#2846

L’une des meilleures librairies que je connaisse se situe dans une gare. Cela peut sembler étonnant car, en France, les librairies de gare sont devenues ces choses tristes et purement commerciales que sont les Relay ; presse, best-sellers et barres chocolatées. Mais celle-ci se trouve à Londres, dans la gare de St Pancras. Tout d’abord nommée Hatchards (la grande librairie indépendante de Piccadilly, plus ancienne de la capitale britannique), elle devint ensuite un Foyles (la grande librairie indépendante de Charing Cross Road), toujours aussi minuscule, sans rien perdre de son caractère et de sa qualité. Elle se situait à côté des arches de brique de l’entrée niveau métro — maintenant elle s’est agrandie et a migré à l’autre bout de la galerie, mais elle est toujours aussi recommandable. C’est sur une table de cette boutique qu’un jour j’ai remarqué un livre intitulé Weeds — un livre sur les mauvaises herbes ? Ce fut mon premier doigt dans l’engrenage du « nature writing » à l’anglaise, ce genre littéraire singulier entre l’essai, la psychogéographie et la poésie en prose — de la poésie en prise (avec le réel). Lors de mon dernier séjour, il y a quelques semaines, mon dernier achat fut encore dans cette librairie, un essai sur les parkings de supermarchés — et le libraire en caisse de me dire son enthousiasme pour cet ouvrage. Il avait raison, et j’entame un autre du même auteur sur les marais de Londres. Ce sont mes lectures de calme, de retrait, mes déambulations immobiles.

#2845

De façon régulière, des mots viennent me hanter un moment avant de replonger dans les profondeurs inexplicables de mon cerveau. À l’instant, comme j’admirais paresseusement le paysage de la campagne automnale – tons de terre, d’ardoise, de roux, de citron, de cuivre ou de vert tendre – à travers lequel file le train vers Paris, sous des nuages tour à tour blancs et pommelés ou d’un gris étirement, alors que je me disais combien il me semble plus plaisant que celui du même voyage depuis Lyon et que le jeu de la lumière chaude et rasante découpait de longues ondulations sombres sous un alignement d’arbres en dentelle, tout soudain : Octolasion tyrtaeum ! Le nom latin d’une espèce de vers de terre. Why oh why ?

#2844

Chaque fois que je lis un Modiano, et là je lis son dernier en date (Encre sympathique), cela me fait le même effet : je songes à toutes ces personnes que l’on croise dans une existence, tous ces amis d’un moment qui curieusement s’espacent et s’effacent, ces familiers qui s’éloignent, ces amitiés qui auraient pu être et ces visages qui s’estompent. Cette fille qui tenait à sortir avec moi et dont je ne sais plus que le prénom, Agnès. Ce garçon que j’ai tant aimé pour seulement une poignée de mois, car il ne faisait que passer, Werner. Cette copine de l’époque de la fac, peintre en lettres, Françoise. Tant et tant de monde. C’est encore plus mystérieux que les gens que l’on croise dans la rue et que parfois l’on admire, sur lesquels il m’arrive de m’interroger : ceux que l’on connait et que l’on fréquente un peu dans la vie — et puis qui filent sans nous.

#2843

Dans son essai L’Invention du quotidien, le philosophe jésuite Michel de Certeau débutait un chapitre psychogéographique par une description du fait de considérer Manhattan depuis le cent-dixième étage du World Trade Center, et la manière dont l’on pense alors pouvoir lire le texte de la ville. Il n’y a rien de cela à Bordeaux, ville plate : certes nous avons bien quelques hautes collines mais elles dominent l’autre rive (emprunter le tram pour monter jusqu’au Rocher de Palmer me fait toujours grand effet, cette impression unique d’obtenir une verticale dans Bordeaux l’horizontale), tandis que sur son territoire historique, principal, Bordeaux ne présente guère ni reliefs (le fameux « mont Judaïque » qu’est la place Gambetta manque singulièrement d’élévation) ni points de vue élevés. L’on peut bien monter jusqu’à la terrasse de la Méca toute neuve, ou sur l’un des clochers, ou bien encore au bar très chic aménagé sur les toits du Grand Hôtel — une fois même, j’eus la témérité de grimper dans la grande roue de l’hivernale Foire aux plaisirs des Quinconces — mais il n’y a pas alors cette exaltation, cette vue dominante et englobante que peut procurer ne serait-ce que le dernier étage d’un grand immeuble à Paris, par exemple. Le morne paysage des toits, ondulations de tuiles romaines et éclats de pans de murs, ne dégage pas grand-chose de l’identité de la ville. Nul Batman n’ira se percher sur une gargouille avant de bondir d’une corniche à une autre ; à Bordeaux il n’est pas possible de considérer la vie de haut, c’est au niveau du sol qu’elle se tisse. Pas de catacombes ni de métro, non plus : Bordeaux reste en surface, et cela suffit à son mystère. Ces courbes le long de l’eau (et non amis hétéro, il n’y a pas que les filles qui ont de belles courbes, les garçons aussi). Ces rues minérales qui cachent en vérité une multitude de jardins de l’autre côté des maisons. Ce fleuve si large qui parfois se met à couler à l’envers, dans ce mouvement qui se nomme le mascaret et qui emplit à rebours même les étroits ruisseaux de Bègles, les esteys. Cette cathédrale dont le clocher à part du corps principal fut à l’origine un phare pour guider les piétons à travers les marais — ces derniers s’étendant encore sous le centre de la ville, Pey-Berland est un lac et Saint-André est planté dans l’eau sur des piliers. Je me faufile dans les rues blondes ou sombres et je ne découvre jamais tout à fait la ville, chacun la construit par ses pas et ses vies, toutes ces lignes d’existence qui se croisent, mais rarement elle se livre et son étendue est telle que je ne peux la connaître tout à fait.