#333

Un autre « pas de côté » que j’aime faire : les cimetières. Et la promenade que nous avons appelé une « drabblerie » débute par un cimetière. À l’origine, il s’agissait d’un itinéraire du premier Time Out Book of London Walks, proposé par Margaret Drabble — une célèbre intello, directrice de l’Oxford Companion to English Litterature, autrice de plusieurs romans assez connus en Angleterre (j’ai vu qu’il s’en était récemment traduit un chez nous), sœur de cette autre grande intellectuelle britannique qu’est A.S. Byatt. Visiblement, lorsqu’il s’agit de Londres, madame Drabble a un peu un « pête » au casque, car sa balade est l’une des plus zarbis du bouquin — et donc celle qui nous séduisit le plus ! Au point qu’Olivier tenait à la refaire cette fois-ci.

Après pas mal d’attente sur des quais & dans des rames, nous débarquons enfin à la petite station de Kensal Green, près de laquelle s’ouvrent les portes du cimetière du même nom & dont nous avons adjoint la visite à la « drabblerie » d’origine. D’emblée, ce qui surprend/séduit dans un cimetière anglais, c’est le désordre de la végétation. Pas d’allées bien ratissées, de gravières arides & d’ifs étiques pour un lieu de recueillement comme le St Mary’s Cemetery : les sentiers sont en terre battue, les tombes répandues comme au hasard dans l’herbe folle, buissons & arbres poussent librement. L’espace dévolu aux morts est un espace de vie !

Dans cet immense terrain vague, nous errons le cœur léger & l’âme en paix. Nous amusant des patronymes & des prénoms, parfois de la forme d’une tombe (mais il n’y a guère de grands monuments à Kensal Green), souvent d’un emplacement (en couronne désordonnée au sommet d’une petite colline, ou bien toute seule sous les arbres). Une fois, une seule, nous voyons bien un jardinier, mais j’ignore à quelle activité il pouvait bien se livrer — l’action de ses semblables n’est guère apparente dans cet environnement de friches végétales.

Ce calme a un goût de campagne, le canal s’aperçoit par intermittence entre les arbres, en-deça du cimetière qu’il longe. Notre visite s’achève par un enclos mieux entretenu (tout est relatif) dont le demi-cercle aboutit au péristyle d’une petite chapelle. Contre celle-ci, un escalier monte vers le pont de Ladbroke Grove. Nous le grimpons en fredonnant le cantique « Gabriel’s Message » ! Difficile traversée de l’avenue (il sera dit que notre séjour se verra ainsi régulièrement entravé par ces odieuses voies rapides, que les piétons ne sont visiblement pas censés vouloir traverser), pour nous rendre de l’autre côté, dans un pub à la haute silhouette peinte en jaune vif, comme un mirador de la tradition britannique surveillant le flot hurlant de la civilisation de l’automobile. À l’intérieur, une clientèle de vieux habitués, gueules usées de piliers de comptoir. Le patron, un mince vieillard, m’apporte mon thé sur un petit plateau d’argent, avec une jolie théière blanche & un petit gâteau. Raffinement suranné dans un environnement rude.

Le canal, à ce niveau, se prend par un escalier qui descend du pont le long du supermarché Safeways. Nous retrouvons avec plaisir la familière percée d’eau & l’herbe du chemin de halage. Des oies du Canada sont alignées comme à la parade sur le rebord du quai en pierre, impeccablement posées dans une courbe. Un vrai sujet de photo, hélas gâché par l’arrivée d’un chien trop amical. Nous cheminons dans la verdure, de l’autre côté du muret s’élèvent encore les squelettes massifs de quelques dinosaures de l’ère du gaz — l’itinéraire de Margaret Drabble ne se nomme-t-il d’ailleurs pas « Pensées vertes près des gazoducs » ? Nous quittons le canal par le mécano multicolore d’un curieux pont métallique, afin de rejoindre une autre bulle de calme : la pelouse de Wormwood Scrubbs. Tournant le dos aux épais buissons qui nous séparent de la route, nous nous asseyons sur un banc juste au bord de l’immensité verte. Cette incroyable étendue d’herbe file vers le lointain, seulement bordée sur sa gauche par la masse indistincte de la prison. Le regard n’est guère gêné sur la droite que par une butte aux branchages hirsutes. Loin, très loin devant, avant la barre frémissante d’une banlieue, deux petits triangles rouges sautillent au ras des frondaisons : des cerfs-volants. Le ciel sans limite se couvre de masses blanches, grises, or, noires, au sein desquelles le soleil glisse des doigts brillants, des faisceaux tour à tour brumeux ou éclatants. Il fait doux, pas de pluie pour l’instant & je voudrais pouvoir fixer ce ciel, si bouleversant, si spectaculaire. Hélas, mon médiocre appareil photo n’en est pas capable, même en temps ordinaires (en rentrant, je constaterai qu’il ne fonctionnait plus du tout bien).

La fin de la drabblerie nous porte par de calmes rues résidentielles (quartier de North Kensington), jusqu’à l’angle de Latimer Road (où nous fredonnerons un peu de Camel, forcément) d’où l’on se glisse sous l’ombre d’un noeud d’autoroutes. Étrange espace urbain entre parking, souterrain & terrain de jeu — des salles de sport ont poussé depuis notre dernière visite, les lieux se sont un peu domestiqués. Émergeant hors du crépuscule de la West Cross Route, nous continuons dans Notting Hill. Déjà le soir, la lumière décline. Fourbus, nous effectuons une brève halte sur le parvis d’une petite église — la Notting Hill Methodist Church. D’un banc accueillant (dédié à un certain Philip Bedminster ; j’aime beaucoup la tradition qui consiste à acquérir un banc en mémoire d’un cher disparu), nous nous interrogeons avec ironie sur le curieux symbole de cette secte, une croix qui semble bander mou…

Bientôt apparaissent les « croissants » de Notting Hill, avenues concentriques dont les façades peintes composent des symphonies pastelles. Le soleil couchant fait particulièrement resplendir les teintes douces d’Elgin Crescent. Un pub, puis la remontée tranquille vers Notting Hill Gate, à travers les allées de grandes demeures ; le soir teinte les façades d’une nostalgie bleutée.

#332

Impressions londoniennes, toujours

L’une des choses les plus plaisantes qui soient à Londres, de mon point de vue, est que l’on peut toujours y faire un « pas de côté ».

Au coeur même de cette colossale métropole existent quantité de lieux calmes, comme des poches de tranquillité au sein de l’agitation urbaine. Autrefois je n’explorais guère Londres, me contentant de brèves & intenses excursions de shopping. Mais déjà à l’époque, j’avais eu l’intuition du « pas de côté », en découvrant juste au bord de Charing Cross Road le « Phoenix Garden », un petit square communautaire. Et depuis, je ne cesse de chercher (& de trouver) ces havres de paix qui font une bonne part du charme réel de cette cité.

Qu’il s’agisse par exemple de ces petites rues résidentielles qui, dans Barnsbury, s’étirent en longues plages de silence confortable alors même que les avenues qui transpercent le quartier (Caledonian Road, Holloway Road…) rugissent de trafic automobile. Curieusement, ce contraste est encore renforcé par l’architecture des rues : maisons cossues, petits jardins & arbres aux essences variées [à Londres, on ne plante plus jamais une rangée d’arbres tous semblables : la diversité biologique offre à la fois le plaisir esthétique & la sécurité sanitaire — pas question que toute une essence meurt en même temps, comme on le voit en France lors des épidémies de platanes, par exemple] sont le long des artères résidentielles l’image même de la quiétude britannique, tandis que, de chaque côté des grandes avenues automobiles, se serrent de petites boutiques à l’aspect sordide & que les trottoirs s’encombrent du bric-à-brac des brocanteurs. Comme si le commerce de proximité devait forcément être moche, fauché, groupé en triste ghetto de chaque côté des passages les plus bruyants.

« Tea or coffee? »: le charmant libraire de chez Fantasy Centre (sur Holloway Road, chantée par Marillion) m’accueille toujours d’une manière ô combien prévenante. Qu’il est doux de se voir proposer a cup of tea par l’un de ses bouquinistes favoris, de bon matin. Je flâne dans cet antre hors du temps, thé au lait pour moi, café noir pour Olivier, entre les étagères de vieux bouquins, et parviens à dépenser une fortune alors que je ne lis plus guère de science-fiction… Mais l’amour du « hardcover » me perdra ! Et puis il y a toujours quelques vieilles choses à glaner, des recueils de nouvelles en particulier… Peu de livres achetés cette fois, donc, mais pour une somme coquette que je ne regrette vraiment pas : je serai réellement triste s’il arrivait un jour où je ne puisse plus faire ce pèlerinage dans l’une des plus attachantes librairies que je connaisse.

Un autre pas de côté : Billingsgate Market. J’ai situé dans cet ancien marché aux poissons la nouvelle sur laquelle je travaille en ce moment. Sans l’avoir jamais vu — une petite reconnaissance s’imposait donc. Nous débarquons au Pont de Londres : l’infernal rugissement des voitures ne désenfle pas au-dessus de nos têtes, nous errons un moment autour de la pauvre cathédrale de Southwark, dont l’austère beauté peine à combattre la carcan de laideur post-moderne dans laquelle on l’a encastrée depuis une petite décennie (j’ai connu l’époque où Southwark Cathedral regardait encore la Tamise). Passage sous un pont, puis un autre, enfin nous remontons sur le tablier du London Bridge. Le vacarme de la circulation est une véritable agression ce matin ! Le pont traversé, je me fis au petit clocher de St Magnus pour descendre au niveau de la chaussée, sous le pont. Quelques pas et… le silence, enfin, nous avons pénétré au sein d’une nouvelle bulle de tranquillité. La Tamise coule sereine à l’endroit d’où filait autrefois le vieux London Bridge & passé la masse de verre noir d’un building moderne digne de Darth Vador, la rive s’évase en un parvis verdoyant, devant l’ancien Billingsgate Market.

Je comprends mieux maintenant pourquoi ce marché ne fut pas abattu : c’est un véritable palais ! Dire que jusqu’au milieu des années 1980 c’était encore là que les grossistes en poissons & fruits de mer proposaient leurs victuailles… Le bâtiment semble presque un peu trop beau pour pareil commerce, mais pourtant : sa claire façade aux douze arcades régulières est encore surmontée, sur le zinc d’une tour d’angle, d’une girouette en forme de poisson. Je suis ravi ! Jamais je n’aurai osé rêver d’un cadre aussi élégant pour ma nouvelle. Et quel plaisir que cette petite découverte, cet espace intact d’un ancien Londres.

Ayant bien savouré ce moment de calme, nous passons ensuite dans l’étroit passage entre le mur ocre & blanc du marché, et le mur grisâtre de l’ancien bâtiment des douanes. De l’autre côté, les rugissements d’une quasi-autoroute nous saisissent à la gorge — qui eut cru, côté Tamise, que l’agression automobile était si proche? Difficile de traverser, rien n’est prévu pour cela. La façade principale du marché fait triste mine, Neptune est souillé par l’oxyde de carbone. Contraste typique de la City : la fière colonne du Monument s’élève juste un peu plus haut, quelques petites rues médiévales grimpent en se tortillant, tandis que des colosses de verre et d’acier piétinent des avenues encombrées.

Les canaux de Londres (& les bords de l’eau en général) sont bien entendu d’autres havres de cette paix si précieuse au sein du chaos urbain. Un soir que nous avions terminé de nous promener & que nous ressortions de la librairie géante Waterstone, auprès de Piccadilly, je proposais à Olivier de filer à Regent’s Park pour une dernière balade. Bien m’en prit! Pénétrant dans le parc par le porte située tout près de la station de métro du même nom (Regent’s Park), nous remontâmes la féerie d’un large square dont l’allée de sable se bordait d’arbres bas, taillés tels des ombrelles, le roux de leur feuillage encore renforcé par le soleil déclinant. La lumière commençait à s’époudrer, diffuse, à la fois brumeuse & vive derrière nous, tandis que le trait rectiligne de The Broad Walk s’ouvrait devant nous au sein d’une forêt jaune & or. Tout vibrait, transfiguré par le voile délicatement rosé de la fin du jour. La tête encore pleine de tableaux, je pensais à une toile pointilliste, un tendre Seurat.

Puis, de l’autre côté du parc, nous descendîmes sur le chemin de halage du canal. Et là, une autre féerie nous attendait, transformant en nouveau spectacle de bleu sombre, de reflets & de lumières ponctuelles ces bords d’eau que je connais pourtant si bien. Jamais encore je n’avais eu l’idée de remonter le canal de nuit: le hasard de nos horaires en fit une révélation! Il faut connaître Regent’s Canal à la nuit tombante: s’émerveiller des reflets insensés de l’eau, découvrir les bâtiments métamorphosés par leur éclairage nocturne (une fenêtre ici, un réverbère là, par touches brillantes & précises), franchir les écluses enténébrées. Lueurs furtives & échos fluos. Oubliée la fatigue, notre marche jusqu’à Kings Cross fut un long & exaltant voyage au coeur de la nuit dans ce qu’elle a de plus beau, de plus merveilleux.

#331

Impressions londoniennes, encore

L’archéologie n’a jamais présenté beaucoup d’intérêt pour moi — non pas que je trouve négligeable cette discipline, mais je ne suis pas très porté sur l’étude de l’histoire ancienne, et ne me suis donc jamais intéressé que passablement aux recherches archéologiques. De toute évidence, ce domaine passionne encore moins Olivier que moi-même ; et pourtant : il fallait nécessairement que je lui fasse découvrir le British Museum. Parce qu’au-delà même de son poids historique & de son importance culturelle, ce musée a une telle présence, son architecture est à ce point imposante, qu’on ne saurait l’ignorer.

C’est aux rénovations orchestrées par Sir Norman Foster que l’on doit un formidable renforcement de cette grandeur architecturale : la grande cour du British Museum est un lieu d’un beauté aussi grandiose qu’enthousiasmante. Qu’il s’agisse de la porte géante du musée, par laquelle on émerge dans la grande cour, de la coupole en treillis qui illumine le tout, ou bien entendu de l’incroyable tour centrale… Une tour qui est en fait la bibliothèque, la « Reading Room » ! Restaurée dans toute sa gloire de 1857, la Reading Room est un lieu dont la seule vue me coupe chaque fois le souffle. Cette immense rotonde couverte de livres jusqu’à une hauteur étonnante, le dôme majestueux qui la surplombe…

Nous parcourons des yeux les rayonnages encadrant l’entrée, qui forment une sorte d’exposition représentative à la fois des collections de la bibliothèque, et de la littérature anglaise. Et de se dire qu’ont travaillés ici tant de grands hommes — et tant de grands penseurs révolutionnaires ! Car c’est bien Londres, ça : accueillir en son sein impérial tout ce qu’une époque peut connaître de théoriciens de gauche… Nous nous sommes fait un plaisir durant ce séjour de suivre les traces de pas mal de grands penseurs de gauche : Marx bien sûr, que l’on semble croiser à chaque coin de rue, mais aussi Morris, Orwell ou Lénine, par exemple.

Exaltés par ce pèlerinage, nous décidons de rester déjeuner sur place. Puis une visite de la librairie du musée nous occupe un bon moment.

L’étape suivante (& dernière) de notre orgie-musée est la National Gallery. Je me souviens vaguement m’y être déjà rendu une fois, en compagnie de deux copains, mais de fait l’entrée dans ce immense vestibule à l’affreux marbre vert ne m’évoque aucun souvenir précis. Tout juste si je me souviens que les salles qui nous intéressent doivent se trouver sur la droite ; et c’est bien le cas.

Combien de salles ? Quatre, cinq ? Vastes, éclairées de manière égale, des planchers sombres. Un périmètre assez réduit le reste ne nous intéresse pas, Madame de Pompadour entr’aperçue dans une salle voisine, et tout cet art académique, brr, pas notre tasse de thé… mais qu’importe le nombre des salles : leur richesse s’avère… inouïe !

Si riche en fait que je n’évoquerai ici que trois coups de cœur… et « la » révélation.

Nous entrons dans une salle, et presque en face de la porte, là, sur le mur en face deux tableaux nous appellent immédiatement, éclatant de couleurs froides — blanc, bleu, deux vues de lac côte à côte. Le « Lake Keitele » de Gallen-Kallela (1905), et « A Costal Scene » de Theo Van Rysselberghe (1892). Un Finlandais & un Belge, voilà qui est rafraîchissant, et qui donne une petite idée de l’excellence des collections de la National Gallery. Je n’aime guère d’habitude le pointillisme, mais « A Costal Scene » me séduit pourtant tout de suite. Quant au Gallen-Kallela… Une merveille ! Je suis tout excité de voir pour la première fois, en vrai, un Gallen-Kallela : cela faisait depuis si longtemps que mon copain Patrick Marcel me parlait de ce grand artiste finlandais — bien entendu parfaitement méconnu en dehors de chez lui…

Autre découverte plaisante, quoique plus mineure : « The Avenue, Sydenham », un Camille Pissaro de 1871, à l’époque où il habitait dans la banlieue de Londres, tout près du Crystal Palace (qu’il a également peint). J’ai généralement tendance à trouver les Pissaro un peu « ternes », du moins en comparaison des Monet ou des Sisley, par exemple. Et celui-ci ne fait guère exception : une avenue automnale, sol de terre battue, tons beiges/roux. Mais un détail fait tout le piquant de ce tableau. Un détail que je n’avais absolument pas vu au premier regard, et Olivier non plus. C’est le petit panneau explicatif qui me révèle l’anecdote : une femme a disparu du tableau. On la distingue pourtant encore, marchant sur le trottoir à l’avant-plan — couverte imparfaitement par les retouches effectuées par le peintre. Je regarde mieux, m’éloigne de quelques pas, me rapproche… Soudain ! Elle est là, oui ! Je ne vois plus que cette femme-fantôme, translucide mais pourtant bien présente. Impression d’étrangeté : comme si cette femme avait été subtilement effacée par un changement de l’histoire officielle. J’imagine vaguement un scénario fantastique, une manipulation temporelle qui aurait gommé jusqu’à l’existence de cette personne… Il n’existe plus qu’une trace fantomatique de son existence…

Autre salle, Olivier bloque sa respiration, se tourne vers moi l’air excité : Monet ! Il n’y a rien moins que sept Monet dans cette salle ! Incroyable, bouleversante richesse. Et les Anglais respectent le Maître, eux ; pas question d’accrochage hâtif dans un couloir comme à Orsay : les sept Monet trônent en place majeure, parfaitement visibles, parfaitement mis en valeur. Le chemin aux iris, une « Houses of Parliament » de 1902, une des dix-sept « Waterlily Pond »… Et bien sûr un « Pont japonais »… Je me sens intimidé, je ne contemple les Monet que de côté : trop c’est trop, je me sens submergé. M’asseyant derrière Olivier sur le large banc en fil de fer, je sens mes yeux s’emplirent de larmes.

Nous demeurons longtemps dans cette salle.

Plus tard, alors que le soir tombe déjà & qu’une pluie persistante noie un Trafalgar Square déjà sévèrement endommagé par les travaux en cours, nous entrons dans un pub sur le côté de St-Martin-in-the-Fields. Une alcôve en bois sera notre refuge, aux allures presque monastique : la fenêtre en est un grand panneau de bois éclairé ici & là par des vitraux. Ambiance propice au recueillement, Olivier sort de son sac papier & stylo afin de se mettre à rédiger une longue lettre. Tandis qu’il s’applique à ses travaux de calligraphie, je me plonge pour ma part dans la lecture d’un bel ouvrage sur James McNeil Whistler, acheté à la librairie du British Museum. Puis, ayant lu in extenso la biographie de l’artiste avec des yeux que piquait la fatigue, je m’étire, cherche une position plus confortable sur le banc en bois, niche finalement ma tête au creux de mes bras croisés sur la table — un petit somme. Moi, roupiller dans un bar ? Tss, Olivier, que me fais-tu faire ? Lorsque je relève la tête, mon jeune ami se penche toujours sur sa lettre. La lumière du crépuscule transforme l’alcôve en arrangement feutré à la Whistler, je m’attendris sur la pose intellectuelle d’Olivier, tente de le prendre en photo.

#330

Impressions londoniennes, suite

Londres en octobre : pluie & vent. Concept particulièrement relatif que le « beau temps » : ciel blanc c’est beau, ciel plus ou moins gris c’est pas beau, grosse pluie c’est la cata. Nous n’aurons heureusement que peu de grosses pluies… Mais énormément de cieux gris fort sombres, tourmentés, pesants.

Depuis le temps que je rapporte des tee-shirts & des mugs marqués « Tate », il était temps que je fasse découvrir ces deux musées à Olive. Qui n’est pas déçu, bien entendu/heureusement. Je me surprends à beaucoup regarder Olivier regardant — une manière de re-découvrir « mon » Londres avec des yeux neufs, des yeux verts qu’assombrissent souvent des sourcils pensifs. [Rappel: pour lire la version d’Olivier de cette escapade londonienne, cliquer sur Les Eaux Troubles]

Avant de traverser le Millenium Bridge, petit plaisir rare : je descend au bord de l’eau, profitant de la marée basse. Vieux fantasme, ça, descendre sur la rive même de la Tamise. Une large échelle en bois visqueux d’algue plonge abruptement vers les rochers, odeur de vase, j’aime. Respiration profonde, voilà : c’est le Londres que je préfère, celui des bords de l’eau. Les poings dans les poches, mince silhouette contre la muraille sombre du quai, Olivier laisse dériver son regard vers l’autre rive, tandis que j’arpente la lisière du clapotis, m’amusant du flotsam & jetsam, ramassant trois petits morceaux de poterie.

Tate Modern. Le grand hall de la turbine est tout entier (!) occupé par une sculpture ! Démente de forme comme d’immensité — un projet de la série Unilever, par Amish Koorai. Un boyau de plastique rouge strié, se terminant en trompette aux deux bouts. Si vaste, si enveloppant, que le regard s’y perd, plonge dans ce gouffre horizontal.

Exploration, le contenu des salles thématiques a un peu changé depuis ma dernière visite. Nous admirons quelques Rothko sombres dans une salle (« Light Red Over Black »). un Matisse (« L’étang de Trévoux », 1916), un Cézanne (« Sous-bois devant les grottes au-dessus du château noir », 1906)… Et là ? Mais oui : un Monet ! Un Monet, dans ce musée d’art contemporain ? Belle idée : la confrontation d’une nymphéa avec deux oeuvres du paysagiste américain Richard Long. Me penchant sur le Monet, je découvre qu’il s’agit d’un prêt de la National Gallery. Of course, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Il faut que nous allions aussi à la National Gallery, ils ont des impressionnistes & post-impressionnistes.

Non loin de la gare de Waterloo, le pub The Stamford Arms. Ah, les pubs ! moi qui ne mets jamais les pieds dans des bistrots en temps normal, je n’en dérame pas à Londres… Amusant exotisme de ce pub-ci : Paris ! Des photos de Doineau sur les murs. Les yuppies du quartier cherchent à s’évader vers une autre grande capitale ?

Direction Tate Britain : suite de notre orgie-musée. Nous avons décidé de ne jamais prendre le métro, ou un minimum : quel meilleur moyen de voir la ville que de l’arpenter ? Nous faisons donc tout à pied. Les pubs sont là pour nous procurer les haltes nécessaires.

Tate Britain, alors ? Encore une fois, je demeurerai coi quant aux tableaux. Olive fait un peu du nez sur les Préraphaélites — jusqu’à ce qu’il tombe en arrêt devant « Ophelia », hé, hé, forcément ! Sublime chef d’oeuvre de Millais, impossible de n’en être pas bouleversé. Regret : juste au-dessus, l’autre chef d’oeuvre absolu de la période, « The Lady of Shalott » de Waterhouse, est accroché un peu trop haut & pâtit d’un reflet malencontreux, on ne le distingue pas aussi bien qu’il le faudrait.

Je me laisse séduire par des James Tissot — des messieurs-dames bien comme il faut en croisière, nonchalants, élégants. Peinture snob, frivole, beau style pourtant — suis-je un cuistre & un ignare si j’ose le comparer à Gustave Caillebotte ? J’admire quelques Whistler. Olivier aime « Lady Fishing, Mrs Ormond » de John Singer Sargent (1889). Mais le coup de cœur, la révélation, vient de « Carnation, Lily, Lily, Rose » du même Sargent (1885/86), son fameux tableau des petites filles aux lanternes. J’ignorais qu’il fut si immense ! Et comme d’habitude, l’original vibre de couleurs (cette lumière !) ignorées des reproductions même les meilleures — & encore cette fois je ne sais que vous dire, je ne suis pas commentateur d’art, seulement admirateur, je ne sais exprimer les sentiments que j’éprouve lorsque confronté à des tableaux qui m’émeuvent réellement. D’où les liens dans ce texte — faible tentative pour vous relayer au moins une part de mes émotions visuelles.

Quoi d’autre ? Encore un Sargent, représentant… Monet, en train de peindre à Giverny. Des James McNeil Whistler. Des John Constable, en particulier deux « Cloud Studies », dont le sujet forcément presque abstrait nous parle plus que l’application à reproduire des paysages réalistes. Ah, « Stoke-by-Nayland », tout de même (1810/11), du Constable quasi-impressionniste. Et puis les Turner, bien entendu : toute une aile de la Tate Britain, la Clore Gallery, leur est consacrée.

Il faudrait que j’écrive une éloge de la myopie en peinture… Je plaisante, mais à peine : rarement le strict réalisme me, nous, plaît. Enfants de l’impressionnisme nous sommes, définitivement. Alors, Turner ne nous plaît jamais tout à fait que lorsqu’il abandonne les détails, que lorsqu’il se noie dans la couleur, dans la pure lumière. Nous apprécions plus Turner au fur & à mesure de notre progression dans sa carrière : la dernière salle, intitulée « Finished or Unfinished ? », nous séduit tout à plein ! Des Turner esquissés, jamais terminés, où seule éclate la lumière : parfaits à notre regard !

Des titres ? Allez, les Turner qui ont le plus attiré nos regards : « Waves Breaking on a Lee Shore », « Waves Breaking Against the Wind », « Breakers on a Flat Beach », « Yacht Approaching the Coast », « Sunrise with Sea Monsters », « Venice with the Salute », « Sun Setting Over a Lake », « The Burning of the Houses of Parliament »…

Des repros des Turner ainsi que deux « Cloud Studies » de Constable & que le Sargent sur Monet, & tant d’autres, se trouvent sur le formidable site The Artchive — sur lequel je ne cesse de me rendre ces temps derniers, afin de me constituer des fonds d’écran aussi prétentieux que superbes ! 😉

#329

Impressions londoniennes

Petit somme dans l’Eurostar, j’ai rêvé d’Art déco et, me réveillant, me trouve un instant surpris que l’intérieur du wagon ne soit pas décoré par Charles Rennie Makintosh comme dans mon songe. Le monde est mal fait : la réalité devrait être plus directement malléable. Genre, au passage du tunnel sous la Manche, pop ! notre Eurostar acquiert un look à faire blêmir de jalousie les décorateurs de la série « Hercule Poirot ». Sans même changer le cadre chromatique des Eurostars : noir et jaune, j’imagine bien les colonnes aux cannelures droites qui séparent les sièges, les lustres carrés tombant du plafond… De même, outre-Quiévrain le Thalys serait soudain en Art nouveau — volutes pourpres à la Horta dans tous les wagons !

Chambre d’hôtel exiguë, le lit prend presque toute la place, tout juste si je parviens à caser ma grosse valise dans un coin. Oreillers étiques, on en demandera d’autres. Dehors, ciel bas & gris, légère bruine. La fenêtre donne sur la cour de l’école — vu du lit, ses toits (ardoises luisantes & brique sombre) me font penser à une sorte de monastère écossais, vague évocation de la demeure de William Morris près d’Oxford. Une école Art & Crafts, ou est-ce juste moi qui suis obsédé par ces esthétiques-là ?

Sitôt les bagages posés, nous fonçons à Camden Market. Bain de foule psychédélique — agréable tant qu’il demeure assez bref. Le marché ne cesse de s’agrandir, de nouveaux stands ont envahis une des cours pavées. Le charme tapageur de cet endroit tient, très paradoxalement, à son mercantilisme, à son artifice : c’est justement parce que Camden Market n’est pas authentique, qu’il brasse des baba-coolismes de pacotille & des provocations à la petite semaine (les centaines de tee-shirts rouges « CCCP » !), qu’il est… ce qu’il est. Camden Market trouve son identité même dans le faux-semblant. Sa séduction réside dans son leurre !

Bruine froide, effluves d’encens, cacophonie bruyante, colifichets multicolores; vieux bouquins & vieilles bouteilles, trois nouveaux batiks pour décorer nos fauteuils, nous déambulons le coeur léger & les cheveux mouillés.

L’estomac lesté par des pâtes chinoises, nous reprenons les bords de notre cher canal. Je suggère à Olive que nous poussions un tout petit peu plus loin, juste de l’autre côté de York Way, afin de regarder de plus près le bassin qui se trouve là (Battlebridge Bassin). Nous tentons l’approche par un bord, puis passant par des petites rues, par un autre : un musée du canal ? Hum, je veux voir ça !

Vraiment une affaire de famille, ou peu s’en faut — aspect « cheap » fort sympathique & enthousiasme du monsieur qui nous accueille à l’entrée. Situé dans un ancien entrepôt de glace, le London Canal Museum ne présente pas un nombre formidable de panneaux ou d’animations, mais je suis malgré tout ravi de le visiter : je complète ainsi ma connaissance amoureuse des canaux londoniens. Deux films sont aussi projetés, dont l’un, muet, en N&B — chouette document. Olivier, fatigué, pique du nez sur sa chaise. On redescend par la rampe d’accès des chevaux, jusqu’à l’expo sur le commerce de la glace. Découpée en Norvège, celle-ci était ensuite acheminée par voie de mer jusqu’à Londres (au Limehouse Basin) puis par péniche jusqu’à l’entrepôt. Il y avait tant de glace, dans deux immenses puits, que le froid s’entretenait longtemps. Un de ces puits peut encore être vu, peu profond maintenant mais donnant néanmoins une bonne idée de la chose… Pour être fauché & pas très plein, ce musée parvient pourtant à évoquer des échos de l’époque des transports sur le canal, par la massivité de son architecture & par les artefacts désuets qui le jonchent…

Soir. Sur Gray’s Inn Road, refuge au pub Kings Head pour échapper à une pluie trop tenace. « Ghosts at the Kings Head », proclame un petit dépliant : poltergeists & soupçons d’activités spectrales, pour un pub qui ne paye guère de mine. Fish & chips, half-pint of cider : deux leitmotivs du séjour.

Vite mon carnet : noter sur Judd Street l’adresse exacte de la fromagerie française, chez laquelle je fais se servir m’sieur Bodichiev (Bloomsburry Cheeses).