#2679

Lorsque l’on aime la littérature, on peut aimer les mots, les ambiances ou les histoires, par exemple (ou les trois, et bien d’autres éléments encore d’une fiction). Parmi les choses que j’aime sont les mots, cette gourmandise. Dans les deux langues que je lis, le français et l’anglais. Il y a une friandise du mot inhabituel, notamment, et rangeant des étagères (j’ai transféré les essais sur le merveilleux et la science-fiction dans une petite bibliothèque à l’étage, afin de dégager les deux ultimes rayonnages pour les romans, au bureau), je me suis souvenu d’un mot que j’adore et qui ne figure dans aucun dictionnaire : un abditoire, une petite cache agencée dans tel ou tel endroit d’un meuble. Je ne sais plus pour l’instant dans quel polar (me semble-t-il) que cet aimable néologisme avait été créé (du verbe latin abdicere ?) mais le mot m’est resté… Un mot secret pour désigner une cachette.

#2676

En général j’essaye de ne pas travailler le week-end, afin de me reposer. Mais allez savoir, peut-être poussé par une vague culpabilité de me trouver chez moi tandis que mes petits camarades bossaient sur notre stand à Épinal, ou simplement parce que je ne sais pas m’arrêter lorsque je suis lancé dans de « grands travaux », toujours est-il que j’ai bossé — et pour ainsi dire finie la remise en pages du Panorama, raaah, dans sa nouvelle incarnation en semi-poche (chez Hélios en septembre). Quelques articles en plus, quelques articles en moins, des réécritures, des retouches, des ajouts, et voilà, 640 pages d’une densité certaine.

Pendant qu’au dehors le ciel nous tombait sur la tête : alors que Mérédith me disait fondre de chaleur aux Imaginales, ici c’était le grand cataclysme orageux, les trams transformés en navettes fluviales, certaines rues couvertes de glace, des grêlons gros comme des billes bondissant, cinglant et brisant, des cataractes grondantes, Mollat inondé, les pompiers débordés… Chez moi, les capucines et les fèves furent hachées menu, les pousses de concombre décapitées, le liseron déplumé… et la terrasse couverte de sable fin, la tempête avait-elle arraché au passage un peu de la dune du Pylat ? Émotions, émotions.

#2674

On est peu de choses mon bon monsieur. L’autre matin comme je poireautais près d’une heure dans la foule d’une gare Montparnasse plus rébarbative que jamais vu les travaux, toute cette foule, tous ces mouvements, tous ces visages, me mirent en mémoire quelqu’un à qui je n’avais pas repensé depuis fort longtemps — mais je sais pourquoi, un universitaire suisse m’ayant questionné à son sujet il y a peu. Maurice G. Dantec. Je ne l’ai croisé qu’une seule fois, littéralement dans un dîner parisien, et cet écrivain alors débutant ne m’avait pas fait grand effet, je l’avais trouvé immature, pensant en noir et blanc tranchés, bref un mec assez sot. Pourtant il demeure connu, célèbre, quand tant de personnes tellement plus bonnes et humainement talentueuses disparaissent aussitôt à leur mort. Oui je sais, j’étais sans doute un peu morbide ce matin-là, la fatigue aidant. Puis je vis une vieille dame caresser, deux fois, la joue d’un garçon de 15 ou 16 ans à l’air boudeur de cet âge, et cette tendresse me fit revenir un autre souvenir, de la même soirée : la main de notre hôtesse tendrement posée sur mon épaule, quand elle passa derrière moi, et moi de poser la mienne par-dessus et d’être étonné de la découvrir si rêche, si ridée — je n’ai jamais oublié cela car cette dame décéda quelques semaines plus tard, d’une crise cardiaque. Et là j’eus un bref instant d’angoisse, je ne me souvenais plus de son nom, je cherchais un moment dans ma tête, enfin quoi, Annick, elle se prénommait Annick… Annick Béguin, voilà, une vieille libraire parisienne, qui organisait alors le prix Cosmos 2000. Dans le haut-parleur une voix féminine crachota le numéro de quai de mon train, mettant un terme à ces ruminations, mais vraiment, nous devenons bien peu, à peine un souvenir.

#2668

Réinsertion graduelle dans le quotidien. Chaque fois que je rentre d’un voyage, cela me fait le même effet : non, je ne parle pas de la fatigue (quoique je vienne de passer une semaine à me remettre véritablement), mais des souvenirs qui remontent en mémoire, des images qui viennent en tête, un coin de rue, une perspective, tous ces fragments, ces brefs aperçus et impressions qui m’enrichissent désormais et que je savoure comme par bouffées. Oh, et j’ai même continué à boire du thé du Yorkshire, c’est dire.

#2665

Considérations météorologiques. Avril est un mois démonstratif, cette année. Je me sens nettement jet-lagué, ayant passé de l’épisode sibérien de Harrogate (c’est comme ça que les Anglais nomment ce genre de coup de froid avec vent, grêle, neige fondue et grésils divers…) et du gris brumeux saturé d’humidité de Londres au brusque et radieux été-avant-l’heure de Bordeaux ces jours-ci. Et je me disais que les travaux, c’est comme les plantes : vous savez, quand lors d’un épisode de redoux les plantes se font avoir et poussent trop tôt bourgeons ou feuillages? Eh bien d’habitude c’est l’été que les municipalités font pousser partout des tas de travaux, mais là, Bordeaux est en emplie, bon sang de bois, ils ont cru que c’est déjà le temps estival des trous sableux, des chaussées défoncées et des transports pagaillés.