#557

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le samedi 3 avril:

Prétérition: je ne dirai pas que mon oncle m’a réveillé ce matin avec un thé infâme. Franchement, mais que fait la CRIRAD? Ce fichu « Lipton Yellow » tombe certainement sous le coup des législations anti-radioactivité. En revanche, l’album que Jean me fait découvrir adoucit singulièrement les moeurs — un mélange groovant de soul, jazz & rap (« RH Factor »).

Johnny m’a trouvé dans un bouquin des précisions sur la Rotonde de la Vilette: il s’agit de l’une des quatre barrières existant encore, de l’ancien Mur des fermiers-généraux (qui marquait une frontière fiscale). Et pas étonnant que je fus si séduit: c’est un bâtiment de Claude-Nicolas Ledoux! D’où cet aspect d’utopie classique qui m’avait séduit (NB: Ledoux fut notamment l’architecte de la Saline royale de Chaux, l’un des rares exemples d’utopie réellement construite).

Je reprends donc le même chemin que jeudi, afin à la fois d’à la fois approfondir ma vision de ce parcours (il me semble toujours bon de revenir sur des lieux de manière à une meilleure exploration, une appréhension un tant soit peu moins superficielle grâce à des heures & des humeurs différentes) & de mieux prendre le temps de regarder la Rotonde, ainsi que d’en explorer les séduisants environs. Un parcours qui semble retracer une certaine forme de désintégration urbaine: depuis Marcadet-Poissonniers jusqu’à la place Stalingrad en passant par Barbès, le marcheur effectue une coupe en biais des strates de la paupérisation. Population mêlée des alentours de la rue Ordener & immeubles classiquement parisiens, mais déjà une forte présence « issue de l’émigration », comme diraient les journalistes en faisant usage d’une de ces belles tournures hypocrites dont ils ont le secret.

Puis la descente vers Barbès, confusion populaire & immeubles bas, les étals des épiceries arabes, les bazars aux vitrines opaques à force d’amoncellement d’objets dérisoires, les vendeurs de cartes téléphoniques prépayées en direction du Maghreb ou de l’Afrique noire, les petites boutiques d’autrefois survivant encore derrières des devantures frileuses, les ruptures vertes de quelques squares & une foule bigarrée, le petit peuple des gens ordinaires.

Enfin, entre les deux emprises ferroviaires du Nord et de l’Est, tout le long du boulevard de la Chapelle, la déréliction terminale d’immeubles rugueux, boîteux, borgnes si pas aveugles, des rideaux de fer couverts de tags déjà estompés, la descente périlleuse de gouttières crevées de rouille… C’est le dernier état de la pauvreté, des façades en lépre qui ne considèrent plus le métro aérien qu’avec le désespoir de bâtisses promises à une destruction prochaine. D’ailleurs, ici & là, déjà, des terrains vagues s’exhibent comme les dents creuses d’un quartier en cours d’effondrement, l’herbe folle & les ronces ayant commencé à remplacer une humanité précaire & basanée. Sur les barricades, un désordre d’affiches électorales appelle à voter pour les présidentielles — d’Algérie. Partout, de petits autocollant jaune fluo proclament un complot hospitalier contre les junkies sans défense, revendus à des laboratoires d’expérimentation illicite. Je songe aux bouquins de Roland C. Wagner: je pourrais croiser ici Kerl, Tem ou Ramirez. Des années durant, RCW a puisé à cette dureté urbaine la matière de son imaginaire, les balafres des graphitis & l’odeur des rues.

La Rotonde: si elle semble si pimpante, c’est qu’elle fut partiellement reconstruite dans les années 1960 & restaurée dans les années 1990. Je pousse un peu plus, sur les quais du canal de l’Ourcq. MK2 y a bâtit un beau cinéma, dont l’allure simple alliée au bâtiment de l’administration fluviale, à ses côtés, confèrent à ce bord d’eau une tranquille nonchalance, une grâce esthétique & bonne enfant. Quatre colonnes noires, près du mur de l’espace de la Rotonde, renforcent l’austérité palladienne de ce rêve de Ledoux.

Tournant les talons, j’emprunte les bords du canal St Martin, en mordant à belles dents dans un donner kebab (mon péché mignon). Halte sur un banc au ras de l’eau, pour écrire un peu, une scène qui me trottait en tête depuis hier. Il me faut ainsi alterner le pur regard, « I am a camera », avec une activité de création intellectuelle, afin d’essayer d’équilibrer en moi cette manière de pulsion vers le superficiel, l’observation du monde sans le pénétrer, sans le sentir ni le toucher, avec un apport me semble-t-il plus profond: raconter des histoires pour participer au monde & combattre la solitude. Mais une levée du vent me chasse devant ses ailes froides. Les fleurs roses & blanches des arbres tremblent doucement, la surface du canal se plisse comme une toile huileuse, d’un vert olive dans lequel se reflètent les teintes pastelles d’une série de devantures, au tournant du quai de Valmy. Son du printemps, les chants d’oiseaux trillent alentours. Un bref crachin me pousse vers un bistrot, halte chocolat chaud & fin de la rédaction de ma scène. À un olibrius grisonnant & marmonnant (« C’est de leur faute, de toute façon! » — un traumatisé des élections?) succèdent deux gros hommes en manteau noir, qui commandent steacks & lentilles. Une beurette rit aiguë. Les WC sont payants: vingt centimes!

Descente vers la Bastille par les jardins qui, au centre du boulevard Richard-Lenoir, remplacent le canalm devenu souterrain. Je n’aime jamais tant la nature que lorsqu’elle est à ce point maîtrsiée, tamisée, calculée, designée; ici comme au parc de Bercy, le paysagisme années 1990 se trouve à l’oeuvre, d’une élégance épurée qui m’est si familière que je sens y appartenir — comme un citoyen du début du XXe aurait pu se sentir « appartenir » à l’Art Nouveau ou, plus tard, dans les années 1920 ou 30, à l’Art Déco…

Crochet par le Marais, puis la Bastille: j’ai découvert dans un Time Out Book of Paris Walks que mon copain J.D. Brèque y avait proposé une promenade. Et originale avec ça, pas simplement un parcour mais la découverte d’un espace à part, comme je les aime: la « Promenade plantée ». Sur les arcades de l’ancien chemin de fer, le long de l’avenue Daumesnil, un chemin serpente à hauteur des 3e ou 4e étages. Entre les buissons fleuris & le buis taillé, avec des banc réguliers & d’occasionnelles passerelles en bois, la « promenade plantée » glisse, fluide, hors tumulte.

Presque jusque la Porte Dorée: la « petite ceinture », elle, n’a toujours pas été transformée de pareille manière — dommage, vraiment. L’arc de cercle du square Charles Péguy s’achève donc sur une grille blanche, en prévision de futurs aménagements verts.

Fonctionnariat: les musées ne sont pas comme les commerces, ils ferment tôt. je suis donc arrivé trop tardivement à la Porte Dorée pour pouvoir visiter l’expo Perret. Tant pis, je reviendrai. Faisant demi-tour, je reprends en partie la « promenade plantée », avant de bifurquer vers Nation. Ce sera l’occasion de voir une autre des barrières survivantes: les deux colonnes du Trône. Arrivé cette fois un peu trop tôt pour un rendez-vous, je pénètre dans un pub irlandais. Une mouette criaille dans le ciel gris: Paris-sur-Mer?

#556

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le vendredi 2 avril:

En sortant de l’immeuble de Jean, je tombe nez à nez avec une petite vieille toute de rose vêtue, qui me jette un regard suspicieux. Ou bien s’agit-il d’un regard…. coupable? Car la mémé fuschia brandit un immense tournevis, avec lequel je l’ai surprise en train de démonter l’interphone! Des scénarii de polar anglais me passent par la tête, à base de délinquance sénile.

Rendez-vous chez Gallimard, avec Seb Guillot, qui après que nous ayons été prendre un semblant de petit-déjeuner dans le bistrot non loin de l’auguste NRF, m’amène voir son bureau — un coin de la pièce qui sert pour les archives. Quoiqu’il en soit, la maison Gallimard en jette, avec son mélange de vieilles pierres & de design récent (panneaux de bois & plaques de verre dépoli) & bien que le tout fasse quelque peu labyrinthique, le résultat projette finalement assez bien cette impression d’un mélange de luxe feutré & de désordre savant qui va avec l’image NRF. L’alliance du bouquin poussièreux & de la moquette douce, un éclat intellectuel.

Rendez-vous ensuite avec mes parents, à Bercy: bises-bises, occasion de renouer avec un restau indien que j’avais découvert en compagnie d’Olivier & de faire visiter aux auteurs de mes jours ce parc de Bercy que j’aime tant. Les abandonnant ensuite, afin qu’ils regagnent leur gare, je traverse vers la BNF, admire les sablières, reluque amusé les grands temples abandonnés de l’industrie, en m’interrogeant sur leur avenir — ce sont de belles réussites architecturales, dans leur genre, qu’il serait certainement un peu dommage d’abattre: ce qui demeure encore du patrimoine industriel du XIXe mérite d’être conservé/réhabilité. Je flâne lentement avant de me rendre dans la librairie de San Francisco (un bouquiniste américain, rue Monsieur-le-Prince).

Moment d’écriture, assis au jardin des Tuileries. Murmure du bassin, crissement du sable, grincement métallique des chaises vertes. Le long toit d’Orsay passe d’un bleu métallique à un anthracite éteint, comme le ciel se grisaille & que le jour baisse un peu. La barre chocolatée de la Tour Montparnasse pointe juste à l’angle d’un des casques prussiens qui ferment les deux extrémités de la toiture du musée.

Passe un garçon grand, long, blond, serré dans une vareuse de cuir noir. Tout à l’heure, j’ai croisé trois garçons merveilleusement beaux, qui se tenaient assis dans une encoignure de la rue Bonaparte. Leur teint limpide, leurs moues boudeuses, les mèches sur les yeux, l’un cheveux d’un blond éteint, l’autre d’un châtain lumineux, le troisième d’un noir d’encre. Ce dernier sucotait un cure-dent. Tous jeunes & cet air mêlé d’innocence un peu hébétée & de dureté feinte, trois garçons à peine vus & cependant dévorés des yeux, si beaux, si douloureusement beaux. Frisson, j’ai un peu froid, spleen des photons déclinants. Le soleil fume dans le halo blanc des nuées, au-dessus d’un groupe de statues en marbre sale. Le zinc luit, les nuages se soulignent d’un vague rose chair, à peine griffé par la pointe dorée de l’obélisque.

#555

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le jeudi 1er avril:

Deux nuits que je dors terriblement mal. Sortit d’un cauchemar où je bossais dans une association culturelle en compagnie de quelques amis & où nous étions forcés par la direction d’écouter dans les hauts-parleurs le discours d’adieu au ministère de la culture de Jean-Jacques Ayagon… Je me lève encontonné, tête et jambes molles, mais le grand ciel est un réconfort, de l’autre côté des fenêtres. Je sors marcher, besoin d’une bonne dose de réalité urbaine pour me remettre les diées d’aplomb. Ruptures & sutures de la vie quotidienne avec l’architecture d’une ville, la présence du passé & la crasse de l’ordinaire, la poésie des étales de légume & la tristesse des logis précaires: toujours cette oscillement entre sensation d’éternité & fragilité passagère, comme une tension nécessaire à l’appréciation du spectacle urbain.

Trajectoire jusqu’à la rencontre d’un espace surprenant: la Rotonde de la Vilette. Un de ces événements topographiques qui font le plaisir & la personnalité d’une ville — son sel architectonique, si précieux. Posé au carrefour des droites miroitantes des deux canaux & des arcs ondulants du métro sur ses jambes épaisses, tel un temple, piliers carrés & coupole blonde. Les volées d’escaliers s’éparpillent, comme effarouchées par ce vide étonnant au sein de la densité parisienne.

Rendez-vous à l’agence Lora Fountain, longue discussion littéraire, puis rendez-vous encore, à la fontaine St Michel avec quelques amis. Sous le regard courrocé des deux griffons, un palmipède cancane & batifole. Déjeuner dans un antre italo-chinois à la déco décrépite mais au menu sympathique. Reste de la journée en compagnie de mon copain dessinateur Mowgli, bavardage-découverte, promenade de Jussieu à l’Odéon, pub sans cidre, librairies de bédé, exposition sur l’autoportrait au XXe siècle, au Musée du Luxembourg. Ne serait-ce que pour le Norman Rockwell, cette expo vaudrait le déplacement. Pas de commentaires, juste des tableaux en désordre apparent — un peu court comme muséographie, mais beaucoup de belles choses, certaines anecdotiques (crayonnés, griffonnages, photos), d’autres superbes (un Spillaert!).

#554

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le mercredi 31 mars:

Denoël, souvenir d’un digne bâtiment aux fastes typiquement parisiens, immense escalier & grands bureaux au sol de plancher grinçant. Ce n’est plus vraiment le cas: désormais, la maison Denoël loge dans l’une de ses ravissantes cours étroites, que bordent d’anciens ateliers, pimpants mais terriblement bas, tout petits, fenêtres noires sur façades blanches & beaucoup de verdure; au débouché du long porche, tel un tunnel sous poutres apparentes, s’alignent des arbres aux dimensions des lieux: nains, proprement taillés dans leurs petits pots. Les locaux eux-mêmes semblent bonsaïs, hallucinants d’exiguité, tout juste si je ne touche pas le plafond. Claustrophobes s’abstenir, d’autant qu’il n’y a aucune fenêtre dans le bureau au fond duquel se trouve Dumay. À droite de l’accueil, le visiteur se heurte d’abord à un petit vieux, cheveux blancs penchés sur un clavier d’ordinateur, puis quatre ou cinq tables ou bureaux couverts de paperasses & bouquins, un siège pivotant en skaï noir: le trône du chef Gilou.

Déjeuner non loin de la statue de Don Quichote, dans un resto indien. Sont-ce de véritables éléphants qui ont fourni leurs défenses pour la déco?

Quelques nams plus tard, je sors des entrailles lutéciennes à la Motte-Piquet-Grenelle; ça c’est Paris! Les arches de métal vert du métro aérien, les hautes façades couvertes de coquillages géants & de motifs en brique, les bulbes d’une église en Art Déco byzantin & au centre du square Dupleix, un kiosque en bois blanc, qui ne voit certainement plus de musiciens depuis fort longtemps. Le long cou de la vieille dame de fer domine le quartier. Oh, ce coin est presque « trop », on se croirait dans un tableau de Dufy. Et c’est étonnant comme venant pourtant dans cette ville de manière régulière et depuis fort longtemps (j’ai passé mon adolescence en région parisienne, après tout) je ne m’y sens toujours pas vraiment en terrain familier. Pire même, chaque fois que je vais à Paris, je ne peux m’empêcher de me dire, vaguement, grommellement mental, que flûte, pourquoi venir là alors que je pourrais me rendre à Londres? Je sais bien que ce n’est pas vraiment comparable, que je ne fais assurément pas les mêmes choses dans ces deux cités — & qu’hélas, cent fois hélas, je n’ai à Londres ni nombreux copains ni personne pouvant m’héberger… Enfin, Paris donc. Et les frères facétieux Calvo & Colin. Tous deux de noir vêtus, mais le Dave venu de son Marseille est légèrement basané, tandis que le Fab parisien est toujours de cette pâleur qui sied si bien à ses fictions romantiques & exhaltées. Il plaisante durant notre promenade, regrettant que les maladies pulmonaires d’antan soient passées de mode… Mais une phtisie ne l’empêcherait-elle pas d’écrire?

Promenade, ou plutôt, ce terme très parisien il me semble: flânerie.

Fab voulait nous emmener voir une architecture de Frank O. Gerhy, finalement ce fut Dave qui nous conduisit à un immeuble Art Nouveau signé Jules Lavirotte, une splendeur excentrique toute en boucles, nids d’abeilles, encorbellements fleuris, têtes de fougères & entrelacs cramés dans la céramique. Institut pour les dérangés mentaux? Forcément, les deux ânes sonnent — & on leur ouvre. Montant & descendant le chef d’oeuvre en péril (les fresques murales ne seront bientôt plus qu’un souvenir tant elles sont estompées & l’ascenseur n’est définitivement pas d’époque), nous trouvons à nous extasier sur les moulures de chibres jaillissant — belle ardeur décorative. À comparaison de ce palais du style nouille, les bâtiments voisins paraissent bien compassés, ternes, même cet immeuble de 1898 (le Lavirotte date de 1901) décoré d’étranges sortes d’amibes ou scolopendres…

Un grand cri, extase calvesque: le Dave part au trot dans la courbe d’une voie sans issue, & se dévoile à nos yeux ébahis d’autres courbes, celles d’un bâtiment non moins Art Nouveau que le précédent: la Société Théosophique de France (Salle Ardya). À peine Fab & moi avons-nous le temps d’esquisser un étonnement amusé à cette trouvaille, un véritable château érigé autrefois à la gloire des théories de cette très chère madame Blavatski, que notre Calvo favori a poursuivit toujours au trot, pour s’engouffrer dans la librairie, une discrète devanture presque cachée par la grande barrière en volutes forgées qui marque l’arrière du Lavirotte. Non, tout de même, ne nous dites pas que ce fou de Dave s’est pris d’une passion pour la théosophie? En bien si, bien entendu, ce cher frénétique sudiste, que nous retrouvons à compulser un énorme Isis révélé entre deux rayonnages de Krishnamurti & d’Annie Besant. Documentation professionnelle, bien sûr: son prochain roman chez J’ai Lu, La Nuit des labyrinthes, parle moultement des théosophes marseillais…

Après un peu d’alcool dans un très chic bistrot (dans le XVIe, forcément, qu’est-ce qui ne serait pas chic?), bises-bises, il est temps que je remonte dans le nord, pour mon rendez-vous avec mon tonton logeur.

À la station Pyramides, un voyageur consulte un guide des tarifs pour se rendre en Égypte. Soirée en resto japonais + pub irlandais. Plaisir d’une Longbow (cidre à la pression): au moins un petit goût de Londres. Dérive Paris by night, la cour carrée se sculpte dans la réglisse & le pain d’épice, la tour Eiffel scintille de nouveau, les ponts brillent sur le fleuve doux.