#2932

Lorsque la température, le soir, ne retombe pas avant 22h, c’est fichu pour que je puisse dormir dans ma chambre, sous les combles. Il me faut alors prendre mes cliques et mes claques et descendre dormir dans la « chambre d’été », la petite cabine de navire arrimée au niveau de la cave. Las, un peu claustro je ne goûte pas outre mesure l’occasion et, cette nuit, j’ai adopté l’option « belle étoile », en installant le matelas d’appoint et une couette dans le jardin, sur les carreaux de la terrasse. Je ne l’avais plus fait depuis le triste avènement des moustiques tigres mais il me semblait que ceux-ci se faisaient rares maintenant, et j’avais raison, je n’ai pas du tout été importuné. Alors je pourrais vous raconter la houle des trains de marchandise en début de nuit, les rares étoiles perçant la brume urbaine, la petite chatte se blottissant contre moi en ronronnant, le craquement des branches du figuier – mais j’ai dormi, surtout.

#2931

Observateur de la vie menue de mon quartier, par mes promenades vespérales, il y a tant de choses que je ne peux photographier et si peu raconter, comme le brouhaha pépiant des étourneaux dans les platanes du boulevard, qui s’échangent des oiseaux et bruissent le soir des longs chants chamailleurs de ces petits volatiles. Le tintement en dégringolade des bouteilles que quelqu’un jette dans la benne ad hoc, de l’autre côté des voies. Le crissement des grillons dans le pierrier de celles-ci, très présent aux abords de la tranchée du chemin de fer mais inaudible dès que l’on fait quelques pas pour s’en éloigner. Les senteurs aussi, celle des chèvrefeuilles au coin de certaines maisons ou au-dessus des murs, un miel persistant qui flotte sur les rues. En attendant celui des tilleuls lorsque ce sera la saison, sous les grands arbres gonflés d’un arrondie de feuillage sombre. Ou plus subtil mais moins plaisant, le soupçon de vin rouge des figues pas encore tombées qui fermentent sous de larges feuilles spatulées comme de gros doigts. Et après la pluie, le périchor et l’asphalte mouillé, enivrant, entre terre et réglisse, vert et noir.

#2930

Au lycée, j’ai eu en classe de première un prof passionné de Giono, qui nous fit notamment lire un de ses romans tardifs, son dernier paru de son vivant en fait : L’Iris de Suze (1970). Ce fut un bonheur : je ressentis une véritable exaltation à grimper dans la montagne provençale avec le personnage, à me perdre avec lui en bordure d’une civilisation que l’on aurait dit atemporelle et peut-être post-apo – je ne fus pas le seul à avoir ce ressenti sci-fi de Giono, Claude Auclair l’adapta en bédé pour débuter son cycle de Simon du Fleuve, avant que le lumineux Michel Crespin s’inspire de même pour le cycle d’Armalite 16, et lorsque j’eus l’occasion de lui rendre visite il vivait dans une de ces montagnes-là (fin de la parenthèse) – et quant à son style, si naturel, si gouleyant, il me fut une révélation dont je ne me suis jamais remis. Je me souviens d’avoir passé le bac de français aisément, avec un prof au physique identique au mien et en lui parlant de Giono ; je me souviens d’avoir passé un été fasciné par les premiers romans de Giono, ceux des années 30, de son explosion, cette même inspiration païenne, provençale et lyrique à laquelle il ne revint qu’avec son ultime roman ; un été marqué par Regain, Collines, Le Chant du monde… et plus tard, avoir écrit une novella, « Vent du Sud », que je polit et réécrivit tant de fois, m’efforçant de trouver une miette de cette exaltation – jusqu’à une parution en anthologie, puis son inclusion dans un roman qui fait partie de cet « Ariel » dont je parlais l’autre jour. Et Giono, je n’ai plus cessé de le lire – enfin le croyais-je, jusqu’à ce qu’en ayant discuté avec mon adjoint, je réalise que cela faisait déjà, quoi ? Presque dix ans ? Alors je relis L’Iris de Suze depuis quelques nuits, et je m’émerveille d’y retrouver intact ce souffle, cette beauté, l’exaltation joyeuse de lire Giono.

#2929

En fait de vacances, bien sûr, maintenant que les travaux ovins sont de nouveaux à jour, je ne vais pas rester inactif : écrire ! Et en priorité, me replonger dans le roman en cours, qui sera le deuxième mettant en scène le détective privé Bodichiev et son assistant Viat Koulikov – il y a déjà eu deux recueils, un roman sort en octobre ou novembre (toujours aux Saisons de l’étrange) et je prévois ensuite un dernier recueil, dont la rédaction est largement entamée.
 
Depuis que j’ai repris l’écriture de ce cycle, je constate avec intérêt une évolution des personnages : alors que Bodichiev était absolument central, il cède avec l’âge de la place à ce cher Viat : j’ai publié dans une anthologie une nouvelle narrée par lui ; j’ai écrit durant le confinement une nouvelle sur une enquête de Bodichiev en retraite à Biarritz, à la fin de sa vie, mais aussi une à Édimbourg où ne sont que Viat et sa compagne, Boadicée ; et dans le roman actuel, situé à Lyon au début de la carrière universitaire du couple, c’est encore Viat que je me retrouve à développer, monsieur Bodichiev, en visite et alors âgé, se trouvant plutôt en retrait. Les fils de ces existences fictives se nouent, de manière naturelle, satisfaisante.

#2928

Un dimanche en cœur d’été, les sons de la ville n’appartiennent qu’au domaine de la quiétude. Nombreux bourdonnements et tournoiements frisés d’insectes – un corpulent bourdon noir butinait tout à l’heure les corolles des courges, plongeant profond dans les fleurs jaunes. Je ne peux hélas plus dormir la nuit sur la terrasse, maudits moustiques. Épars tchip-tchip des oiseaux discrets à cette saison, et ce matin quelques « pioup » isolés. La rumeur presque inexistante du boulevard. Le grommellement puis le grand souffle d’un train. La ville qui sonne belle, le samedi matin comme le dimanche : les cloches d’une église, voix de métal claire et sage. De minuscules « miaou », un instant, les trois chatons sont de passage en haut du mur. Les grincements sourds d’un autobus. La chute d’une feuille du figuier, froissement sec. Rien d’autre. Le chaud silence.