#164

Mardi 5 février 2002

À venir ainsi à Londres en pointillé, une ou deux fois par an depuis de longues années, j’ai vu la ville évoluer, changer. Ce sont parfois de gros bouleversements, plus souvent de petits détails. Ainsi suis-je passé par Russell Square Gardens tous ces soirs-ci, et me suis amusé des cabines téléphoniques qui sont à l’angle, face à l’hôtel Russell. Je me souviens d’une époque où il s’agissait de cabines rouges, traditionnelles, celles designées par le génial Sir George Gilbert Scott; puis durant les errements du thatcherisme, les cabines rouges furent supprimées presque partout dans toute la ville, remplacées par des cabines en verre aux montants noir, moches; je me souviens que Michelle Charrier avait appelé Michel Pagel d’une de ces cabines. Elles sont de nouveau rouges, traditionnelles, à travers toute la ville elles ont été réinstallées…

J’ai rêvé que j’étais à Londres, cette nuit. Oui, cela faisait déjà cinq fois que je dormais à Londres, et mon inconscient ne l’a enfin réalisé que maintenant. Il a rattrapé mon corps, s’est ancré à Londres. Je ne sais plus trop de quoi il s’agissait, bien entendu — juste que j’habitais dans un appart avec deux garçons, Olivier & un autre nommé Philippe Henriet (?!), et qu’il était question dans notre conversation d’une médiathèque située dans Camden Town — ou bien était-ce Barbican?

Je désirais emprunter la Circle Line pour me rendre à la Tour de Londres, malheureusement cette ligne est partiellement en panne, je me retrouve donc à descendre à Aldgate East. Sur le quai, un klingon semble s’être emparé du micro & aboie dans les hauts-parleurs.

Je ne sais de quoi Aldur était le dieu (Aldgate = la porte d’Aldur) mais toujours est-il que le pauvre n’est pas gâté, c’est peut-être le coin de Londres le plus moche que j’ai jamais vu. La circulation est si intense qu’à chaque carrefour les piétons sont contraints de descendre dans des tunnels souterrains afin de passer d’un bord à l’autre. Je retrouve rapidement la City, ses bâtiments ultra-récents, ultra-clinquants. Encore & toujours des tas de travaux, des tours en érection; jusqu’où s’arrêteront-ils? Cela me fait penser à cette publicité de l’EDF, cette plaine sauvage qui se couvre de plus en plus de structures urbaines, jusqu’à l’étouffement et le game over… J’ai vu hier un tableau représentant les abords de la Tour au XIXe siècle — il y avait encore un immense square devant la Tour, là où maintenant se dressent des immeubles de bureaux années 1970 minables. Presque tout ce qui est laid à Londres semble dater de ces fichues seventies.

Arrivé à Tower Bridge, mauvaise surprise: le pont est fermé, pour cinq semaines! Passé un bref instant où je reste abasourdi, et n’osant croire qu’il n’y a vraiment aucun moyen de traverser, je descends sur St Katharine Docks. Bingo! Il y a bel & bien prévue une traversée en bateau. Ma foi, à quelque chose malheur est bon: c’est bien plus amusant & original de traverser ainsi, sur l’eau. Et nettement plus rapide: le petit navire fonce à toute vitesse, fait une boucle serrée, nous dépose sur la jetée de Butler’s Wharf. J’en profite pour prendre quelques photos, selon des angles que je n’aurai sans doute plus jamais l’occasion d’apprécier.

C’est absolument ravi de cette petite mésaventure que je débarque sur la Butler’s Wharf Pier. Je vais explorer un moment le Design Museum, passionnant, puis poursuit par une sinueuse balade dans le quartier — Butler’s Wharf s’est incroyablement développé depuis la dernière fois que j’y avais été, c’est un émerveillement de tous les instants, pour l’amateur que je suis d’architecture contemporaine & de design. Tout est design, la moindre petite passerelle, les jardins entre les immeubles, les jetées, les bâtiments eux-mêmes — mélange subtil de nouveauté & de rénovation; il y en a presque trop, je ne sais plus où donner des yeux. Un orgasme visuel!

Et encore, tout n’est pas encore tout à fait terminé: le quartier s’achève par un bloc, très ancien & très abîmé, qui est actuellement en cours de réhabilitation, puis par deux colossaux docks, des masses verticales de brique jaune faisant un peu penser à la voisine centrale électrique de Sir George Gilbert Scott qui abrite de nos jours la Tate Modern. Au-delà, plus d’extension possible: des petits pavillons, et derrière, des immeubles des années 1970. Quelle évolution, en tout cas! J’ai suivi quinze ans durant la transformation, mutation, renaissance de ce quartier auparavant à l’abandon.

J’ai eu de la chance, de le découvrir lors du tout début des travaux, alors qu’à l’époque je me promenais encore assez peu en dehors du centre. Je n’étais pas encore aussi porté sur l’architecture industrielle & sur le design. Le hasard voulu pourtant qu’un jour, poussé par la curiosité, j’avais traversé Tower Bridge et m’étais donc retrouvé à descendre dans Butler’s Wharf. Seuls les quelques bâtiments immédiatement en dessous du pilier gauche avaient déjà été achevés. Tout le reste n’était encore que friches, des budleias perçaient dans toutes les façades, d’immenses étaies retenaient des façades évidées, des herbes folles couraient partout, les quais étaient partiellement effondrés dans la Tamise. Pourtant, il s’agissait d’un abandon qui semblait vibrer, en l’attente du futur: quelques panneaux, ici ou là, annonçaient déjà les prochaines transformations… Aujourd’hui, tout est incroyablement neuf, rénové, bichonné, formidablement « conranisé », si j’ose dire… (Hum, je n’ose imaginer les loyers dans le quartier…)

Tiens, encore des travaux: dans l’angle du portail arrière de New Concordia Wharf. Un colossal pied sculpté, blanc puis briques, ça a l’air immense: une cheminée, je suppose.

Je déambule dans le quartier le nez en l’air, admiratif. De temps en temps passe un ou deux adolescents, en pleine course à pied, les épaules musclées largement découvertes par leur débardeur. Fraîches apparitions qui pimentent agréablement la qualité esthétique du moment.

Au hasard de mes errances, je retrouve avec grand plaisir un pub où j’avais déjà déjeuné une fois, avec Thierry Sportouche & Olivier, en fin de séjour. The Dean Swift. Il est midi, l’heure d’une roborative steak and Guiness pie. Ah, et puis une demi-pinte de Strongbow: je ne me lasse pas de ce cidre anglais!

(à suivre)

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