#900

Beaucoup de travail et — paradoxalement? — pas mal de flemme aussi, ces derniers jours. Ce dernier élément faisant qu’en dehors de mon boulot de révision de traduction (deux Swann pour Folio-SF), je n’ai guère envie que de papilloner dans des livres (l’ample River of Gods de Ian McDonald, grande SF contemporaine ; le délicieux Case for Three Detectives de Leo Bruce, hommage habile à Poirot, Lord Peter et au Père Brown, datant de 1936 ; le distrayant Stormcaller de Tom Lloyd, gros pavé de BCF en lecture pour un éditeur — il ne sort en GB qu’en mars — et dont je me surprend à apprécier le mélange bien équilibré de rudesse et de bonté, dans des décors moins clichés que d’ordinaire). Enfin, j’avance tout de même sur quelques textes pour la « Bibliothèque rouge »: plaisir de porter comme à petits coups de pinceau des touches nouvelles dans les bio d’Hercule Poirot et de Nero Wolfe en cours de rédaction. D’où mes récits de pérégrinations lutéciennes au point mort — provisoirement.

Bientôt Noël, à l’instant fêté avec mes colocs. Du succulent thé de Noël de chez Mariages frères (à la saveur proche des Chaï indiens, en fait) et un gros bouquin sur le jazz. Lu le cadeau d’une autre: Première année sur la Terre, très grand, très beau et très « fauve » album jeunesse d’Alain Serres et Zaü. Citations (la première nuit et après l’orage):

« La clarté du jour s’est blottie dans un trou silencieux du ciel, c’est la Lune. »

« Une fumée tiède monte du sol ; ça sent la terre qui proteste et le ciel qui s’excuse. »

#899

Interruption de travelogue pour cause de boulot et de nouveau déplacement à Paris. En attendant, après les louanges de la colonisation et l’interdiction pour les particuliers de vendre dans des « vide-greniers » plus de deux fois par an, une nouvelle loi scélérate est en train de passer… Il va devenir illégal de se faire des copies depuis un CD, même pour usage personnel, genre se faire une compil ou réaliser une K7 pour écouter dans la bagnole — incroyable le génie de ces gens pour couler des chappes de plomb un peu partout. Une pétition se signe ici.

Tiens, c’est aujourd’hui l’anniversaire de la loi de 1905 sur la séparation de l’église et de l’Etat.

#898

Beautiful, Paris (3)

Marathon d’expos: il semble y avoir à Paris des expositions d’art moderne en rangs toujours plus nombreux, qui me passionnent et que j’essaye, en profitant de mes régulières montées à la capitale, de ne pas trop manquer, car la plupart du temps il s’agit d’occasions uniques de voir de mes propres yeux les oeuvres originales plutôt que des reproductions. Et l’offset étant ce qu’elle est — à savoir, l’un des nombreux exemples de l’imposition monopolistique par le jeu capitaliste d’une technologie qui n’était pas à la base la meilleure que l’on puisse proposer (tout comme les cassettes VHS en vidéo ou Windows en informatique) — les repros ne sont que trop rarement fidèles à l’oeuvre, et toujours inférieures en matière, lumière et vibrations — en émotions! En cela, l’exposition sur Klimt et ses contemporains m’a semblé exemplaire: les ors et les aplats de Klimt sont incomparablement plus vivants, plus puissants, que toutes les reproductions que j’ai jamais vues.

Nous commençâmes cependant par un art et une culture qui me tient à coeur depuis une poignée d’année: la Russie. Présentée à Orsay, une sélection fascinante de grandes oeuvres de la fin XIXe-début XXe, certainement jamais sorties auparavant des musées de Moscou et Saint-Pétersbourg. Je lis beaucoup sur la Russie, depuis que j’ai eu l’idée saugrenue de construire une uchronie russifiée. L’art récent de ce grand pays m’a particulièrement passionné, dans sa redécouverte de ses propres racines traditionnelles (icônes, artisanat, architecture en bois) aussi bien que dans l’influence qu’il a bien voulu prendre de l’art européen, puis de son influence en retour sur la France (via les exilés, en particulier). Pour le Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux, j’avais pris un grand plaisir à distiller un tout petit peu de mon savoir tout neuf sur le sujet, par le biais d’un article sur Ivan Bilibine. Jugez alors de mon plaisir à découvrir « en vrai » les minutieuses peintures de cet illustrateur!

Dans le labyrinthe d’Orsay, nous n’avions pas vu tout de suite l’entrée principale de l’expo, montâmes donc directement à la section des illustrations — bien nous en pris: trois heure de plongée émerveillée dans un univers magique et folklorique, le plus souvent d’une saisissante modernité encore aujourd’hui. Et puis, quel plaisir de voir pour une fois l’illustration considérée au même niveau que les arts académiques et reconnus de la peinture et de la sculpture.

#897

Beautiful, Paris (2)

Notre dernier repas fut également bien parisien: une salle aux soubassements noirs et aux murs couverts de miroirs, aux alentours des Champs-Elysées — non loin d’un salon de coiffure ultra-chic où, sales mômes pouffant, nous admirâmes le cuir chevelu épars d’une vieille bourgeoise. Plats bien parisiens, clientèle bien parisienne, en particulier cet évident habitué, vieil excentrique en cape et bottes pointues, qui s’installa la lippe atrabilaire non loins de nous, en compagnie de son minuscule toutou. On aurait dit le frère ermite urbain de Jean Topard, épaules courbées sous le poids du monde, solitude hautaine et douloureuse.

Importants, les repas, afin de ponctuer de saveurs le confort dilettante d’une flânerie lutécienne. Le plus esthétiquement satisfaisant fut sans doute celui pris à la « Cantine russe », juste à côté de la Fondation Mona Bismarck. Il y avait comme une sorte de suprême élégance à découvrir un restaurant russe sur notre chemin juste au moment du repas, savourer un borsch après avoir passé la journée précédente à écarquiller mirettes devant Golovine, Répine, Bilibine, Kouindji ou Vroubel. Le réel s’esthétise tout seul, parfois: serendipity.

#896

Beautiful, Paris (1)

Cela a commencé par un bistro bien parisien, les vitres ourlées de givre, le plaisant serveur en gilet noir, l’art-déco fanné tout en orange et brun. Raconter un voyage, si bref soit-il, cela ne devrait-il pas être aisé? Un point de départ, un trajet linéaire, une arrivée. Mais rien n’est simple, tout se complique, pour citer Sempé: les souvenirs flous, les points saillants du plaisir et de la flânerie, les moments de fatigue, l’étouffement des trajets en métro, l’ennui d ‘une rencontre engoncée avec un type qu’on n’aime pas, le bonheur au contraire de se trouver avec ceux qu’on aime, des tableaux, tant de tableaux, le béton calme du Palais de Tokyo, les feuilles rouges et jaunes craquant sur le sol, l’eau brillante du canal, la respiration d’une marche, le froid cinglant, tout se mêle et quelques jours après, comment raconter?

Alors commencer par le premier repas, juste en arrivant gare de Lyon. Ligne 1 direction les Tuileries puis le choix un peu au hasard d’une carte où le mot « goulash » me met l’eau à la bouche. Comme un avant-goût de l’exposition qu’on l’on va voir, sur les Russes. Une potée rouge et odorante, au fumet de vacances. Au-dehors, mon cousin Melvil ne frissonne même pas, en dépit du froid hivernal. Il est nu sur tous les murs de la capitale, pour l’affiche de son dernier film.