#641

Slippery when wet

Chic: de la fraîcheur. Et la pluie, le ciel tourmenté, les trous de bleu entre les nuages, le ciel immense depuis les fenêtres de chez Rafu, la rumeur apaisée de la ville & les tuiles brillantes. Les avantages de l’automne en plein été.

Bouclé ces deux derniers jours le Panorama, ouf. Quel boulot de fou. Et cinq ou six mois de travail intensif qui s’achèvent, ça me fait « tout drôle », après tant d’années à rêver de ce bouquin, et tant de temps à le concevoir/écrire/réaliser. J’ai hâte de le voir, maintenant! Livraison vers le 10 septembre, en librairies vers le 20: le premier ouvrage de ma maison d’édition, oui, pour de vrai. Émotion.

#640

La fée de Chelsea (4 et fin)

Après des années de persuasion, Howell arracha à Rossetti l’accord d’ouvrir la tombe de Lizzie afin d’en retirer le recueil inédit de ses poèmes. Ce triste forfait fut réalisé durant une nuit humide d’automne, le 5 octobre 1869. À la lumière d’un grand bûcher, le cercueil fut extrait de terre et ouvert, et les témoins découvrir que les cheveux d’Elizabeth Siddal étaient toujours aussi glorieusement dorés, mais considérablement plus longs que de son vivant. Les poèmes furent récupérés et rapidement publiés — sans grand succès. Entre-temps, afin de ne pas assister à cette terrible dégradation, Rossetti était partit se retirer en Écosse, où il commença à boire l’affreux mélange d’opium et de whisky qui éteint définitivement son génie et mit une fin prématurée à son existence (il décéda en 1882). Peu de temps après l’ouverture de la tombe de Lizzie, une légende commença à courir dans les villages haut perchés de Highgate et Hampstead : le fantôme d’une jeune femme s’était mis à hanter les lieux. De nos jours encore, Highgate conserve la réputation d’être le cimetière le plus hanté de Londres, et une affaire de poltergeist défraya la chronique en 1978.

Charles Augustus Howell ne survécut qu’une poignée d’années à son ancien client, Dante Gabriel Rossetti. Un matin de 1890, son cadavre fut découvert dans le caniveau, devant un pub de Chelsea. Sa gorge avait été tranchée et une pièce d’or glissée entre ses dents. Son meurtrier ne fut jamais découvert — de fait, il ne fut pas réellement recherché : si grand fut le soulagement de la bonne société d’apprendre que le funeste individu avait enfin trouvé la mort, que Scotland Yard fut persuadé de ne pas faire preuve de trop de zèle dans la recherche d’un coupable.

L’affaire ne cessa pas là, cependant, puisqu’elle trouva à s’incarner de manière littéraire : en avril 1904, Arthur Conan Doyle publia dans The Strand une enquête de Sherlock Holmes intitulée « The Adventure of Charles Augustus Milverton » (nouvelle incluse dans le recueil Le Retour de Sherlock Holmes). Dans cette histoire, que les spécialistes datent de 1899, Holmes et Watson se trouvent convoqués à Hampstead (le village au-dessus d’Highgate), chez un célèbre maître-chanteur, Charles Augustus Milverton, qui veut employer le grand détective. Non seulement Holmes refuse-t-il ses services au crapuleux Milverton, mais encore finit-il par assister à son assassinat par une belle dame éplorée, en empêchant Watson d’intervenir. Le lendemain matin, lorsque l’inspecteur Lestrade vient voir Holmes pour lui demander de l’aider dans l’enquête sur le meurtre de Charles Augustus Milverton, Holmes refuse en expliquant qu’il s’agissait d’une mort méritée.

Quant à Elizabeth Siddal, une partie de son oeuvre fit l’objet d’un don au musée Tate Britain de Londres (spécialisé dans l’art du XIXe siècle), en 1984, et une rétrospective organisée en 1991 à la galerie Ruskin de Sheffield acheva de remettre en pleine lumière le talent de celle qui ne fut pas seulement l’une des fées du Préraphaélisme, mais aussi l’une de ses artistes.

#639

La fée de Chelsea (3)

En 1860, alors que le colérique Ruskin lui avait retiré son patronage et qu’elle était de nouveau malade, Lizzie épousa enfin Dante Gabriel Rossetti et s’installa avec lui à Londres, dans le quartier de Chelsea, qu’ils contribuèrent grandement à mettre à la mode. Ils vécurent dans une grande maison en brique au bord de la Tamise, dans une ambiance bohème, en compagnie du poète Algernon Swinburne, du romancier George Meredith, de Michael, le frère malade de Rossetti (qui en général payait les factures), et de toute une ménagerie d’animaux exotiques, tatous, wombats ou paons. Leurs voisins étaient l’historien Thomas Carlyle et le poète Leigh Hunt, leurs visiteurs avaient pour nom Browning, Dodgson, Whistler ou Wilde. On raconte même que c’est en découvrant un petit rongeur endormi dans la soupière de Rossetti, que Lewis Carroll conçu le fameux épisode du loir dans la théière du Chapelier fou, dans Alice au pays des merveilles.

Lizzie continua à peindre des aquarelles d’inspiration romantique et médiévale, aida à la décoration de la Red House de William Morris et collabora à des illustration de Georgiana Burne-Jones. Hélas, elle accoucha en 1861 d’une enfant mort-née et sombra aussitôt dans une dépression post-natale. Elle commença à prendre du laudanum (une teinture d’opium). Dans le même temps, Rossetti la trompait avec d’autres femmes. Un mois plus tard, l’autre modèle favori des Préraphaélite, Jane Morris, donna naissance à une petite fille en bonne santé, ce qui provoqua une nouvelle aggravation de la dépression de Lizzie. En 1862, alors qu’elle attendait un nouveau bébé et que Rossetti se trouvait chez sa vieille maîtresse, Fanny Cornforth, Elizabeth Siddal prit une dose beaucoup trop importante de son médicament habituel. Elle mourut le lendemain. Accident ou suicide ? Hunt détruisit-il un mot d’adieu, ainsi qu’on le prétendit parfois, ou bien Lizzie ne fut-elle que l’une des très nombreuses victimes des incertitudes du laudanum ?

Le corps de Lizzie fut inhumé au cimetière d’Highgate, au-dessus de Londres. De nombreuses personnalités y reposent, parmi lesquelles Karl Marx.

Dante Gabriel Rossetti, fou de douleur et de remord, plaça dans le cercueil de Lizzie l’unique manuscrit du recueil de poèmes qu’il venait d’achever. Il s’occupa ensuite de réunir les tableaux de Lizzie, et de photographier ses dessins et croquis, afin qu’ils ne se perdent pas. Pour autant, il n’avait plus la santé nécessaire pour promouvoir l’art de sa bien-aimée, et tandis que sa propre carrière entamait un irréversible déclin, et qu’il commençait lui aussi à prendre du laudanum, le nom d’Elizabeth Eleanor Siddal devint synonyme de muse tragique mais l’on oublia qu’elle avait été, aussi, une artiste-peintre de talent.

Rossetti fut alors forcé de prendre comme agent un individu sans scrupules, nommé Charles Augustus Howell, qu’il s’il affichait la profession de représentant artistique tirait en fait le principal de ses revenus de ses activités de maître-chanteur. C’est ainsi qu’il s’occupait aussi des affaires de Ruskin et de Swinburne, et profitait des relations de ceux-ci pour extorquer l’argent de ses chantages à une bonne partie de la bonne société londonienne.

(à suivre)

#638

La fée de Chelsea (2)

Rossetti et Siddal devinrent rapidement amants et, en 1854, lors d’un voyage à Hastings, elle eut l’occasion de se rendre aux domaine de Scalands, où résidait une autre jeune artiste, Barbara Bodichon. Là, Lizzie posa de profil avec des lys dans les cheveux, pour Dante Gabriel Rossetti, Barbara Bodichon et Anna Mary Howitt, une autre jeune femme aux aspirations artistiques. Une série de croquis témoignent encore de nos jours de cette séance de dessin.

Il n’était pas alors aisé pour des femmes de faire profession artistique : soit qu’elles dussent se débrouiller sans aucune aide, comme Anna Blunden et Elizabeth Siddal, soit qu’au contraire elles aient à affronter la réprobation familiale, comme Marie Spartali Stillman et Evelyn De Morgan. Ce n’est que peu à peu, en avançant vers la fin du siècle, que les femmes commencèrent à pouvoir accéder à une éducation supérieure et à des activités artistiques. Ainsi Kate Bunce et Eleanor Fortescue Brickdale bénéficièrent-elles du support de leur famille et de la libération des mœurs. Il n’exista pas à proprement parler une « sororité préraphaélite », mais Holman Hunt fini par reconnaître pleinement, en 1905, l’importance de l’apport féminin au mouvement préraphaélite.

En attendant, les frères Rossetti, Dante Gabriel et William Michael, ne se montraient pas insensibles aux aspirations de leurs contemporaines, et ils finirent même par faire un peu changer d’avis John Ruskin, le grand patron des arts, pourtant fort réticent quant à l’idée de femmes peintres. En 1855, Lizzie obtint son patronage et put ainsi voyager à Paris, puis à Nice où elle se rendit afin d’un peu restaurer sa santé fragile.

Sa première exposition officielle fut au sein du salon préraphaélite de Russell Place, en 1857, et l’une de ses aquarelles fut même incluse dans une exposition d’art britannique qui tourna aux Etats-Unis. En 1857-58 revint à Sheffield, où elle suivit des cours dans une école d’art, puis à Matlock dans le Derbyshire. Cependant, elle posait toujours pour les artistes de la mouvance préraphaélites, et sa longue silhouette blonde illumine de nombreux tableaux de cette époque.

(à suivre)

#637

L’orage gronde, la pluie crépite, le travail presse, et je ne vais guère avoir le temps de blogguer aujourd’hui et demain. Alors, en lieu et place, une belle légende — réelle.

La fée de Chelsea (1)

Née à Londres le 25 juillet 1829, Elizabeth Eleanor Siddal était la fille d’un simple coutelier de Sheffield. Aucun détail n’est connu sur son enfance, mais l’on sait qu’à l’âge de vingt ans Siddal travaillait comme couturière, et confectionnait des robes. Le jeune peintre Walter Deverell remarqua sa beauté et sut convaincre sa mère qu’elle pose comme modèle. « Lizzie, ainsi qu’elle était appelée, est la grande femme aux longs cheveux blonds et lisses qui est assise et dors, rêve ou peigne ses mèches dans tant des premiers dessins de Rossetti. » (Terri Windling)

En ce milieu du XIXe siècle, un groupe de sept jeunes artistes eux-mêmes âgés d’à peine la vingtaine, venait de former un mouvement qui commençait à faire scandale dans les cénacles bien pensants de l’art officiel. AU Royaume-Uni comme partout ailleurs en Europe, les canons de la peinture se trouvaient régis de sévère manière par une série de règles, de formules et d’usages pré-établis, des « formules académiques » qui définissaient ce qu’il convenait de peindre ou non, et de la façon de le faire. Et comme en France les membres de l’école de Barbizon, ou en Russie les Itinérants, ces jeunes gens se mirent à peindre sur le motif (c’est-à-dire, directement d’après nature), à bousculer l’establishment et à redécouvrir d’anciennes techniques picturales. Dante Gabriel Rossetti, William Holman Hunt et John Millais formaient le noyau dur de ce groupe d’amis, qui se baptisèrent « The Pre-Raphaelite Brotherhood » (la « fraternité préraphaélite »). Leurs oeuvres étaient signées des initiales PRB, et leur art essentiellement inspiré par la peinture ancienne d’Italie et de Flandres : l’art d’avant Raphaël. Avec des thématiques romantiques et légendaires, emplies d’une imagerie médiévale : fées, anges, saints, chevaliers et belles dames.

Elizabeth Siddal commença à poser pour Walter Deverell, puis pour ses amis Holman Hunt et Millais, avant que sa beauté tranquille attire l’attention de Rossetti. Mais sous le physique d’une jeune femme calme se cachait une volonté de fer et Rossetti, n’étant pas insensible aux capacités artistiques des femmes, contrairement à la majeure partie de ses contemporains, répondit aux aspirations picturale de Lizzie en lui donnant quelques cours de dessin à partir de 1952. D’abord naïf et maladroit, le style de Lizzie Siddal prit rapidement de l’assurance et ses croquis de 1854 (exposés de nos jours à l’Asmolean Museum d’Oxford) témoignent de son talent. Hélas, ils témoignent également de son manque de moyens financiers : il s’agit de dessins de petite taille, tout comme ses tableaux suivants.

Lizzie était une jeune femme de santé instable, peut-être anorexique, en tout cas à la fois intense et dépressive, souvent malade. Tout le monde ne compatissait pourtant pas à sa fragilité et, en 1852, Millais la fit poser durant plusieurs heures, toute habillée, dans une baignoire pleine d’eau froide. Le tableau qui en résulta est l’un des indiscutables chefs-d’oeuvre du Préraphaélisme, « Ophelia », mais Lizzie tomba gravement malade suite à cette épreuve. À la même époque, Christina Rossetti, soeur de Dante Gabriel, rédigea une ode à la beauté de Lizzie, « In An Artist’s Studio », où elle la compare à un saint ou un ange, claire comme une lune et joyeuse comme la lumière.

(à suivre)