#582

Lectures, lectures? Tant de livres, tout le temps. L’amusant Félidés de Akif Pirinçci — pas une faute de frappe, non, mais bien le nom d’un écrivain turquo-allemand, auteur d’un étrange polar très noir mais très décalé, puisque l’enquêteur est un… chat!

Dans le genre polar étrange, aussi: Journal d’un ange de Pierre Corbucci. En Série Noire, une amusante et captivante enquête sur la Terre comme au Ciel (mais surtout Là-Haut), sur d’inexplicables disparitions d’anges gardiens. Un Ciel où Grand Hall d’accueil des morts a été décoré par Vinci et Michel-Ange, où le système éducatif réformé par Socrate, et où gronde un scandale immobilier: les terrains du Purgatoire, à l’abandon, doivent être bientôt revendus aux Enfers! Eriel, l’ange inquisiteur chargé de l’affaire, a le cynisme nonchalant d’un Sam Spade et tout ce court roman se lit comme l’hybride aussi étonnant que réussit d’un roman noir hard boiled et d’un « monde secondaire » de fantasy d’inspiration chrétienne

Pas étrange du tout, bien au contraire, un polar terriblement anglais: Hide My Eyes de Margery Allingham, je ne sais plus où j’avais lu qu’il s’agit d’un classique du genre. Sans doute! Datant de 1958, il s’agit d’une enquête policière à Londres, faisant se croiser un important casting de personnes très attachants, minutieusement agités, croqués, brossés & habités — remarquable, vraiment. Avec des crimes captivants & inquiétants, un tueur inhabituel & une plume faussement tranquille. Pas terminé de le lire, je savoure.

Relu La Bibliothèque de Villers, de Benoît Peeters. Un ami, spécialiste de Schuiten, me l’avait prêté il y a des années de cela. Une novella, d’ailleurs, plutôt qu’un roman, que j’ai trouvé il y a peu rééditée en poche tout joli (sous couverture de Schuiten, bien sûr) chez Labor. Du pur Peeters, obscur & énigmatique à souhait, parfaitement dans la lignée de ses « Cités Obscures », justement. Suit dans cette édition un essai sur Agatha Christie — pas encore lu.

Science-fiction, tout de même: A Woman of the Iron People d’Eleanor Arnason. SF ethnologique à la Le Guin — mais en mieux, finalement, mais si, j’ose le dire. Et en fantasy, The Knight de Gene Wolfe — mais je vous recopierai ici mes fiches de lecture.

Et un peu de philo: La Prose au monde de Merleau-Ponty. Et des nouvelles, plein. Par exemple, des recueils de l’écrivain serbe Zoran Zivcovik (quelque part entre merveilleux, SF & Borgès). Ou toujours L’éléphant s’évapore de Murakami, dont je goûte à petites doses la suave étrangeté, l’amour du rien, du vide, du quotidien qui dérape, mais à peine. Des territoires de l’inquiétude qui souvent, paradoxalement, sont emplis de lumière.

#581

Fichu Larcenet! Il m’a presque fait chialer, avec Le Combat ordinaire tome 2!

Mince, qu’il est fort ce mec, qu’il est loin le gentil amuseur un peu bêbête de ses débuts dans Fluide Glacial… Quand je pense que mon ex-boss, cet adorable con à la cervelle lessivée par Hollywood, avait trouvé que le premier tome était « chiant » parce qu’il ne s’y passait rien, ah misère! Alors que Le Combat ordinaire est d’une force, d’une ebauté, d’une humanité, d’une subtilité… Oui, ce doit surtout être ce dernier point qui posait problème, bien sûr. Quant au dessin de Larcenet, il a pris lui aussi une belle force, une maturité formidable.

Enfin: bouleversant.

#580

St Etienne-Lyon

Sous un pont au béton dilapidé, un écureuil géant somnole entre deux voies. Un écureuil? Le deuxième regard me révèle plutôt une machine, d’un jaune vif taché de rouille, accroupi entre les voies dans cette position que les chats affectionnent & qu’Olivier a dénommé un « goldorak » (rapport à la configuration soucoupe du robot). Devant moi, un petit môme s’exclame: « Oh maman, un kangourou! ».

#579

Lyon-St Etienne

Huit minutes. Huit minutes que le train a quitté la gare & déjà Lyon n’est plus qu’une toute petite ville nichée au creux d’une vallée, sous ses collines, là-bas derrière les arbres. Les herbes folles couvrent le bas-côté, je sais que nous sommes en fait à l’orée d’une zone industrielle mais là, à cet instant, dans l’illusion d’optique procurée par cette courbe des voies, des buissons se couvrent de fleurs blanches, de jeunes feuilles au vert encore si tendre qu’elles sont presque jaunes brillent au soleil. De Lyon je ne distingue plus que trois clochers, au-dessus de la mousse des cîmes: l’arondit gris & noir d’un clocheton bourgeois, la pointe de flêche jaunâtre d’une église & le triangle brun-rouille du Crayon. Les nuées blanches-azures glissent sur leur ventre plat, salit de grisaille. Le vert vibrant d’un bois tranche sur le château d’eau qui le domine, anthracite, trainées de suie sur nuages profonds.

Un femme raconte derrière moi sa vie au contrôleur, 42 euros depuis Bruxelles, elle est partie de la gare du Midi, elle venait de Cologne en Allemagne parce que son fils y habite, oui c’est une très jolie ville, mais j’y vais surtout pour voir mon fils vous comprenez, et vous vous êtes d’ici?

D’ici où? Nous ne sommes nulle part, une brume lumineuse s’effiloche dans le ciel, des trous bleus crient au beau temps. Un petit pont s’est effondré dans le fossé. Soudain, une longue file de voitures me cache le paysage: au deuxième étage? L’embouteillage immobile s’aligne sur le pont supérieur d’un autre train. Grises, noires, perles: qu’elles sont tristes, ces automobiles. Des boîtes en fer, luisantes, dérisoires.

#578

« Nuit et musique. Ce n’est que dans la nuit et la pénombre des forêts et des cavernes obscures que l’oreille, organe de la crainte, a pu se développer aussi abondamment qu’elle l’a fait, selon la façon de vivre de l’âge de la peur, c’est-à-dire la plus longue époque humaine qu’il y ait eu: lorsqu’il fait clair, l’oreille est beaucoup moins nécessaire. De là le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre. »

Nietzsche, Aurore.