#2504

Ce fut certainement l’expérience la plus plaisamment et authentiquement étrange de mon existence.

Le contexte était émotionnellement particulier : mon dernier boyfriend et moi venions de nous séparer, après quelques mois délicieux. Je savais depuis le début que ma relation avec Werner ne durerait que le temps de son séjour lyonnais mais, malgré tout, retomber sur Terre s’avérait un rien douloureux, je me sentais fragile et déséquilibré. Pour me changer les idées, je me rendis ce printemps-là à Londres, où un phénomène étrange prit de l’ampleur. Depuis peu j’étais sujet à des « déjà vus », des micro-secondes où j’avais l’impression fugace d’avoir déjà vécu une scène ou un instant. Une fois à Londres, ces épisodes se firent plus nombreux, je me souviens d’un moment où, dans la deuxième pièce de la librairie pour enfants près du British Museum (qui n’exista pas longtemps), je me figea pour tenter de saisir une sorte de souvenir, en vain. Ces petites perturbations du réel se poursuivirent durant tout mon séjour, un « déjà vu » dans le bus ensoleillé qui remontait de la Lee River, un « déjà vu »  derrière le Middlesex Hospital (qui lui non plus n’existe plus), un « déjà vu » assis dans un pub de Kensington, etc. Avec chaque fois l’impression d’un souvenir insaisissable, juste hors de portée. Amusé par cette étrangeté, je m’en saisi pour broder quelques histoires, faisant semblant de croire qu’il s’agissait d’instants volés à un univers / une existence parallèles, tant de toute manière j’avais l’impression d’avoir habité à Londres, peut-être… Certaines de ses petites auto-fictions, notées dans des carnets, furent intégrées ensuite à des nouvelles, pour le cycle d’uchronie que je tentais de rédiger — cela semblait s’imposer. De cette trouble uchronie personnelle d’un séjour, et de la fréquence de mes voyages à Londres en résidant toujours à l’Alhambra Hotel près de St Pancras, je conserve encore aujourd’hui l’impression d’avoir en quelque sorte « mon » quartier à Londres, tant bien que je loges maintenant ailleurs, dans le nord.

En rentrant à Lyon, un médecin m’expliqua qu’il s’agissait d’une chose bien connue : un simple manque de fer, qui crée ces « déjà vus » — les neurones qui patinent un peu, créant des liaisons mémorielles fantômes. Quelques pilules de fer et le phénomène fut effacé, presque à mon regret.

#2503

Il y a quelques mois, je me réjouissais d’avoir bouclé deux projets, deux livres. L’un avait été aisé, puisqu’il ne s’agissait que de retoucher un ancien texte, sous la férule sévère mais juste du professeur X. L’autre m’avait demandé énormément plus de travail, d’attention et de persistance, ainsi que nombre de conseils d’amis. Et maintenant? Eh bien, le premier va finalement paraître en mai chez les Moutons électriques, après un report de quelques mois. Le second… ne sortira pas, l’éditeur prévu s’étant évaporé. Et du diable si je vois quel autre éditeur pourrait publier un tel livre, si personnel, entre « nature writing », psychogéo et humeurs poétiques… Enfin bref, j’ai donc bouclé hier Sur les traces de Frankenstein, que je pense être l’un de mes plus beaux travaux.

#2501

Curieux comment les choses fonctionnent, parfois : je ruminais depuis quelques temps sur un sujet, et un ami m’écrit ce matin « Mon grand regret est d’avoir laissé cette relation se distendre, la distance n’excuse pas tout. :-/ Jeune et bête… » Oui, jeune et bête, c’est exactement ce que je me disais à l’instant, en réfléchissant je ne sais pas trop pourquoi (si, une scène dans le dernier Baxter-Pratchett) à des relations que j’ai laissé tomber autrefois, lorsque j’étais jeune. Parfois bien sûr, la distance excuse, justement : la relation ténue que j’avais avec certaines camarades du lycée, à Limoges, avec une correspondance qui diminua vite… Ou celle avec Françoise, était-ce seulement son prénom? Cette fille plus âgée que moi avec qui j’avais noué une curieuse amitié à Bordeaux… Chacun file vivre sa vie, sans trop regarder en arrière. Il en passe, des gens, dans une existence ; on en croise, tant et tant, des personnes que pour une raison ou une autre l’on ne suit pas, plus. Et je ne parle pas là de ceux qui meurent, mais bien de ceux que l’on perd de vue, parce que l’on ne peut embrasser tout le monde. Devenu vieux, je m’y efforce un peu mieux, pourtant. Mais étant jeune… En me retournant vers mon départ de Cergy-Pontoise, cette déchirure terrible lorsque j’avais tout juste 18 ans, je me demande comment j’ai pu quitter E. et P. si aisément, sans plus jamais un mot. Je l’ai payé, une fois arrivé à Limoges, d’une sévère dépression, mais sur le coup on s’est dit au revoir, c’est tout, alors que c’était un adieu. La jeunesse se croit éternelle, c’est un cliché mais tellement vrai, c’est même presque un archétype : la jeunesse éternelle — et puis un jour on se regarde dans le miroir du couloir, on se découvre des poignées d’amour, on réalise que l’on a 40 ans, on se découvre déjà vieux. Et il est trop tard pour renouer avec certains, le passé est un pays aussi étranger que lointain.

#2492

Vers les 5h ce matin je m’éveillai vaguement et, constatant qu’aux tambourins de la pluie avait succédé un grand silence nocturne, je me dis que le tumulte annoncé ne semblait plus d’actualité… innocent que j’étais, justement ce silence figurait le légendaire calme avant la tempête et bientôt souffles et gifles d’emplir l’espace d’un raffut formidable. Dans mon demi sommeil je songeais à un navire dans la tourmente et d’ailleurs, le mat, pardon, la poutre centrale du toit, crissait un peu. Au vrai matin je n’ai constaté aucun dégât au jardin ni dans les alentours, mais tout le jour resta grisâtre, maussade, verni d’humidité, du genre qui ne vous remonte pas le moral. Un samedi morne échoué sur le rivage, mol et mouillé.

#2491

L’intime. C’est quelque chose, un sentiment de proximité au point de faire presque partie de moi, qu’en dépit de mon amour pour la science-fiction et la fantasy, je n’ai jamais ressenti non pas pour mais par ces genres. Parce qu’en SF, l’intime et le purement psychologique ont longtemps été absents des stratégies narratives ; la SF c’était le grand spectacle, avec des personnages comme simple vecteurs. Bien sûr, Cristal qui songe, Des fleurs pour Algernon… mais ces romans-là n’arrivèrent pas à point ou ne me touchèrent pas si fort qu’ils me construisirent. Et puis encore, la SF était seulement hétéro, ce qui ne pouvait me parler intimement. La fantasy arriva un peu trop tard, pour moi. Le roman policier ? Ma proximité de ce genre fut « pantoufle » plutôt que construction intime : puzzles et divertissements, éléments de langage, même (les plaisanteries de Fantômette et les réparties d’Archie Goodwin), importants pour bâtir mon imaginaire mais pas pour m’expliquer le monde au niveau émotionnel. Finalement, lorsque je me retourne sur mon passé de lecteur, lorsque j’interroge mon ressenti de lectures, mes attachements intimes sont principalement avec deux galaxies de vies : Christopher Isherwood et Armistead Maupin. Du premier, j’ai tout lu et relu, jusqu’aux journaux, plusieurs biographies, des documentaires, des essais sur, et même étendu mon intérêt à tout son entourage — Upward, Spender, Auden, Day Lewis, et leurs œuvres, et leurs vies, jusqu’à Denny Fouts (l’homme entretenu…) ou Benjamin Britten, sans parler des films Cabaret et  A Single Man. Isherwood et les siens, qui m’ont tant appris sur le sentiment homosexuel, que j’ai tant suivis qu’ils me semblent appartenir à ma vie d’une certaine manière. Du deuxième, j’ai également l’impression d’en connaître intimement tous les personnages, et jusqu’à leurs visages et leurs voix puisqu’ils furent incarnés sur le petit écran. Lues et relues les « Chroniques de San Francisco », et j’attends maintenant avec grand intérêt l’autobio annoncée de Maupin.

Ce rapport intimiste à certaines œuvres, je l’ai également avec une poignée d’albums qui me sont « culte », un rapport à quelques musiques singulières qui ne s’explique que par des conditions de découverte ou d’écoute dans ma jeunesse : The Hissing of Summer Lawns de Joni Mitchell, Ommadawn de Mike Oldfield, To Keep from Crying de Comus, Lord of the Ages de Magna Carta, Wind and Wuthering de Genesis, Thick as a Brick de Jethro Tull, le tout premier Supertramp (avec la vilaine rose en pochette)…