#392

Ce logis résonne de musique(s) en permanence. Mon ami Olivier développe des talents de DJ & se charge donc de l’atmosphère musicale de notre vie domestique — avec des accents qui trouvent souvent leur source dans le bon vieux « progressive rock », mais qui en débordent de plus en plus nettement, vers l’électro, le jazz, le trip-hop, une pop sophistiquée & hybride, ou les franges les plus rythmiques des héritages japanesques & crimsoniens… De tout cela, le même Olivier parle depuis peu dans un nouvel e-zine tout entier consacré à cette musique que nous aimons.

Pop Up Mag est le titre de cette entité passionnante & passionnée (& belle, tant il est vrai que l’esthétique choisie par Nico, le webmaîstre de ces lieux, me semble séduisante). On y lit notamment une longue approche d’un de nos groupes favoris & ô combien trop méconnu, no-man.

« Animés par la lassitude des formes éculées, par la nécessité de transcender le disparate, de fusionner le divers, [des] artistes issus de différentes écoles (le jazz, le rock, le métal, l’électro, la musique contemporaine…) n’ont de cesse de créer par delà ces carcans, de lutter pacifiquement contre le formatage. Ces dernières années, la pop semble même n’avoir jamais suivi avec autant de brio cette voie de l’hybridation tous azimuts. » (extrait de l’édito)

Web encore: je poursuis finalement l’expérience Volage & un fellow blogger, m’sieur IokanaaN (merci!), propose fort gentiment un archivage complet en ligne, à chaque fin de nouvelle — en format pdf ou post-script. C’est tout ici: archives Volage.

#391

Entre deux Hercule Poirot (que je dévore en ce moment comme l’on croquerait des bonbons) & deux thrillers à lire pour Denoël, je suis en plein dans la découverte délicieuse du dernier Michal Chabon: Summerland. J’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais des Aventures de Kavalier et Clay & en voyant l’autre jour chez WH Smith qu’un nouveau Chabon venait de sortir, je n’avais pas hésité. Bien m’en a pris. Ce bouquin est a-do-rable. Comme une sorte d’hybride entre le décor faussement naïf & volontairement « toc » de Babe & la magie rigolote des Harry Potter. Je craignais un peu que le base-ball, sport central de l’intrigue, ne me rase — mais non, pas spécialement. Pas plus en tout cas que le fictif « quidditch » de JK Rowling. Pour le reste ce roman semble acidulé, enchanté, lumineux & doucement dérangé — j’aime!

#390

Lu: Le combat ordinaire, de Larcenet. Je fus séduit & comblé à la fois par la personnalité de ce dessin d’un expressionisme faussement bon-enfant et par le ton remarquablement personnel & touchant du scénario. Écrire juste sur les angoisses, le mal de vivre d’un individu, un photographe reclu à la campagne, tout en parvenant à faire de ce cas isolé une expérience puissante, où l’on se sent « en connivence » (comme le disait le critique de Bo-Doï) — j’admire. Troublante empathie & réelles trouvailles de mise en scène (les pages de monologue intérieur, rendues en décors & sépia) se conjugent pour faire de cette BD une des plus belles que j’ai lu depuis longtemps. Découvrir Larcenet album après album est décidément devenu un véritable bonheur.

#389

Noté le dimanche 2 mars

Pour être vêtu de vert, le gros bonhomme tient plus du Père Noël que du Père Fouettard. Cheveux blancs, moustache blanche, ventre rond & ses mains sont un extraordinaire terrain de rides qui souligne une énorme bague dorée. Se levant soudain, en plein milieu du repas, il va au fond de la salle & ouvrant une des fenêtres prend le triste paysage en photo. Lorsqu’il revient s’asseoir un rire enfantine lui échappe qui fait luire ses joues couperosées & briller ses yeux malins. Mais qui est-ce ? Nous avons à peine le temps de nous poser la question qu’il sort un harmonica — musique à la fois vive & triste, aux accents tziganes. Sa présence, par son incongruité, jette comme un rayon de vie, un peu de joie dans ce local trop ordinaire, déprimant à force de médiocrité.

À l’image de tout St Claude ? Brr, quelle triste ville ! Les montagnes sont belles mais les maisons neurasthéniques, tout ici semble suinter d’ennui & respirer l’abandon ; St Claude s’étire de flancs en flancs comme les veines d’un bien pauvre minerai, entassement de longues strates brisées, souillées. La cathédrale visse au sol ce réseau confus, sous le poids d’un gothique splendidement gris, incroyablement laid : oh, ces moellons détourés ! ces tourelles carrées ! Quel art dans le pataud, dans l’hideur. Un crapaud gris au croisement des routes.

Et un peu plus loin le cimetière entasse les tombes comme des ardoises dans une décharge. Pourquoi les hommes n’ont-ils pas été capables d’approcher le pureté des pins, l’éclat de la neige, l’élégance de la roche, qu’ils ont pourtant sous les yeux toute l’année ? Ou bien les gens qui vivent ici aiment-ils tant leur montagne qu’ils méprisent leur cité ?

Ou bien suis-je influencé par le temps bouché, la pluie persistante ? Non : en sortant de la cantine, après une anecdote assez effrayante d’Olivier Berlion sur une invitation en Côte d’Ivoire, le soleil brille & St Claude demeure laide. Pour se trouver lavées par la lumière, les façades n’en acquièrent néanmoins pas plus d’esthétique.

Le salon BD/littérature auquel j’ai été invité se tient dans la salle défaite, au sein du même bâtiment que la caserne des pompiers — construction exemplaire des années 50, et rien n’a changé d’un iota en un demi-siècle : la peinture rosée des murs de la grande salle, le lettrage appliqué au-dessus des portes des toilettes, les rampes d’escalier, le lino & les carreaux, tout est d’époque, intact, préservé des atteintes du temps par l’immobilisme d’une petite ville sinon moribonde du moins tout à fait endormie.

#388

Noté le dimanche 23 février 2003

Longue nuit : oserai-je avouer que ce n’est qu’à 11h exactement que je me tire de l’ouate d’une légère fièvre ? Aidé en cela par les cloches d’une église voisine. Tête lourde & gorge tendue.

Le déjeuner sera japonais, puisque décidément les citoyens du soleil levant semblent les nouveaux maîtres de la capitale. Ramen au menu, de type miso pour moi — je songe au roman de Paul Harland que je lis actuellement, sur manuscrit & par intermittences. Délice d’une découverte culinaire pour moi inédite mais dont j’entendais parler depuis si longtemps.

Au retour, étape de pure esthétique : une épicerie japonaise. Où tout est beau : depuis les bonbons multicolores à l’entrée (décorés de personnages vifs & attirants du genre Pokémon) jusqu’à l’étalage des sauces (le grand choc esthétique) en passant par les délicieuses translucidités des bouteilles de saké… & que l’on ne vienne pas me prétendre que cette émotion, que cette sensation de complète esthétisation, n’est qu’un effet de l’exotisme. Jamais dans la superette chinoise où je me rends fréquemment je n’ai expérimenté une telle excitation visuelle. Il se trouve certainement plus de beauté dans cette épicerie qu’au 4e étage de Beaubourg, à mon sens. Le Japon a porté l’emballage au niveau d’un art, à un raffinement de design & de décoration jamais vu ailleurs.

Dans les ors glorieux de la fin d’après-midi, longue promenade au cœur de Paris. Sur les Champs-Élysées, au moins aurai-je vécu assez longtemps pour voir David Calvo jouer un peu au foot ! Kathia & Fabrice Colin se disputent la charge de la poussette de leur Alice. Le soleil caresse façades & pelouses d’un tendre touché rosé, auxquelles répondent nos barbapapas (!). Les ombres sont rousses, l’air s’emplie d’une vibration fraîche & poudreuse. « On respire peut-être un peu de ce rose qu’on ne touchera jamais, et qui lui cependant fleurit sur les pierres, les visages, toutes choses qu’il aime et glorifie dans sa banalité. » (Jacques Réda, Le Citadin)

Le monstre d’Eiffel érige au-dessus de nos têtes ses étages de poutrelles & l’ocre rouillé de ses tons chaleureux. Au-delà, l’alignement des pelouses du Trocadéro sert de théâtre à l’omniprésente attraction orientales. Des geishas coréennes étalent sur le vert de l’herbe l’éclatante blancheur de leur robe de mariée, telles des poupées irréelles, trop parfaites. Si pures, si exactes qu’elles en deviennent presque inquiétantes. Les mariées coréennes semblent numériques au sein du décor analogique.

Gloire mussolinienne du Pavillon de Tokyo & morgue ennuyeuse du XVIe arrondissement se succèdent au gré de nos quolibets, de nos commentaires & de nos jalousies amusées. J’avoue bien volontiers ma nature de « bourgeois latent » lorsque l’on me confronte à tant de luxe…