#2827

Lorsque j’écris de brèves descriptions, ce que je nommais fut un temps mes « instants lucides », il s’agit pour moi de saisir par écrit un peu de ce que capterait une photographie. Par définition, l’on se trouve alors en mode contemplatif, et maintenant si je resonge à ces deux jours délicieux que je viens de vivre, ce week-end d’anniversaire à la campagne, je me trouve plutôt en peine de coucher souvenirs et émotions sur le papier. Car en lieu et place de contemplation, ces jours furent ceux d’une volonté claire de vivre chaque seconde, de saisir chaque instant, avec autant d’acuité que possible, conscient comme je me trouvais du caractère marquant, sorte de « moment historique » intime, de mon histoire personnelle. Alors aucune phrase ne s’est tissée, je ne pouvais pas penser à écrire alors que je m’occupais à apprécier, regarder, écouter, saisir — et rire, et déguster, et bavarder. Un discours, un discours, demandèrent les amis plusieurs fois, mais il n’en était pas question pour moi, je voulais simplement savourer l’instant présent, la tendresse, cette « famille logique » comme dirait Armistead Maupin dont je viens de lire avec émotion l’autobiographie, ce groupe réuni presque miraculeusement dans un instant privilégié. Au sein d’une verdure vibrante, sous les feuillages bruissants, avec l’éclat du jour déclinant et celui du feu de camp dans l’obscurité, la fumée et les braises des bûches, une danse esquissée, des chats discrets, les vaches non loin, un hamac refermé comme la cosse d’un petit pois, le tiède abri d’une tente sous un bouleau, un minuscule crapaud dans la nuit comme couvert de diamants, l’émerveillement d’un feu d’artifice, le meilleur tofu du monde, des bouteilles de vino verde, des cartons de bouquins sur l’herbe, les lampions dans l’érable, le chemin de lumière en pots de verre, la complicité, les discussions, les fou-rires, et tout cela qui file si vite. Un grand bonheur. Merci.

#2826

À l’orée d’un bois de tilleuls, dans la vaste verdure d’un domaine répondant au nom enchanteur des Fays, quelques proches des Moutons électriques eurent l’occasion ce week-end de se réunir afin de fêter le quinzième anniversaire de la maison d’édition, avec moult plats succulents, nombre de bouteilles, petite bourse d’échange de livres, bavardages jusqu’au bout de la nuit, feux d’artifice et feu de camp… Tout le monde n’y figure pas, mais ce sera la photo « officielle » malgré tout, par Christine Luce, de cette tendre et joyeuse célébration.

#2825

Je n’avais (quasiment) jamais campé. Un « quasiment » qui n’obtiendra aucune explication publique afin de ne pas entacher la réputation de Michel Pagel. Et donc cette nuit fut ma première sous une toile de tente. Ce ne fut point déplaisant, plutôt exotique – que voulez-vous, avec le grand âge me prend des envies aventureuses. Les sons surtout s’avèrent d’une sereine et nocturne différence. Le grésillement du feuillage du bouleau, la grande voix marine de la canopée, des murmures dans l’ombre, les hululements soyeux d’une chouette et, beaucoup plus rares, quelques râles lointains, chevreuils peut-être. Sinon j’ai dormi, hein, surtout.

#2823

A l’extérieur les murs sont blancs ; à l’intérieur ils se couvrent de livres, et les pièces prennent des aspects de cosy labyrinthe où chaque pas, chaque regard, accroche une reliure de Pipolin, un tas de romans photo, une pile de recueils de contes, un alignement de Marabout, des Conan au lettrage seventies ou les dos jaunis de quelques Théo Varlet. Que la conversation roule sur de vieux « Présence du Futur », sur une nouvelle de Heinlein ou sur les romans de Bérato-Dermèze et il suffit de consulter les rayonnages, derrière le désordre de fauteuils et de canapés. Le bordeaux sombre du plafond et la noirceur des poutres rappellent un pub anglais. Au dehors, un dîner de chat laisse sur les dalles rouges deux ailes et une poignée de plumes blanches, tandis qu’au dessus de nous tournent les fuseaux noirs des chauves-souris. Les tourterelles commèrent dans les grands arbres, les humains simplement sur des chaises. Les nuages prennent des langueurs et des teintes à la Maxfield Parrish. Chaque bouteille de bière porte des noms étranges et même le thé se métisse de coquelicots. Une piéride des choux tressaute dans l’air comme un copeau de lumière. Les baies noires du sureau dodelinent au pied du houx, dont les fruits ne sont encore qu’orangés.

#2817

1983. J’étais étudiant en « métiers du livre », à Bordeaux, et je commençais tout juste à me découvrir un goût pour l’art et le design. Un cours d’histoire de l’art à l’IUT, une expo Turner aux Beaux-arts, une expo Sonia Delaunay je ne sais plus où, l’ouverture du CAPC… Et puis en novembre de cette année-là, une copine me convainc d’aller aux Arts déco voir une expo sur une nouvelle école de design, plutôt italienne (Milan !) mais incorporant deux Bordelaises, oooh. Et puis quoi, un design pour nos années 80, une esthétique pour notre décennie ? Ça me parlait. Ce fut donc l’expo Memphis. Des meubles et objets robustes, épais, colorés, des formes franchement différentes de ce qui s’était fait dans les années 70. Enfant de la ville nouvelle (Cergy-Pontoise), j’étais déjà fort intéressé par l’architecture et l’urbanisme, mais le design c’était très neuf pour moi. Ai-je aimé Memphis ? Je crois bien que non, pas réellement – pourtant, et en tout cas, on se mit à voir cette esthétique partout, sur les pochettes de disques par exemple, ou dans certaines bédés (les silhouettes triangulaires de Serge Clerc), et son application à l’architecture m’enthousiasmait : Number One Poultry, la maison de Jane Porter-Street, The Circle et Butler’s Wharf à Londres, notamment… Je n’apprécie guère les années 80, rétrospectivement, et très banal en cela j’aime le « vintage » 50-60 – je crois bien n’avoir que deux objets en design Eighties, un téléphone et une bouilloire. Enfin, le cercle se boucle et je reviens de la nouvelle expo Memphis aux Arts déco de Bordeaux, trente-six ans plus tard, un peu songeur.