« How wonderful it must be to write stories, say the friends of the storyteller, and there are both admiration and envy in their tone. As for the admiration, the storyteller knows he does not deserve it: he knows perhaps he turns to woo the lady make-believe because he was too unpractical to manage a business, lacked the courage to become a doctor, was too weak a character to impose discipline on classes of unruly children; the admiring friends can do these things but he, faced with the problem of earning a living, could do nothing but step backward into the past and recover its memories for their entertainment. » (Elizabeth Goudge)
Archives de catégorie : Non classé
#463
(petite pause dans la rédaction du « travelogue sur Oxford)
Deux journaliste de The Idler viennent de publier Crap Towns: The 50 Worst Places to Live in the U.K., une compilation à la fois amusante & désespérante des pires endroits où vivre en Grande-Bretagne — & déjà un livre qui provoque la controverse dans ce pays, car les auteurs ont eu l’audace d’inclure not just ugly industrial towns and the hometowns of various unhappy contributors, but also some « phoney heritage centers ».
Vous pouvez consulter ici la carte des 50 endroits, ainsi que l’interview de l’un des auteurs.
Tout autre chose: je ne cesse de m’étonner des contacts aussi passionnants qu’étranges que me procure le personne d’Arsène Lupin — & les travaux que j’ai réalisé sur celui-ci. Après le coup de fil d’un dramaturge helvète, voici maintenant un mail d’un traducteur coréen. :-°
#462
Noté le mercredi 10 septembre 2003
Faire du tourisme à Londres, ce n’est pas forcément se rendre auprès des bâtiments les plus célèbres & orthodoxes, mais au contraire tacher de jouir de tous les aspects qu’une ville aussi immense (1500 km2 contre les 105 km2 de Paris) peut offrir. C’est saisir son pouls, le sentir battre même dans les lieux les moins propices à un tourisme ordinaire. Londres est une ville en travaux perpétuels & les alentours des gares St Pancras & King’s Cross en témoigne fort bien actuellement.
Après avoir soulevé les jupes de la vieille dame (l’immense St Pancras, ce navire néo-gothique surdimensionné, aux fausses allures de cathédrale), les sbires du sieur Costain (1) ont commencé à excaver ses pieds, à creuser ses jupons & à percer sous sa voisine King’s Cross. Le résultat pour l’heure est un immense merdier de barricades & des trous béants, au sein duquel les piétons bon an mal an doivent se frayer un tortueux chemin.
Abandonnée en grande partie, St Pancras présente sur ses flancs le triste spectacle d’arcades bouchées & de fenêtres brisées. Avec le rédéveloppement de ce quartier, il est cependant permis d’espérer que cette superbe gare retrouve entièrement une utilité — tout en espérant que les prix n’en profitent pas pour démesurément grimper à l’hôtel! Au passage, je note qu’un bâtiment amusant du quartier, un bloc de vieux immeubles qui formaient une pointe à l’angle de Gray Inn’s Road, vient d’être abattu: c’est une des caractéristiques du paysage local (une tourelle en zinc) qui disparaît ainsi.
Décidés à nous rendre à Camden Market tout en n’empruntant pas le même chemin que le premier jour, nous nous glissons au sein des grands travaux — un des gazoducs à disparu, laissant la place à ce qui n’est encore qu’un colossal lacis de poutrelles d’acier, certaines tendues en un équilibre & sur une portée impressionnants. Je ne sais si un Sherlock Holmes contemporain pourrait en faire une étude topologique, mais la boue semble un élément omniprésent de Londres, une glaise grasse & jaune, qui coule sur les rues en longues traînées. Mireille me signale que les grues anglaises sont différentes des grues françaises: construites en équerre, comme les grues de chargement des ports — sans doute un héritage du passé fluvial de l’Empire britannique. Cette structure équilibrée s’avère nettement plus esthétique que le simple angle droit des grues d’chez nous.
Nous passons sous une arche, une voie ferrée au-dessus de nos têtes. De l’autre côté du passage, se découvre une longue enfilade d’arches à demi-éventrées, voûtes de pierre brisées & budléias omniprésents, qui foisonnent partout où l’homme n’a pas encore décidé d’un propre réaménagement. Quelques antiquaires survivent encore sous d’autres arches encore, au sein des gravas, des coulées de vase olivâtre & des engins de chantier allant & venant. Un commerce d’une autre époque: un repriseur. Des kilos de vieux vêtements ravaudés s’entassent dans deux pièces, chichement éclairés par les fenêtres grillagées & poussiéreuses.
Gianji tente de nous guider, carte en main — mais comme d’habitude nous nous heurtons au problème des passages piétons, jamais indiqués, ou si mal. Je me souviens avoir déjà fait un crochet par l’hôpital des maladies exotiques. Las: j’ai le vague souvenir d’y avoir vu, dans son parc, quelques tombes de personnes célèbres — mais ne suis pas capable d’en retrouver aucune. Nous redescendons sur une petite rue, par le portail au bord de la morgue. Encore des artères embourbées, cependant que nous logeons le canal, caché derrière une épaule herbeuse. Quelques hésitations, faut-il passer sous ce pont du chemin de fer? Pénétrer dans cette résidence? Un peu trop loin: une minuscule zone industrielle, quelques ateliers & garages lovés entre le canal, la voie ferrée & un bout de route ne menant à rien. Une Jaguar démarre en trombe, le yuppie fait vrombir son moteur tant qu’il en a encore l’espace libre. Somme-nous toujours à Londres? Mais oui, de retour sur une petite rue commerçante, avant d’enfin nous résoudre à redescendre au bord du canal.
Tout n’est pas ouvert à Camden Market le matin, hélas. Les étables sont fermées, mais le reste est toujours aussi rigolo, de mauvais goût, baba-cool & attrape-gogo… De nouvelles boutiques ont encore été aménagées, cette fois sous la forme d’une suite de cages en verre bâties au bord de la rampe d’accès aux étables. Ne finiront-ils pas par faire crouler ce marché sous le poids d’un trop-plein de commerces? Nous déjeunons sous une voûte étonnamment transformée en restaurant marocain. Décalage cocasse, le Maghreb est si peu Londres!
(1) Richard Costain créa à la fin du XIXe siècle l’une des premières grandes entreprises de travaux publics, et fit fortune en érigeant nombre des « terraces » qui filent le long de toutes les artères londoniennes. Son entreprise existe toujours, c’est l’un des principaux entrepreneurs en Grande-Bretagne, & l’ironie de l’historie veut que ceux-là même qui avaient autrefois construit St Pancras soient aujourd’hui en train d’en rénover les fondations.
#461
Noté le mardi 9 septembre 2003
Journée bouquinistes — après un somptueux breakfast au Russell Hotel. Mireille aime entrer partout & bien lui en prend: jamais encore je n’avais osé pousser les portes de ce palace excentrique Sa façade au gothique tout à la fois outrancier & suprêmement élégant m’attire pourtant depuis des années. Oh, ah: bouchée bée & ravissement. Richesse ostentatoire, luxe étouffant, les moquettes nous chatouillent les genoux, les vitraux resplendissent, le grand escalier est une vague de marbre figé en dentelles roses & ocres… Épastrouillés dans les profonds fauteuils du bar, nous savourons l’impression d’être riches, au moins une vingtaine de minutes…
Promenade sur Charing Cross Road, la rue des librairies. Blackwell’s a fermé ses portes, les bouquinistes pour leur part sont toujours là (il y avait quelques menaces sur leur pérennité). Murder One également, sous ses arcades de brique sombre, qui m’offre comme à son habitude l’étourdissement des ses rayonnages croulant sous les polars, et de son sous-sol emplis de SF & fantasy. Après cette plongée dans un univers qui m’est familier, Mireille & Gianji m’entraînent dans une petite rue que jamais encore je n’avais osé explorer: Cecil Court. Il s’agit d’une courte artère piétonne où s’aligne le principal de ce que Londres connaît de libraires d’ancien & marchands d’estampes. Un piège à bibliophile, assurément, & comme tel un lieu que j’avais pour le moment encore évité de peur d’y faire quelques folies… Entré chez un libraire spécialisé en livres anciens pour la jeunesse, je me fait du mal en découvrant qu’ils ont sur leurs rayons plusieurs exemplaires des splendides recueils de contes & illustrations qu’Edmund Dulac livrait autrefois à chaque Noël… Je n’avais jamais vraiment envisagé d’en tenir un entre mes mains tremblantes. Ému, je feuillette ces volumes pour moi mythiques, admirant les reproductions de Dulac — & tremblant en voyant le prix (entre 200 & 300 £).
Bonheur: pour fêter mon prochain anniversaire, mes compagnons m’offrent chez un marchand proche une repro d’époque d’Arthur Rackham! Un torturé paysage de ronces & de branches d’où tente de se trier une jeune femme poursuivie par la forme évanescente d’un renard. Une splendeur.
Lente descente jusqu’à la National Gallery & tea time avec scone & clotted cream au salon de thé du musée, le Crivelli’s Garden, avant une visite de la crypte mercantile de St-Martin-in-the-Fields. Au-delà de la boutique & du restau, une crypte encore libre expose des tableaux & reproductions d’artistes actuels, ma foi fort à mon goût. M’extasiant avec Mireille sur une amusante repro (un paysage urbain à la perspective déformée & aux couleurs acidulées), qui est suspendue toute seule sur le côté un peu obscur d’un pilier, je me retourne pour saisir le regard réjouis d’une dame bien anglaise, genre vieille fille aimable & excentrique. Elle ne peut s’empêcher de bouillonner d’une joie naïve, d’une effervescence touchante, lorsque je lui demande un exemplaire de son tableau — car il s’agit de l’artiste, bien entendu, Jane Oldfield. Nous remontons sur Covent Garden où officie comme d’habitude une petite formation à cordes — dont un blond charmant qui semble beaucoup s’amuser. Comme nous passons le long du Royal Opera (Gianji tient à en voir la façade), un jeune danseur sort de l’école de ballet: le fugitif éblouissement d’une beauté idéale.
Fin de journée au Skinner’s Arms, le pub assez chic qui se trouve près de l’hôtel. Moulus par les piétinements au musée & les errances bibliophiliques. Douce fatigue…
#460
Noté le lundi 8 septembre 2003
L’idée étant de faire découvrir quelques aspects de « mon » Londres à Mireille & Gianji, ce séjour fait la part belle aux retours sur des cheminements connus… Ainsi ce matin, la balade depuis l’hôtel en passant à travers le quartier de Finsbury (Percy Circus, où résida Lénine) — Clerckenwell Green (lieu de réunion des « gauchistes » de ce quartier d’artisans de précision, autrefois) — St John’s (rare tranche de médiéval en cette ville victorienne) — le marché de Smithfield — l’hôpital St Bart…
En vertu d’un principe typique de la civilisation automobile, les rues purement piétonnes n’apparaissent pas (ou peu: un vague pointillé généralement indiscernable) sur les plans de ville… Ce qui est d’autant plus fâcheux en ce qui concerne Clerckenwell, quartier passablement labyrinthique où je me perd régulièrement.
Des travaux partout: gravas, excavation, démolitions, échafaudages, couturent le visage de Londres. St Paul elle-même disparaît sous un immense voile blanc. Déception au Tate Modern: le Turbine Hall est… fermé pour travaux! Quelle horreur! Et nouveau choc un peu plus loin: le Golden Hinde, le petit clipper usuellement accosté près de la cathédrale de Southwark, n’est plus là!
Déjeuner au Dean Swift’s, un petit pub que j’aime bien, à l’arrière du quartier de Butler’s Wharf. Rien de tel qu’un pub, précisément, pour vivre l’Angleterre typique jusqu’au point du cliché: une « fisherman’s pie » au son des Waterboys.
Le choc du séjour: une tour colossale a poussé en plein coeur de la ville! Et même mieux: en plein coeur de la City. Une sorte d’oeuf étiré, démesurément haut, large, vaste, qui me semble flotter au sein du « skyline » londonien comme un mirage, une illusion persistante. En si peu de temps? Alors que ce bâtiment était encore fortement controversé il y a peu? L’apercevant soudain en traversant le Millenium Bridge je crois un instant divaguer: je ne l’avais vu que sous forme de montages photo. Gianji & moi décidons qu’il faut absolument que nous parvenions à en atteindre le pied. Ce qui sera fait après quelques hésitations dans la City — et surprise supplémentaire: de près, le géant n’apparaît plus si grand, sa surface au sol n’est même spécialement impressionnante. Sa forme, si, tout de même: oublié le scandale novateur de l’immeuble de la Lloyds, désormais bien pâlichon aux côtés de cet étrange ovoïde, une sorte de vaisseau spatial « fifties » qui se serait posé à l’angle de St.Mary Axe & Bury Street. Swiss Re Project est son nom. Et par quel effet d’optique un tel building parvient-il à sembler toujours plus immense à mesure que l’on s’en éloigne? Certainement une propriété de ses rayures en torsade. Qu’importe: le choc.