#99

Cela m’arrive très souvent: je me lève la nuit, que ce soit pour faire pipi ou pour nourrir la chatte, et un mot me tourne dans la tête, obsédant, sans signification ni contexte. Cette nuit c’était « Clore Gallery ».

Clore Gallery, Clore Gallery… Il s’agit de la partie du musée londonien Tate Britain qui abrite la collection Turner. Pourquoi ce nom, pourquoi me tournait-il en tête? C’est assez étrange…

La nuit précédente il s’agissait de « The Remains of the Day ». Mais là au moins, je sais un peu pourquoi: je me suis mis à relire le roman de Kazuo Ishiguro (intitulé en VF Les vestiges du jour). Un grand plaisir, d’ailleurs: incroyablement british, guindé, sérieux & amusant tout à la fois, un délice de portrait psychologique non conventionnel — et ce n’est pas là le moindre de ses paradoxes: le butler, incarnation de la tradition britannique, s’avère être un « animal » si particulier dans ses principes, qu’il n’en est pas du tout traditionnel… Étonnant, finalement, qu’un roman aussi singulier ait rencontré un tel succès.

#98

Pub: j’ai une petite nouvelle, L’Esprit des bois, dans le deuxième volume de l’anthologie Les Chevaliers sans Nom (chez Nouvelle Donne/Nestiveqnen).

Il s’agit d’une collection de trois anthos (des petits volumes sous belles couvertures) sur le thème des mythes d’Arthur & de la Table Ronde — réunies par l’animateur de la revue Nouvelle Donne et réunissant par conséquent à la fois des noms assez connus de la littérature, des jeunes nouvellistes, et (quand même!) quelques écrivains issus des « littératures de l’imaginaire » (outre votre serviteur, on y retrouve les signatures de Philippe Monot, Léa Silhol & Michael Rheyss — ce dernier pour son dernier texte sous ce pseudo, puisqu’il a enfin décidé de désormais faire usage de son véritable patronyme, Ugo Bellagamba).

#97

Étrange état, jeudi dernier: encore la crève, je flottais comme dans un très fin voile de coton, et fis mon hebdomadaire trajet à pied home/kebab en marchant fort lentement, le nez plongé dans mon bouquin (Jordan Fantosme de Jean Baptiste Evette, chez Folio) et la tête ailleurs, légèrement euphorique.

J’avais par moment du mal à fixer mon attention — vue un peu trouble, cellules grises embrumées. R. et M. parlaient sérieusement. Z. nous présenta une collègue, sa remplaçante — je ne lui prêta pas tout de suite attention, distrait par le brouillard qui envahissait le restau (!). Parvenant enfin à fixer mon regard sur elle une seconde, je bafouillai un quelconque « bonjour, désolé, crève » en guise d’excuse. N. arriva, S. aussi — nous évoquâmes ses doubles, ses vies québécoises parallèles, ses accents circonflexes… Visage connu, barbe grise: Patrice Duvic est là aussi. J’ai bien du mal à suivre les conversations, d’un côté S./Patrice, de l’autre R./M…. Je flotte, inattentif, capte que M. s’interroge sur le chuchotement en chinois (langue si musicale) mais ignore pourquoi, il est question d’un livre étrange & enthousiasmant, conseillé par Gilou & évoqué par S. (Alice est montée sur la table de Jonathan Lethem, éd. de l’Olivier). Je ne sais plus pourquoi nous parlons d’A&A, l’ex-fanzine de Francis Valéry — ah si: M. avait demandé à lire les textes de Christian Oster que j’y avais publié fut un temps. É. passera en fin de repas.

Aujourd’hui, autre état. Un reste de crève, peut-être? Olivier écoute Echoes des Floyd avant que je ne parte — trop fort échos sentimentaux, trop de souvenirs, racines émotionnelles, je pars avec un peu de vague à l’âme. Tente de lire un peu, relève la tête lorsque je réalise que je commence à ne pas me sentir bien, froid, vertige. Impression de détachement — ces temps-ci je vois autour de moi le monde bouger, vivre, palpiter, alors qu’en moi je ne sens que le froid, comme un creux. Pff, stupide déprime. Fugitive, une phrase me passe en tête: je porte mon existence comme un manteau trop grand. Mon malaise s’accentue lorsqu’au coin d’une rue, près de deux poubelles, je vois un beau chat étendu, pose faussement relaxée — je me dis « oh non »: il ne respire plus. Figé dans la mort, fauché par une auto — un peu de sang a coulé au coin de sa bouche. Il est si beau — noir aux reflets chocolat, le poil mi long, un très beau matou (pourquoi m’imagine-je qu’il s’agit d’un mâle?). Je me relève un peu nauséeux, bouleversé. J’accélère soudain le pas, pressé d’atteindre le kebab, de retrouver cette si précieuse chaleur — celle de l’amitié.

Une calvitie luit doucement au fond de la salle: J-M le rockeur, sa première venue en ces lieux. F. et S. sont là aussi. Je m’installe, change de place. Toujours trop froid, un peu grognon. Z., puis R. Faire un CR? F. prend des notes. Climat, matériau de construction, Corse, avion biplace, poutine, Anthony Trollope, convention & Braderie, choix de vie, timidité, bureau borgésien… Je repars grelottant mais psychologiquement réchauffé. Fais un tour en ville, rassénéré — flûte, manqué mon rendez-vous. Tant pis, je trouve quand même le moyen de dépenser quelques sous. Bougies, encens, bouquins, cadeau: je ne devrais jamais aller en ville, ça me coûte cher.

#96

Admiration. Fini de lire The Onion Girl de Charles de Lint.

*soupir de ravissement*

Un roman superbe sur le rapport à la souffrance & les traumatismes de la petite enfance. Traversé par de lumineuses descriptions (ah, qu’il est beau ce désert! Chaque scène située dans le morceau de paysage créé par Cody me semblait vibrer de chaleur & de couleur, parfaitement exotique & familier à la fois), et sous-tendu par une nouvelle exploration, sans doute plus complète que jamais auparavant, du mànidò-akì — le Pays des Rêves, l’Autre Côté, ce domaine infini que nous touchons un peu lors de nos songes & où s’incarnent les légendes.

Charles de Lint noue ensemble dans The Onion Girl quantité de fils qu’il avait laissé pendre librement dans ses très nombreuses nouvelles sur Newford — ses personnages favoris se croisent, interagissent, des éléments du passé ressurgissent, s’expliquent, chacun évolue. Nul doute que ce roman puisse se lire de manière isolée — mais en ayant connaissance des nouvelles, c’est encore plus satisfaisant, plusieurs épaisseurs subtiles l’enrichissant.

And by the way: un éditeur français s’intéresse enfin de façon sérieuse à l’idée de traduire chez nous l’oeuvre de Charles de Lint. Cool, il serait temps.

#95

C’est dingue: encore une nouvelle inconnue & oubliée de Maurice Leblanc sur Arsène Lupin. Et la source en est particulièrement étonnante, car… en anglais!

En effet, un éminent « lupinien » de mes amis (monsieur Philippe Radé) vient de mettre la main sur The Bridge that Broke, enquête inconnue d’Arsène Lupin — seulement parue dans le recueil anglo-saxon de L’Agence Barnett (qui comprend ainsi neuf nouvelles, contre huit dans toutes les éditions françaises).

Et pour être introuvable en VF, cette nouvelle de Leblanc se trouve facilement en anglais, puisqu’elle fut rééditée l’an passé dans l’antho The Oxford Book of Detective Stories (réunie par Patricia Craig).

En retrouvera-t-on un jour le texte d’origine? Les archives Leblanc n’ont que trop peu été explorées, paraît-il — coupable négligence des héritiers.

En tout cas, je viens de lire ce Bridge that Broke et c’est authentiquement un petit bonheur lupinesque — où Jim Barnett fait une fois encore enrager ce sacré Béchoux! Et ma biographie de Lupin devra ainsi être légèrement révisée/complétée — si je trouve un de ces quatre un éditeur pour une nouvelle version de mon essai sur le gentleman-cambrioleur.

Décidément, l’intégrale du Masque ne l’aura pas été bien longtemps, intégrale! Bien que cette édition très soignée nous ait déjà permis de (re)découvrir quelques chouettes petits textes oubliés & que l’on pensait perdus, d’autres font encore leur réapparition… Ainsi, le même précieux Radé m’avait-il copié il y a quelques mois un conte de Leblanc, La toison d’or, pouvant très naturellement passer pour un récit inconnu sur Lupin. Paru autrefois dans un obscur canard normand & jamais réédité.

Et l’on sait (?) qu’un roman inédit, oui, carrément tout un roman, dort encore dans les archives de la famille Leblanc: l’ultime témoignage sur Arsène rédigé par Maurice, Le Mariage d’Arsène Lupin. Datant de la même époque que Les Milliards d’Arsène Lupin, de toute évidence, mais demeuré inconnu car inédit — Leblanc étant mort juste au moment de la parution des Milliards. Lira-t-on un jour ce Mariage? Rien n’est certain, car la famille hésite encore à le livrer au public — le texte étant visiblement tout aussi médiocre, voir pire, que celui des Milliards: deux oeuvres trop tardives d’un auteur qui ne maîtrisait plus totalement son outil, et qui n’eut jamais l’occasion de retravailler ses textes. Pourtant, cela demeurerait un document intéressant pour le « fan » que je suis…