#70

Dreamblog, la suite…

Amateur de fantasy comme je le suis, je suppose qu’il était inévitable que je fasse quelques rêves de fantasy. Il y en a deux dont je me souvienne. Des fragments, en tout cas…

Une fois, j’étais avec un de mes collègues, sur un chemin de campagne au milieu des champs de blé — de douces collines portant sur leurs ondulations les grandes tiges blondes & dodelinantes [faut croire que mon « moi onirique » n’a jamais entendu parler des recherches agronomiques tendant à réduire la hauteur des blés afin de supprimer le plus possible de paille! ;-)]. Mais… nous étions pourchassés par un dragon! Un énorme machin lézardoïde volant, sombre, grandes ailes de chauve-souris, pattes griffues & menaçantes, qui se mit soudain à piquer sur nous! Je bousculai Dom pour le faire tomber en dehors du chemin, dans l’herbe du talus, et nous ayant raté le dragon remonta dans une grande bourrasque d’air déplacé, après avoir labouré le chemin de ses griffes colossales — nous fûmes éclaboussés de sable.

Une autre fois, je me tenais devant une vaste plaine (une sorte de toundra), le dos contre un mur de pierre beige. Au-dessus de moi s’élevait une grande cité médiéval(isant)e, peut-être byzantine (vague souvenir de dômes brillants), colossale, qui s’étendait sur & au-delà de l’énorme rempart au pied duquel je me tenais. Je sentais sous mes doigts la rugosité de la pierre, et sa chaleur diffusait dans mon dos à travers ma chemise. Le ciel était très orageux, de lourds nuages rougeoyants, des masses obscures sur l’horizon & de grands éclairs qui martelaient la plaine. J’étais à la fois le dos à la muraille (les pieds solidement plantés dans le sol de terre battue, avec sur ma droite un autre mur, celui-là le pan d’une immense rampe en pierre qui montait en pente douce jusqu’aux portes de la cité), & loin de là, capable de contempler toute la cité dans sa gloire dorée, illuminée qu’elle était par les rayons du soleil d’orage. Quand brusquement un géant se profila sur la plaine, un grand homme trapu, cheveux bruns bouclés, chaussé de bottes (genre de celles du Chat botté, vous voyez, avec le bord retourné), visage fermé, poings serrés, qui avançait en courant avec de très larges enjambées, le sol de la plaine tremblait sous ses pas, il venait vers moi — mais je n’avais pas peur, je savais être tout petit par rapport à lui, et de fait le géant ne me regarda pas, il grimpa toujours avec ses larges enjambées sur l’immense rampe & pénétra dans la cité.

#69

To live in a city is to live in a community of people who are strangers to each other. You have to act on hints and fancies, for they are all that the mobile and cellular nature of city life will allow you. You expose yourself in, and are exposed to by others, fragments, isolated signals, bare disconnected gestures, jungle cries and whispers that resist all your attempts to unravel their meaning, their consistency. […] The city, our great modern form, is soft, amenable to a dazzling and libidinous variety of lives, dreams, interpretations.

(Jonathan Raban, Soft City)

#68

Toujours au sujet des « villes rêvées », l’une des choses les plus épatantes qui me soit arrivé lors d’un rêve fut d’y être presque conscient de ce qui se passait. Je sais que certaines personnes sont supposées savoir diriger leurs rêves — pour ma part, hélas, je n’ai pas cette faculté de « rêves lucides ».

Sauf une fois: je me trouvais dans une belle ville assez champêtre, française & provinciale, pleine de petits jardins & de places ombragées, dominée par un grand coteau dans lequel grimpait de larges escaliers de pierre beige. Un château s’étendait sur une colline au pied du coteau — muraille grise, grands arbres, belles demeures blanches serrées autour du parvis du pont-levis… En redescendant du château vers la ville, je remarquai d’abord une petite place qu’il me semblait avoir déjà vu — lorsque je réalisai qu’il s’agissait d’un coin de Roanne. Du vrai Roanne!

Et en le comprenant, il me vint soudain à l’esprit que je me trouvais dans l’un de mes rêves de ville. En continuant à descendre la petite rue sur laquelle pesait les hautes frondaisons des bouleaux, je me dis qu’il y avait décidément beaucoup de monde, aux terrasses des cafés, ou tout simplement assis dans l’herbe, papotant, buvant, tout le monde très relax, une ambiance de vacances, d’été. C’est en débouchant au bout de l’allée bordée d’arbres, à l’angle d’un carrefour qui ouvrait sur un pont au-dessus de la rivière (très large, style la Loire à Tours), que je pris conscience pour la seconde fois d’une donnée importante de l’univers où je me trouvais: bien sûr! me dis-je. Il y a beaucoup de oisifs, parce qu’en fait nous sommes dans une utopie. Et d’ailleurs, je fis quelques pas de plus vers le pont qui faisait le gros dos devant moi — et de l’autre côté, dominant le quartier sur la rive d’en face, des collines portaient les silhouettes caractéristiques d’éoliennes. Une écotopie! me redis-je, ravi, le coeur content. J’allai m’asseoir à la terrasse d’un café, là, au bord du quai — et je me réveillai alors.

#67

Et en parlant de villes oniriques… Mon quartier a en ce moment, la nuit venue, un caractère assez inhabituel. Il semblerait que l’éclairage public d’une bonne portion du 3e arrondissement soit en panne (depuis plus de quinze jours: c’est fou!), et donc, dés que la nuit tombe, ne restent pour éclairer cette partie de la ville que les frontons brutaux des magasins, les enseignes luisantes, le tremblement cathodique de la nouvelle pub géante ornant la façade du centre commercial, les phares blancs des voitures, la lueur bleue de l’intérieur des trams, les petits feux bleu ou rouge encastrés le long des voies ferrées dudit tramway…

Rentrer du boulot présente donc, en ce moment, un charme étrange & séduisant… Celui d’une ville mangée d’ombre (alors que le Lyon by night est d’ordinaire noyé de lumière), éclairée chichement & anarchiquement, où des éléments habituellement invisibles acquièrent une beauté subite (par exemple, les immenses escaliers du nouvel immeuble de bureau contre la voie de chemin de fer), où les trottoirs sont de longs espaces d’encre, où le ciel nocturne retrouve une présence…

Du relief: c’est ma principale impression. Alors que la lumière orangée des lampadaires gomme d’habitude les différences, émousse les choses, les alternances actuelles de clair & d’ombre sculptent un quartier soudain tiré du quotidien banal.

J’adore!

#66

Dans l’univers mis en scène par Charles de Lint, les rêves occupent une place de choix. Car the Otherworld est une sorte de dimension parallèle à la nôtre, d’où non seulement proviennent certaines créatures mythiques, et où peuvent se rendre (physiquement) les êtres doués de magie — mais où également, la plupart des humains se rendent (oniriquement) lorsqu’ils dorment. C’est le domaine des songes, construit & habité autant par ce que rêvent les hommes que par les créatures féeriques (cf. en français la nouvelle « Le Paradis des Livres de monsieur Truepenny » — in Les sentiers de la Faërie, alias Yellow Submarine n°129).

C’est un thème qui me séduit tout particulièrement. Parce que je me souviens très souvent & très clairement de mes rêves. Parce qu’il m’est arrivé d’en utiliser la matière pour des nouvelles. Bref: parce que la vie onirique ne m’est pas étrangère, qu’elle me parle, me concerne.

Cet « autre monde » des rêves, j’essaye de l’approcher dans certaines de mes nouvelles — celles que je décris comme relevant d’un « fantastique soft », faute de meilleure définition. Je le nomme l’Autre Côté. Ainsi, dans « Un ange sur le banc » (in Étoiles Vives n°6). Et dans de nombreuses autres nouvelles — je ne cesse d’en écrire, dans ce cycle-là: cf. bientôt « Les fantômes du canal » (in l’antho sur les Templiers qui doit sortir chez Rafaël de Surtis), ou « Volage » (à paraître in la revue québécoise Solaris). Des nouvelles où l’Autre Côté n’est qu’entrevu, un but, une quête — chaque texte est un fragment d’une même approche. Mais viendra le moment où il me faudra mettre directement en scène cet Autre Côté, bien sûr. J’ai aussi entamé un roman sur ce thème… Et en attendant, j’entasse ces nouvelles, j’en commence tout le temps d’autres, les termine lentement, dans le désordre — en songeant vaguement qu’un jour, sans doute, j’en aurai assez pour constituer un vrai recueil. Peut-être ne devrais-je pas tant m’éparpiller, pas tant faire trente six choses à la fois: j’ai souvent l’impression de n’avancer sur rien… Mais impossible de faire autrement: si je débute des tas de nouvelles, c’est pour ne pas en perdre le fil, ne pas oublier ce dont j’avais eu l’idée. Je connais la médiocrité de ma mémoire! L’autre jour, comme ça, j’ai eu la surprise de découvrir dans mon ordi tout un long début de nouvelle — que j’avais tout à fait oublié d’avoir écrit. Ce n’est qu’après pas mal de cogitation que je me suis souvenu: j’avais rêvé quasiment la nouvelle complète, et m’étais levé un peu plus tôt que d’habitude, le matin venu, afin de vite commencer à l’écrire. Puis j’étais parti au boulot, & l’avais oublié… Je pense avoir à peu près retrouvé le cheminement de cette nouvelle, et suis en train de la continuer.

D’ordinaire, je rêve de villes. Je veux dire: pas tout le temps, mais très fréquemment. Peu importe le « scénario » de ces rêves — j’y suis dans une ville, et celle-ci a un rôle central dans la vie de mes songes. Nombreuses sont « mes » villes, et quoique je ne sache pas « diriger » mes rêves, j’ai la chance (?) qu’ils soient parfois récurrents, ou du moins qu’ils se recoupent quelque peu — je suis déjà revenu à plusieurs reprises dans (plus ou moins) la même ville rêvée…

Il y a cette petite ville étagée sur une haute colline très abrupte, où les pavillons années trente s’étagent les uns au-dessus des autres, on peut presque descendre la ville en courant sur les murs des jardins, un vrai labyrinthe… Et tout là-haut, sur la place au sommet, vaste, le ciel est grand, bleu. Parfois un cirque s’installe sur la place, ou bien un marché. Une fois, je m’en souviens, j’ai descendu quelques marches au flanc de la place, les immeubles bas forment comme une couronne autour de cet espace culminant, et au bas de l’un d’eux est une boutique d’aquariums et de poissons exotiques.

Il y a également ce Bordeaux-Londres immense où j’ai tant d’appartements, & des bouquinistes favoris; il y a ce Pontoise-Angers aux monuments encombrants et à la fête foraine abandonnée; il y a ce Limoges le long d’un fleuve sombre; il y a ce Lyon-Montpellier à la Saône coincée entre deux coteaux de roche claire, aux passerelles jetées au-dessus de l’eau, & au château de Fourvière dominant un quartier médiéval partiellement ruiné; il y a ce Toulouse-Los Angeles au bord d’un océan aux eaux si froides et au sable si chaud… Et puis tous les autres, cet Angoulème au centre commercial abandonné; ce La Rochelle partiellement inondé; ce Toulon de pierre ocre caché dans une étroite vallée, sa gare comme écrasée au milieu des falaises formées par les grands immeubles; cette banlieue de nuit à laquelle je n’accède que par des jardins escarpés et en logeant les terrasses et façades de maisons endormies; ce village de montagne sous des collines de lavande; cette gare à la fois sombre et vaste d’où parfois je pars…

Ces rêves de villes sont ceux que je préfère: j’en sors bien souvent en pleine forme, content de vivre… Ce ne sont pas des cauchemars, mais des rêves heureux, des aventures passionnantes.

J’aime les villes, il est donc bien normal que je les rêve, n’est-ce pas docteur?

En y réfléchissant un peu, je me rend compte que « mes » villes sont souvent très escarpées… Tout comme, bien entendu, la cité de Spica que j’ai mis en scène dans mon premier roman (Des ombres sous la pluie) et que je continue à explorer dans les suivants (en chantier!). Pas étonnant que j’ai tant aimé San Francisco: tout y est ou presque, les collines, les architectures diverses, peu de bâtiments hauts et donc un grand ciel libre au-dessus de la ville, et puis la Baie, la respiration de l’océan…