#382

Lectures du moment: Écrits, entretiens et lettres sur l’art, une compilation des rares textes d’Auguste Renoir (largement complétée par une sélection de correspondance). Très plaisant & souvent amusant.

Bay Area Figurative Art, 1950-1965 de Caroline A. Jones — un cadeau ô combien bienvenu d’un mien ami. Passionnant: comment à partir du (à l’époque) très à la mode « expressionisme abstrait » (le premier mouvement pictural authentiquement américain) certains artistes san-franciscains (David Park, Richard Diebenkorn, etc) revinrent à l’art figuratif, et en l’occurence à une approche similaire à l’expressionisme & au fauvisme. Tout comme m’avait fasciné le parcours effectué par Mondrian du figuratif à l’abstrait (dans un catalogue de la Réunion des Musées Nationaux), la trajectoire inverse s’avère extrêmement instructive.

Un bel & grand album pour la jeunesse, chez Milan: Le Grand arbre par Rémi Courgeon. J’ai déjà dit de nombreuses fois (& notamment dans les pages de la revue Faeries) combien me séduit l’art hybride de l’album illustré pour la jeunesse. Hybride: immense liberté du dessin & importance du texte, les deux en relation inséparable. Courgeon livre ici une jolie fable sur la capitalisme, servie par une recherche graphique retrouvant le charme des aplats des albums sérigraphiés d’autrefois: un peu à la manière d’un Dr Seuss, par exemple. Cette technique quelque peu « rétro » confère une qualité intemporelle à cet adorable album. I like that.

#381

Lire, explorer, découvrir: The Infinite Matrix, un formidable e-zine SF abritant non seulement le toujours très amusant Ansible de Dave Langford & le weblog de Bruce Sterling, mais aussi des tas de nouvelles, d’expériences webs inédites (comme le faux blog de Terry Bisson)… Bref, un projet passionnant & foisonnant.

& en parlant de web: les bloggers ont un nouveau beau-père. Ben oui: maman Pyra (la maison-mère du logiciel Blogspot qui nous gère & héberge) s’est mariée avec papa Google.

#380

La rançon du succès? Disons plutôt sa récompense: les fées sont à la mode, c’est indubitable, mes deux bouquins (la Cartographie du merveilleux & le Dictionnaire féerique) me rapportent donc ces temps-ci ce qui sera peut-être my very own « quart d’heure de célébrité »: des tas d’invitations à des festivals, colloques, ateliers, etc. Au rang desquelles un passage sur France Culture samedi prochain (le 22), à l’émission « Mauvais Genres ». Angelier m’avait déjà lancé une invitation lors de la sortie de la Cartographie, mais mon job de libraire m’avait empêché d’y répondre positivement. Cette fois c’est bon, j’y vais. Ce doit être de 20h30 à 22h, quelque chose comme ça.

#379

Des jours bien occupés, pour ne pas dire encombrés. Mon déménagement immobile se poursuit. Changer l’appart plutôt que changer d’appart, le concept semblait séduisant — il s’avère également épuisant.

Et la littérature de passer quelque peu « à la trappe » pendant ce temps. Peu lu, juste les quelques premières pages du Dreamericana de Fabrice Colin (en Millénaire)… Reçu un livre superbe: La Cité du Soleil et autre récits héliotropes, d’Ugo Bellagamba (chez Le Bélial’). J’en connais déjà le contenu, puisque outre la réédition de la belle novella « L’Apopis républicain » s’y trouvent deux inédits sur lesquels j’ai eu l’honneur d’un peu (faire) travailler — la novella du titre est une lumineuse aventure humaine, à la recherche de la ville utopique de Campanella. Je regrette presque la préface de Thomas Day — trop laudative, superfétatoire, il en fait trop, même si c’est pour la bonne cause. La subtilité, l’intellectualisme chaleureux (beau paradoxe?), les thématiques de portée quasi philosophiques… Tout cela aurait peut-être mérité un commentaire un peu plus nuancé. Mais qu’importe, ce livre est beau, fondamentalement, et je le crois d’une nature assez unique dans le champs de la science-fiction actuelle: son caractère « héliotrope », comme le dit si bien le sous-titre. La couverture de Benjamin Carré sert avec brio cet ouvrage étonnant.

J’ai vu avec plaisir que le roman de Michael Chabon qui avait eu le prix Pulitzer en 2001 était enfin sortit en France. Enfin, oui! Car il était grand temps… « Héliotrope », tiens, décidément j’adore ce qualificatif! Toute comparaison gardée, Chabon est lui aussi un écrivain lumineux: généreux comme peu d’écrivains contemporains savent l’être — du côté d’un Salman Rushdie ou d’un Steven Millhauser, par exemple. Et ils sont (trop) rares, de nos jours, ces auteurs oeuvrant dans la générosité…

1939, New York : le jeune Joe Kavalier vient tout juste de s’échapper de l’enfer que les Nazis ont concoctés à Prague. Son cousin de Brooklyn, Sammy Clay, cherche justement un partenaire pour se lancer dans une folle entreprise : la création d’un comic book. Ensemble, ils vont devenir deux grands auteurs du Golden Age de la BD américaine, avec un héros spécialiste de l’évasion qui veut libérer les opprimés.

Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay sont un double événement: d’abord, parce qu’ils ont permis à son auteur de décrocher le prix Pulitzer, ensuite parce que de manière assez originale voilà une œuvre entièrement consacrée à l’histoire de la BD… qui fait un best-seller mondial! Mais bien sûr, au-delà de cet aspect historique, il s’agit d’un colossal roman, formidablement riche,qui brasse avec une constante bonne humeur des événements allant depuis le Golem de Prague jusqu’aux procès des comics books dans les années 1950, en passant par l’Empire State Building ou par l’Antarctique & en croisant la route de multiples célébrités (telles que Dali ou Orson Welles). Aventure, découverte, magie, création artistique — que du bonheur! Seul minuscule bémol dans cette réussite enthousiasmante: le travail du traducteur français n’est pas toujours à la hauteur; il lui manquait sans doute d’utiles références en matière de comics. C’est un peu dommage, car dénotant d’un certain mépris de l’éditeur pour le média même qui est le sujet de ce roman.

#378

J’avais dit que j’en parlerais ici & puis j’ai tardé, je ne savais pas bien par quel bout le prendre… Quoi donc? The Impossible Bird, par Patrick O’Leary.

Il est arrivé une chose très étrange en 1962, à deux frangins adolescents: alors qu’ils étaient allongés dans un champs, ils virent au-dessus d’eux une étrange petite forme grise, immobile dans le ciel. Et le temps sembla s’étirer, s’étirer, pour eux, au point qu’ils ne pouvaient plus bouger, et pourtant ils n’avaient pas peur… Lorsqu’ils se relevèrent enfin, il semble que du temps avait passé, énormément de temps, peut-être plusieurs mois…

Les deux frères ont grandis, changé, & ne se voient presque plus. Michael est devenu un directeur de films publicitaires, très demandé, très riche, il vit une existence de libertin pressé et superficiel. Tandis que Daniel est devenu professeur de littérature dans une université, qu’il a épousé une gentille femme et a eu une petit garçon.

Mais la femme de Daniel vient de mourir & Daniel sombre — dans la dépression, peut-être dans la folie: il n’arrive plus à réagir, perd le fil de ses idées, c’est comme si avec la mort de sa femme il avait également perdu pied dans la réalité.

Mike, de retour d’un tournage difficile dans une jungle amazonienne, tente de se reposer dans un des hôtels où il a l’habitude de descendre, lorsque des hommes font irruption dans sa chambre, l’embarquent de force dans une voiture. Le kidnapping, incompréhensible pour Mike, tourne rapidement au cauchemar: la voiture de ses kidnappeurs (apparemment venus d’une agence gouvernementale) est attaquée, tout le monde est tué sauf l’un des agents, qui explique à Mike qu’il est trop gravement blessé pour survivre encore longtemps, lui confiant un revolver avec instruction de viser la tête de ses agresseurs, et de se rendre dans un garage avec un mot de passe, on l’aidera. Une femme tente de tuer Mike, qui l’abat. Bouleversé par cette violence incroyable, par la haine qui emplissait les deux groupes d’agresseurs au point qu’ils se sont entretués avec sauvagerie, Mike parvient au garage — il est accueillit par un jeune homme, puis par une femme (sa grande soeur), tous les deux semblent savoir de quoi il retourne alors que Mike ne comprend rien de rien. Arrive un autre agent, Kyo, qui pour faire la démonstration de leur conviction demande à la femme… De tuer son frère. Ce qu’elle fait sans hésiter, d’une balle dans la tête. Mike a une mission: retrouver son frère Daniel, coûte que coûte. Car Daniel possède un secret!

Pendant ce temps, Daniel reçoit la visite d’un nommé Kyo, agent gouvernemental, qui le menace, enlève son fils et lui demande… De retrouver coûte que coûte son frère Mike, qui a un secret! Déjà passablement déboussolé, Daniel s’avère incapable de suivre les instructions, il ne sait pas comment mener une telle recherche, n’a pas de nouvelles de Mike depuis un moment… Ayant rencontré dans la rue un baba apparemment sympathique, Daniel se retrouve dans son appartement à fumer un pétard — avant que le « sympa » baba ne lui tape dessus en lui ordonnant de rechercher Mike!

La réalité dérape de plus en plus: les rues des villes semblent un peu trop vides, Daniel perd la mémoire à tout bout de champ, Mike ne se souvient plus non plus de son voyage de retour depuis l’Amazonie, et le récit s’entrecoupe de quantité de flash-backs — notamment sur une période apparemment cruciale de la jeunesse des deux frères, lorsque Mike est partit dans leur famille à Detroit (pourquoi faire? Chez qui? Mike ne veut absolument pas en parler, souvenir douloureux?) tandis que Daniel malade allait dans un hôpital. Mais leurs souvenirs semblent partiellement se recouper, par la présence par exemple d’une même enseigne rouge clignotant à l’extérieur. & quel était le rôle de ce prof qui s’intéressait aux deux frères, autrefois? & pourquoi ses souvenirs d’oiseaux-mouches, plongeant leur long bec au coin des yeux des enfants?

À travers une narration kaléidoscopique, assez virtuose dans sa construction, il s’avère peu à peu que la réalité des deux frères n’est plus la nôtre: ils sont morts & ont été ressuscités dans une réalité virtuelle, conçue par des extraterrestres qui ne comprenaient pas que l’on puisse mourir & ont décidé de sauver toute l’humanité, avec l’aide des oiseaux comme moyen de stockage des informations — l’aide des oiseaux-mouches en particulier. Toutes les personnes décédées depuis la date d’arrivée de la soucoupe volante des ET (celle vue par les deux frères un été au-dessus d’un champ de blé) sont donc de retour dans une copie du monde. Chacun possède un oiseau-mouche, endormi, qui est son empreinte, son stockage d’information personnelle. Chacun… Sauf les deux frères! Ce qui explique peut-être que deux factions rivales veulent s’emparer d’eux & comprendre leur secret:pourquoi n’ont-ils pas d’oiseau?

L’une des factions est dirigée par le quasi-pape des aliens, l’ancien prof des enfants; & l’autre est constitué par des citoyens (dont l’agent double Kyo) qui tiennent à mourir pour de bon, sans les manipulations des ET — qui ne sont sans doute pas tous rose, puisqu’il semble qu’ils se nourrissent de certaines émotions humaines (le fameux prélèvement au coin des yeux par le bec recourbé des oiseaux-mouches). La réalité reconstituée ne serait-elle alors qu’une sorte de réserve de nourriture? Mais chaque citoyen de ce monde après la mort n’a-t-il pas la possibilité d’être enfin heureux, de se réaliser, donc n’est-ce pas une sorte de paradis?

Au long de ma lecture, j’étais enthousiaste: style superbe, jeux narratifs maîtrisés, intrigue très étrange, une foule d’images extrêmement puissantes — j’avais l’impression de lire une sorte de mélange de Robert Charles Wilson (ou d’Andrew Weiner) avec David Lynch. Admiration! & puis peu à peu m’a semblé apparaître une fêlure. Pas seulement celle de cette réalité truquée, mais de manière plus fondamentale et gênante, celle de la base de la narration, le prétexte qui a donné naissance à ce roman.

Pourquoi tout tourne-t-il autour de deux frères? Apparemment, la soucoupe volante les aurait « surpris » cet été-là en plein jeux sexuels, et les deux frères finalement étaient trop hétéros pour vraiment aimé ça, eux qui s’adoraient ont vu quelque chose se briser dans leur amour fraternel lorsqu’ils l’ont poussé jusqu’à l’expérimentation sexuelle. D’où leur éloignement une fois adulte. Les ET auraient voulu se faire pardonner leur intrusion, et l’expérience partiellement ratée de la clinique (les scènes contradictoires de la séparation des deux frères, l’un à Détroit l’autre malade), en les sauvant lors de leur mort, & donc en créant cette réalité post-mortem — encore un peu vide puisqu’il n’y a pas encore eu assez de décès depuis la création de cet univers pour le remplir convenablement.

Seulement voilà: il m’a paru y avoir des zones d’ombre dans ces vagues explications, qui de toute manière me paraissent un peu « faiblardes » comme événement fondateur… Beaucoup de choses ne sont pas expliquées d’une manière convaincante, alors que l’auteur essaye _ pourquoi certains des habitants de la réalité post-mortem veulent-il à tout prix mourir pour de bon? Et enfin de volume: pourquoi à leur tour les deux frères vont-ils demander à mourir définitivement? Et la réalité alternative avait-elle été conçue uniquement pour eux, ou va-t-elle se poursuivre après leur mort?

À force de bâtir des images-chocs et des doutes constants, l’auteur semble n’avoir pas assez réfléchi aux bases de son univers, ce qui me paraît aboutir à une logique interne un peu trop faible. On m’objectera peut-être que chez David Lynch il ne faut jamais chercher trop d’explications, une logique trop complète. Soit. Et O’Leary fait du Lynch, cela m’a semblé clair. Alors? À mon sens, un livre superbe, passionnant, mais recelant une fêlure assez gênante. Comme une sorte de géant aux pieds d’argile…

Reste pourtant un roman qui m’a captivé durant ses 4/5e. Qui m’a fait frémir. Qui m’a fait rire. Dont j’ai adoré quantité de citations…

Pas un grand roman, donc, mais un beau roman.