regagnai mes pénates, convaincu que Bordeaux avait comme moi chaussé des pantoufles.

#2888

Day seven et beaucoup de lectures de nouvelles depuis la fin d’année dernière. S’il faut comparer, je préfère l’imaginaire singulier et décapant de Kelly Link à celui plus consensuel et parfois un peu gentillet de Ken Liu. Les deux quand même sont assez remarquables. Lorsque j’ai acheté le deuxième recueil de ce dernier, le jeune homme à la caisse de chez Shakespeare and Co, admirable librairie, me remercia en me disant son regret qu’alors qu’ils en avaient mis une pile bien en vue personne ne l’achetait. Que voit-on sinon dans ce quartier? Des romans de Robin Hobb avant qu’elle ne prenne ce pseudo pour virer mercantile. Et oui, je l’admets, quelques « Anticipation » de Maurice Limat, qui valent pour l’esthétique plaisante des volumes et non pour l’étrange SF ringarde des textes, certes.

#2887

Day six. C’est dans une tout autre bibliothèque, et c’est mon secteur « Area 51 ». J’avoue un faible un peu pervers pour cet « inexpliqué » qui se présente comme des essais mais se lit comme de la fiction, celle qui des X-Files aux Gabriel Dacié en passant par Mignola ou Martin Mystère irrigue notre imaginaire. Le « mauvais genre » des mauvais genres.

#2886

Day five ? Le coin d’Ursula Le Guin (qui semble étrangement avoir perdu son middle name K. ses dernières années) et de Fritz Leiber (et de Selma Lagerlöf, donc, et de la superbe traduction moderne du Guépard de Lampedusa). Mais que le camarade PM se rassure, je prends les devants : oui il manque Our Lady of Darkness, mais c’est parce que je l’ai prêté à Mérédith qui a du mal à rendre les livres.