#2947

Je rêve souvent de Roland, mais cette nuit je sais sans doute pourquoi il faisait ainsi partie des personnages de mon cinéma mental : je viens de relire son roman Folles années folles, un inédit de jeunesse (1980, il avait à peine 20 ans) que les Moutons électriques sortent à tirage ultra limité (300 ex) pour les souscripteurs d’un « crowdfunding ». Pas un texte qui serait publiable en librairie, trop inabouti et immature, mais un bon document sur les débuts de l’auteur, les années 80 de banlieues (les premiers chapitres) et la construction d’un imaginaire. Chez l’imprimeur en fin de semaine.

#2946

Faire quelques pas dehors et passer la main dans les tomatiers, dans les romarins et sur la bouillée de thym (« bouillée » est un terme tourangeau, cherchez pas) afin de respirer les bonnes odeurs, c’est le sublime minuscule d’un bout de jardin, si petit soit-il. Un plaisir olfactif, les senteurs, vertes, piquantes, sucrées. L’autre soir, la petite chatte tricolore en rentrant du dehors avait son pelage qui embaumait le thym, pas besoin de se demander où elle venait de dormir (un grand principe félin, cela : faire une bonne sieste avant de se coucher, afin d’être bien reposée pour dormir la nuit).

#2945

Marchant dans la douceur du soir et par les rues à peine teintées de rose sous le ciel d’un bleu sombre, je me persuaderais presque que le désordre du monde n’atteint pas la tranquillité sud-bordelaise. Illusion certes, et sans même songer aux couteaux qui jaillissent du côté de la gare, le passage trop rapide d’une voiture où boum-boum l’agression vulgaire et scandée d’un gangsta-rap remet bien vite en mémoire un certain culte de la malveillance – mais je continue du même pas et, canne en main, poursuis mon chemin.

#2943

La nuit dernière, je me suis réveillé soudain. Non pas alarmé, simplement éveillé et me demandant pourquoi. En bas, dans le faux plafond des toilettes, les hôtes mystérieux — merles, peut-être ? — grattaient plus fort que d’ordinaire, les imprudentes et impudentes bestioles, serait-ce ces sots grincements qui me tirèrent des bras de Morphée ? Je restais un moment à écouter plutôt les bruits nocturnes de la ville, ayant profité d’un redoux pour entrouvrir le vasistas. Las, la nuit s’avéra si silencieuse, grommelant à peine, que je repris le roman en cours et en lu un grand pan supplémentaire — il s’agit du Piranesi de Susanna Clarke, nouvelle pierre (ah ah) à l’édifice des fictions de maisons géantes. Vertigineux, un peu inquiétant, et j’ai maintenant dépassé le point où la nature de cette fiction change, où l’on réalise quel est son rapport au réel, cet espèce de Gurdjieff qui… Mais non, pas de « spolier ». Roman remarquable en tout cas, étrange et prenant.