#418

Instant lucide (3)

(Parc Flaubert)

Déjeuner & promenade sur les hauteurs verdoyantes de la Saône, le ciel fut doux, le soleil à peine envahissant. On change (un peu) le casting & on recommence — presque.

Depuis une coulée de verdure à la grâce miraculeuse l’on accède au charme un peu désuet de ce jardin auquel on conservera le surnom de « Parc Flaubert » — au diable sa véritable désignation. Pelouses vertes, cognassiers du Japon & grands arbres apportent leur poésie à une terrasse quasi-romaine au-dessus des berges quasi-florentines. Ne manqueraient qu’une fontaine ou des cascatelles, pour faire aboutir cette illusion d’une Rome à la Croix-Rousse.

Perchés sur la margelle de l’autre coté des grilles, se devinent trois nudités masculines graciles. Sous le long bec emmanché d’un long cou d’une grue qui se dore au soleil, ces trois jeunes gens non pas de pierre mais bien de chair nous offrent, subreptices, une vision de torses imberbes, les auréoles brunes & jumelles sur des peaux encore blanches.

Entre deux arbres, un couple de baba s’alanguit sur la toile rêche du hamac qu’il a osé tendre. Non loin de là, dans la courbe d’une pelouse, des jeunes filles assises en ronde forment comme un parterre de fleurs.

Parfois, non: souvent, la beauté des autres me perce d’une flèche délicieuse.

#417

Eh bien, j’aurais donc été lecteur chez Denoël durant un an & neuf mois. Et ce fut plutôt agréable, comme expérience: être payé pour lire des bouquins — et généralement des bons bouquins, ou au moins des bouquins intéressants.

Ainsi par exemple, le dernier titre lu pour Gilles Dumay avant son départ. Nano, par John Marlow. Un étrange thriller, pas passionnant en tant que tel, mais passionnant pour la manière dont il tente d’affronter la « Singularité » qui est désormais le point d’achoppement de toute science-fiction — et qui pourrait sonner le glas de ce genre à moyen terme.

Résumé…

Alors que Mitchell Swain s’apprêtait à révéler au monde, dans une conférence de presse géante, quel nouveau plan révolutionnaire il avait pour l’humanité — il est tué.

Mitchell Swain était le grand patron de Microtron, « the » multinationale d’informatique. Un homme jeune, mince, visionnaire, qui avait su combiner sa maniaquerie de « geek » à la puissance du plus grand empire financier jamais construit.

Problème: personne chez Micrtron n’a la moindre idée de ce que Swain allait annoncer? Comment est-ce possible? Parce qu’il s’agissait d’un projet archi-secret — si secret, en fait, que seules deux personnes en connaissaient les tenants et les aboutissants. Outre Swain lui-même, l’inventeur de ce procédé révolutionnaire, John Marrek. Un véritable « geek », lui, pour le coup: vivant enfermé dans son labo sans quasiment le moindre contact avec le monde extérieur.

Et quel procédé? C’est ce que va rapidement découvrir, à ses dépends, la journaliste scientifique Jen Rayne. Et pour être révolutionnaire, aucun doute: le procédé est révolutionnaire.

Car il s’agit ni plus ni moins que le contrôle d’une nano-technologie qui fonctionne réellement. Ayant assisté sur son téléviseur à la mort en direct de son associé, John Marrek plit rapidement ses bagages — en fait, il glisse tout le contenu de son appartement/laboratoire dans une mallette jaune, au contenu… toujours vide! Il ne garde avec lui qu’une chose: un pistolet automatique et une provision de balles, chacune portant un label précis. Car ces balles, ce sont en fait des réserves de nano-robots actifs. Assembleurs (qui construisent des choses, par exemple un grand séquoia en quelques minutes), mais aussi désassembleurs — telle cette vague qui va dévorer tout le quartier où se tenait le labo de John, lorsque cerné par la police il va devoir tiré sur un flic afin de parvenir à s ‘échapper. En quelques minutes, il ne reste plus du quartier que de la terre nue et quelques bâtiments alentours qui finissent de s’effondrer, partiellement rongés.

S’ensuit une course-poursuite, entre John et Jen (cette dernière ayant retrouvé le scientifique juste au moment de son départ) d’une part, et les forces diverses des gouvernements terrestres (américain en premier) et des tireurs lancés par la personne qui est décidée à empêcher la nano-technologie d’éclore. La même mystérieuse personne qui a tiré sur Swain, à l’aide d’une technologie que même la brigade de protection d ‘élite de Microtron n’avait pas su dénicher.

Au terme de cette course contre la mort, John finira par révéler au monde (avec l’aide d’une partie du gouvernement américain, qui a réalisé que des éléments en son sein-même essayaient de les contre-carrer) le secret qu’il protège — et d’annoncer qu’il n’est pas question pour lui d’en faire cadeau ni à un gouvernement, ni à un organisme quelconque. La nano-technologie pourrait être le Paradis sur Terre — mais aussi l’Enfer définitif, la dictature la plus absolue imaginable. John préfère donc conserver le contrôle complet et personnel de cette technologie. Seul il est, seul il restera: c’est le seul moyen d’éviter que la nano-tech tombe entre des mains dangereuses.

Haletant et bien fichu, ce roman présente un grand nombre de naïvetés dans son intrigue (le fait que la journaliste trouve tout de suite la piste de John alors que l’ennemi pour sa part n’en avait même pas soupçonné l’existence, par exemple — sans parler du speech final, qui laisse l’avenir bouleversé du monde entre les mains d’un seul homme, John, qui pour animé de bonnes intentions qu’il est pourrait donc, si ce roman était un tant soit peu réaliste, devenir lui-même un super-dictateur). Mais ce n’est pas vraiment gênant. Pas plus que n’est gênant sa structure essentiellement linéaire, très simple. C’est un thriller et en tant que tel, il va droit au but, de manière efficace.

Ce qui en fait plus qu’un simple thriller, c’est qu’au lieu des clichés habituels il conduit sa route pour illustrer la venue d’un bouleversement majeur de l’humanité: la nano-technologie. Et en cela, Nano n’est pas seulement un thriller commercial, mais aussi (surtout?) un véritable roman de SF, visionnaire, ainsi qu’une sorte de pamphlet.

SF visionnaire, car très rares sont de nos jours les oeuvres de SF qui parviennent à voir un peu au-delà du « mur du futur » (ce que l’on nomme de plus en plus souvent la Singularité), cette barrière quasi-infranchissable à l’imagination du fait de l’accélération exponentielle de la technologie, et donc du bouleversement radical et difficile concevable du monde, dans un futur de plus en plus proche. Bien sûr, Marlow ne nous brosse pas le portrait de ce futur forcément inconnaissable, mais il en esquisse l’approche, la venue, d’une manière lucide et informée. Roman de SF, aussi, parce que la culture de l’auteur y plonge visiblement ses racines: citations de Clarke, de Vernor Vinge, de Heinlein, par exemple… Et comme l’intrigue typique de ce thriller ne suffit par à tout présenter du message de l’auteur, il a choisit d’y ajouter deux longs appendices — une postface brossant l’historique de la recherche scientifique allant vers la nano-tech, et un papier exposant la méthode qui permettrait selon lui de se prémunir du plus grand des risques de ladite nano-tech (l’emballement sauvage de la nano-tech qui risquerait de détruire la Terre en peu de temps). Un peu mégalo, cet auteur? Sans doute, puisqu’il déclare vouloir avertir l’humanité, carrément. Mais pourquoi pas? En fait, son message me semble si convainquant que la traduction/publication de ce roman me semblerait assez nécessaire, puisque son succès commercial remplit parfaitement le but que l’auteur s’est fixé: prévenir le grand public des changements majeurs et du danger colossal qui réside dans l’avenir nano-technologique. S’il s’agissait d’un essai, je dirai que Marlow est un illuminé. S’agissant d’un roman, je dirai plutôt qu’il est terriblement lucide.

#416

Instant lucide (2)

(vers minuit)

Une rosée nocturne luit sur l’herbe rase, tandis que tassés dans l’ombre épaisse les buissons se sont fait gnomes griffus, très affairés à téléphoner des instructions chuchotées à leurs complices (par le fil à linge, télégraphe à leur dimension dont les poteaux ponctuent le jardin). Alentour, les museaux camus des immeubles baignent muettement dans la lueur orange des réverbères. Une unique étoile brille sur ce quartier perdu, dominant de peu les arrêtes aiguës & les pentes obtus des toits de tuiles. Fine & longue, l’ombre rousse d’un chat file soudain d’un mur à l’autre, comme les graviers crissent dans l’allée sous un pas d’homme. Un klaxon nocturne aboie, bref, rauque, dans le lointain. Je n’ai plus froid, n’attend rien, ne demande rien, me contente d’être attentif — « placidité », ce doit être le terme que je cherchais.

#415

Instant lucide (1)

(vers 19h30)

Le charme un peu hautain des grands bâtiments de la fac, d’une aristocratie toute hausmanienne, se détache en une rectiligne dorée & éclatante sur le ciel fuligineux. Dans l’air immobile, de longs nuages blancs s’étirent en filaments, au ras du pont (barre sombre), tandis que tout le reste n’est que barbouillage de gris, du clair au foncé, indécis, sans une trace de ce soleil qui, pourtant, illumine si nettement la fac au-dessus des arbres. L’eau du fleuve brille avec des reflets de nacre — comme l’intérieur d’un coquillage, ou bien est-ce plutôt comme une huile turquoise, parcourue de rides trompeuses.