#110

Lu: Be First in the Universe et Expiration Date: Never de Terry Bisson & Stephanie Spinner.

En France, curieusement, plusieurs éditeurs se battent pour publier Bisson — auteur que j’apprécie beaucoup mais dont on peut difficilement prétendre qu’il vend. Anyway, ces deux romans-ci ne verront sans doute pas le jour chez nous: ce sont des romans pour ados.

Deux minces volumes très amusants, parus en 2000 & 2001, sur la vie pas ordinaire de Tod & Tessa, des jumeaux élevés par leurs hyper baba-cools de grands-parents quelque part dans une ferme typiquement américaine, leur rivalité avec les affreux jumeaux Gneiss, leur amitié avec le calamiteux « comique » Watson, et leur rencontre avec l’étonnant Jack, un sympathique extraterrestre tenant une boutique de location de gadgets au troisième étage du tout nouveau centre commercial de la région. Dans le premier roman, Jack recherche des jumeaux dont l’ADN contiendrait une sévère dose de méchanceté typiquement humaine (ça tombe bien: les Gneiss possèdent les gènes de Vlad l’Empaleur, le modèle de Dracula!). En effet, sa planète est menacée par une horrible invasion… Et son peuple trop pacifique pour se défendre.

Dans le deuxième, Jack (et sa soeur jumelle, toujours en orbite) reviennent car l’invasion a eu lieu (en fait de méchants envahisseurs, il s’agissait d’un peuple de… touristes!) et ils cherchent un moyen de dégoûter leurs visiteurs indésirables… Ça tombe bien: un vieux pote des grands-parents de Tod & Tessa, le célèbre batteur de rock Nigel, est de passage, qui cherche un coin tranquille où répéter sa grande symphonie rock pour batterie dont personne ne veut…

C’est bien enlevé, rigolo tout plein, avec des trouvailles de typo et des réparties qui tuent — j’ai passé deux bons moments.

#107

Une folie… J’ai craqué, et ai acheté Paris Barcelone, de Gaudi à Miro.

Ce superbe & colossal catalogue d’exposition explore les liens tissés entre les deux capitales, la française & la catalane, à la fin du XIXe siècle et dans le premier quart du XXe. Un parcours où l’on croise Picasso, Miro, Dali (pour les peintres catalans), Maillol et Masson (pour les peintres français); où l’on réalise l’étonnante rencontre d’inspiration de Gaudi ou de Puig avec Guimard & l’École de Nancy; où Man Ray & Dora Maar nous font visiter Barcelone en photos; où Viollet-le-Duc et Rodin influencent visiblement l’art catalan sans qu’eux-même s’y soient jamais rendus; où Montmartre se déplace au bord de la Méditerranée; où Juan Gris croise Francis Picabia; etc etc.

En 700 grandes pages largement illustrées, c’est tout le bouillonnement créatif du fin XIXe/début XXe qui ressurgit, d’une modernité qui m’étonne toujours. J’aime les livres d’art, et celui-ci me gâte particulièrement: cubisme, impressionnisme, surréalisme, architecture, art nouveau, art déco, le principal de ce que j’aime & admire y est concentré!

Et des lettres de Max Jacob ou de Picasso, des articles sur les jeunes années de Miro, de Picasso, sur la carrière étrange de Gaudi…

Ah oui, ce n’est pas vraiment donné — mais quel bonheur. Magistral.

#106

Mais au fait, je n’ai pas parlé d’une lecture que je viens de faire pour un éditeur — une purge intitulée Children of Amarid, par David B. Coe.

Les « Enfants d’Amarid » en question sont des mages — des hommes et des femmes aimés et honorés par leur peuple, qui parcourent continuellement le pays au service de leurs prochains: services, protection, guérison, conseils… Ce sont également eux qui, dans ce pays nommé Tobyn-Ser, et en l’absence d’un gouvernement centralisé, servent à faire le lien entre les villages, les villes et les campagnes. Les prêtres du culte du dieu principal, Arick, ont également un rôle gouvernemental, dans un équilibre fragile mais permanent avec les mages. En cela, Tobyn-Ser apparaît comme une sorte d’utopie semi-rurale et uniquement dotée d’une basse technologie. Les mages dans leur ensemble sont officiellement nommés « the Order ». Pas besoin d’aller loin dans ce roman pour le découvrir: c’est rédigé noir sur blanc en pages 5 & 6.

Autrefois fondé par le bon Amarid, the Order recrute régulièrement des nouveaux membres — apprentis dont le premier pas consiste à établir un lien avec un animal (un familier, donc), généralement un aigle ou un faucon. Jaryd, le personnage central du roman, devient très tôt un « Hawk-Mage » et l’on nous sous-entend durant tout le bouquin qu’il va devenir un mage très très important. Le roman débute par une scène de violence contre-nature pour cette société: un père amène son jeune fils pour une partie de pêche, ils croisent un mage, le saluent — et sont aussitôt attaqués par son aigle, qui tue le père!

En fait, il s’agit d’un avant-goût de l’offensive lancée par le seigneur d’un pays lointain, le Lon-Ser. Des mercenaires déguisés en mages se répandent dans tout le pays en semant la terreur, afin de brouilelr l’image bénéfique de l’Ordre. D’ailleurs, un des vrais mages de l’Ordre est certainement un traitre. Des rumeurs prétendent qu’en fait ces événements déstabilisateurs annonceraient le retour de Theron, le compagnon d’Amarid, autrefois chassé de l’Ordre pour avoir contrevenu aux directives bénéfiques du gentil Amarid… (vous ai-je aussi dit qu’Amarid était ‘achtement sympa?)

Bref: le grand méchant millénaire est de retour, comme d’habitude, et il n’est pas content. Et le jeune apprenti magicien est appelé à un grand destin, également comme d’habitude. Ce n’est pas de la fiction, c’est de la photocopie: quoique ce livre soit fort correctement écrit, et les portraits bien brossés, souvent assez touchants, je n’ai éprouvé qu’un lourd ennui à cette lecture, tant on est dans le bon gros cliché bien usagé — on pourrait marquer ce gros livre au sceau d’un « Eddings Tolkien Bullshit » certifié… C’est du Grimbert écrit en anglais, quoi.

En plus, pour répéter sans vergogne la critique émise par un reviewer américain, il y a vraiment ici des erreurs idiotes: comment croire une seule seconde que le bon peuple habitué depuis des siècles à aimer & faire confiance aux mages de l’Ordre, va en peu de semaines abandonner son utopie & son calme. Tout Tobyn-Ser cède presto à la parano antimages: c’est absurde, comme si les cathos allaient immédiatement abandonner le catholicisme sous prétexte q’un sosie du Pape commettrait des cambriolages au fin fond de l’Arizona.

Children of Amarid est un bouquin atrocement banal; totalement, irréversiblement dénué d’intérêt. Même dans le sous-genre ô combien pâlichon & trop fréquenté de la fantasy pseudo médiévale j’ai déjà lu pas mal de petites choses bien meilleures… Une seule interrogation pour moi: mais comment fait-on pour écrire un tel pavé sans mourir de lassitude?