#1043

Jausiers. Promenade de St Ours. Le sentier louvoie gentiment sans trop grimper, entre les torrents (bruit de cheval au galop), les grandes herbes ondoyantes (entre or et sinople), les bouquets d’ail de Sibérie (étoiles d’un rose échevelé sur tiges charnues) et les coulées d’ardoise (tarots minéraux répandus sur notre passage). Des nuages heurtent les sommets, s’effilochent lentement, moussent et glissent, occultant les ardeurs du soleil. Au début de la forêt, sous les sapins et les épinettes, les prêles tissent un vert nuage au ras du sol, fendus par un étroit ruisselet. Un peu plus loin, ces plantes silicieuses à la préhistorique rugosité cèdent la place à des graminées dont les fragiles têtes dansantes tranchent d’un blanc spectral sur l’acidité verte. Les pommes de pin roulent sous le pas.

Au retour, dans l’épicerie du village, l’âme mercantile nous fait glousser nerveusement: les chips sont « familialement bonnes » et les bougies « à la cire naturelle » épousent la forme d’une marmotte pour des sommes improbables… Tout est prétexte à « goût d’authentique » et « saveurs d’autrefois ». Lou commerçou n’a jamais peur du ridicule.

#1042

Jausiers. Dans le cercle des montagnes, le regard perd un tantinet le sens des proportions. Seules les maisons, toutes menues en bas, blotties dans la verdure, permettent de réaliser l’immensité de l’Auguste Personnage qui, balayant tout le flanc montagneux de sa traîne brumeuse, avance à pas majestueux dans le ciel. Son visage se perd au sein des nuées mais ses épaules et le mouvement de son corps se distinguent aisément, au déplacement de sa cape de blanche pluie. Un dieu passe.

#1041

Jausiers. Basses-Alpes seulement de nom. Le citadin que je suis redécouvre chaque fois la montagne avec un peu d’émerveillement. Pique-nique en altitude au bord d’un torrent, paradisiqaque. Une cascade, une foumilière d’aiguilles de pin, une petit île de galets, le vaste tapis de la prairie. Les sapins qui descendent jusqu’au bord de notre alpage sont d’une douceur de peluche, les aiguilles si vertes et si douces: ce sont des épinettes, m’apprend mon guide (presque) indigène. Le lendemain, promenade de l’autre côté de la frontière. Bien nommé Piémont, où la montagne s’interrompt soudain pour laisser place à la plaine. Cité de Cuneo, j’emplis mes yeux et mes poumons d’une ville que je ne connaissais pas, toute de voûtes ombragées, d’églises romanes au portail baroque, de façades isabelle et de murs roses. Une librairie: en Italie aussi, ils ont des « hardcovers ». Bon sang, somme-nous donc le seul pays assez sot pour ne pas publier de ces beaux ouvrages reliés « en dur »? Quelle tristesse. J’avais déjà constaté tant aux Pays-Bas qu’en Catalogne que les « Hardcovers » existent là-bas aussi. Quelle absurdité culturelle fit que les éditeurs français ne lancèrent jamais ce format?

#1040

Lambesc. Tous volets fermés, la grande maison provençale reste à une température presque raisonnable. Installé dans le salon, assis sur une chaise en métal de Mallet-Stevens, je tape sur mon tout nouvel ordi portable, en profitant tout de même d’un peu de lumière naturelle — à l’autre bout de la pièce, un carré de jour jette sur le carreau des reflets blancs qu’une rangée de bouteilles en verre bleu teinte légèrement. Ce seul aperçu de l’extérieur me sauvegarde de la claustrophobie estivale. Et puis, tout de même, le matin presque jusqu’à midi, et le soir après que le soleil ait plongé derrière les collines nous pouvons de nouveau profiter de la vaste terrasse, respirer, guetter un gecko sur le mur ou admirer les effets des nuages avec le coucher. Des orages grondent, s’éloignent sans déverser une goutte.

#1039

Back home. Il fait délicieusement frais, fort heureusement, alors que je craignais de revenir dans une fournaise où il est difficile de travailler. Sans accès à une connexion, au coeur de la Provence puis haut perché dans les Basses-Alpes, j’ai cependant rédigé quelques entrées de blogue durant cette « deuxième jambe » (anglicisme) de mes déplacements estivaux. Je les posterai jour après jour, je pense.