#25

Je ne cesse d’être enthousiasmé par l’intelligence & la passion du site Endicott Studio, qui me semble être sur le web le site qu’il faut connaître lorsque l’on s’intéresse à la fantasy, aux mythes, aux contes de fée, au réalisme magique, et tutti quanti. Dirigé par la grande dame de la fantasy américaine contemporaine, Terri Windling (éditrice, anthologiste, peintre & autrice — pas forcément dans cet ordre), le Endicott Studio fonctionne comme une véritable revue, avec mise à jour complète tous les deux mois. S’y trouvent à la fois des études littéraires (sur les 1001 nuits, les contes de fées français, le rêve américain, etc.), des nouvelles, des poèmes, des expos d’art, des conseils de lecture… En résumé: toute une précieuse nourriture de l’esprit, axée sur les légendes & les littératures de l’imaginaire (en anglais of course).

Et si vous lisez mon blog, c’est peut-être parce que la correspondance est une forme de communication qui vous intéresse… Parmi les textes fascinants offerts par Endicott Studio, se trouve notamment la correspondance de l’autrice Midori Snyder (« Into the Labyrinth: A Writer’s Journey »), à l’époque où elle travaillait sur son roman Les Innamorati (traduit en France chez Rivages). Un témoignage à la fois attachant & passionnant, sur une « tranche de vie » d’écrivain.

#24

Tout chaud: La théorie du chaos par Pierre Schelle, éditions Delcourt. D’un papillon qui fait voler un peu de pollen au Japon, comment parvenir à une presque-apocalypse en Amérique du Nord? Une illustration surprenante & originale de certains thèmes de la théorie du Chaos, en une superbe bande dessinée qui ose être à la fois muette et en N&B. Un récit graphique étonnant, à découvrir — et une belle idée de SF, au final.

#22

A Scientific Romance, par Ronald Wright (Anchor, 1997).

Imaginez: Londres, la plus grande cité d’Europe, n’est plus que ruines, marais, lianes et chaleur. Entre la moiteur du climat et la montée des eaux, la région de Londres est devenue un marécage, où la flore des Kew Gardens a tout envahi en lieu et place de la végétation tempérée; où les animaux échappés du zoo de Londres ont proliféré. Péniblement, David remonte d’abord jusqu’aux Docklands — il fait connaissance d’une femelle puma noire, qu’il parvient à amadouer. Arrivé à Londres proper, il en explore les ruines incroyables & impressionnantes, après s’être installé dans la Tour. Archéologue de formation, il recherche (et nous fait suivre dans son récit) des traces suceptibles de lui expliquer comment Londres en est arrivé là.

En 1999, David Lambert reçoit d’un de ses anciens profs d’archéologie une note énigmatique signée H.G. Wells, prétendûment retrouvée dans les papiers du grand écrivain britannique et que son testament demandait à ne pas être ouvert avant la dernière année du siècle. Le prof a pris cela pour un canular et transmet à David uniquement parce que celui-ci est un spécialiste en “victoriana” (artefacts et culture de l’ère Victoria). David est d’ailleurs conservateur d’un petit musée d’objets technologiques victoriens, installé dans l’ex-gare de St Pancras (un bâtiment gothique colossal qui, dans la réalité, est à l’abandon). H.G. Wells explique avoir participé aux expériences de son amante Tatiana sur la nature du temps. Il raconte comment Tatiana (dont l’Histoire n’a pas gardé de trace) a fabriqué une machine à explorer le temps — réellement. Programmée pour aterrir en 1999, date à laquelle elle supposait que la technologie temporelle serait déjà devenue banale.

David retrouve l’ancienne écurie (mews) où logeait Tatiana, et la loue, dans l’espoir à la fois farfelu et désespéré de voir la machine bel et bien arriver. David est un homme tourmenté, mal dans sa peau, que l’amour de sa vie (Anita, une belle et capricieuse égyptologue) a abandonné depuis longtemps, qui n’a plus de contact avec son ancien ami Bird, aucun ami à Londres, même plus de famille depuis que son oncle de Chelsea est décédé.

Tout le récit est fait de la voix même de David: il s’agit visiblement d’une sorte de testament laissé derrière lui, pour son copain Bird. Le récit, à la première personne du singulier bien entendu, est réaliste, chaleureux, David s’y attache tout autant à se souvenir de ses aventures amoureuses avec Anita (qui sortait auparavant avec Bird) qu’à décrire son attente de la voyeuse temporel.

La machine à explorer le temps arrive – mais sans la voyageuse: il ne reste plus à sa place que ses vêtements, en tas, encore tièdes, comme si elle s’était évaporée à l’arrivée.

A Scientific Romance est constitué de plusieurs parties successives. Si la première s’adresse à Bird, les autres s’adressent à Anita. David a découvert qu’Anita est morte brusquement, de ce qui semble être la maladie de Kreuzfeld-Jacob. Et David commence à tomber malade lui aussi — des faiblesses qui le laisse incapable de bouger, etc. Maladie ou dépression Déboussolé, David part dans le futur — au plus loin que la programmation de la machine le permet, avec le vague espoir de retrouver la voyageuse disparue à cette date-buttoir.

Il partira ensuite, sur les autoroute couverts d’une herbe mutante tuant tout autre végétation, vers Edinbourg puis vers le Loch Ness, à la recherche des derniers survivants de l’humanité.

Ce roman est époustouflant, la comparaison qui me vient tout de suite à l’esprit est Replay de Ken Grimwood (chez Points Seuil): même utilisation d’un thème qui semble hyper-évident et que l’auteur renouvelle totalement, même approche tenant plus de la littérature « classique » que de la science-fiction. Si l’on ajoute à ça un sens de l’humour bien britannique, des options politiques plutôt sympathiques (écologiste, en particulier), un style aussi fluide que chaleureux, une histoire future des hommes réaliste et poignante, des images vraiment fortes… C’est le bonheur. Rarement une fin du monde aura été décrite avec une telle humanité, une telle empathie, un tel lyrisme. D’autant que la prose de Ronald Wright n’est pas toujours conventionnelle: en parfait reflet de l’état mental du narrateur, elle peut parfois partir dans des monologues, dans des délires, dans des dépressions, dans de l’érudition (jamais pénible, sur la SF victorienne ou sur l’archéologie)… La fin, ouverte, est étrangement satisfaisante dans sa douce amertume.

#21

Notes éparses sur idéologie & littératures de l’imaginaire… C’est du jeté rapidos sur le papier (virtuel, le papier), ‘scuzez du décousu des propos…

Je disais l’autre jour avoir été déçu par Reconquérants de Johan Heliot, alors que j’avais beaucoup aimé son précédent roman, La Lune seule le sait. But why?

C’est une question de traitement « politique » de l’intrigue. Pour moi, il n’y a de littérature vraiment intéressante (au sens de « qui m’intéresse moi, AMHA ») que la littérature concernée par le présent, par le social, par la « vie de la cité » (sens premier du mot « politique »). C’est ce qui fait dire à certains amateurs de science-fiction, tel Roland C. Wagner par exemple (un des auteurs qui m’intéressent le plus, ceci dit en passant), que la SF trouve une bonne part de sa force, de son intérêt, dans le fait qu’il s’agit du genre parlant le mieux du présent. Well, je ne suis pas (plus) d’accord avec ce point de vue — on trouve dans toutes les littératures des oeuvres, par larges pans, qui parlent du présent avec brio. Et ce, y compris en fantasy, n’en déplaise aux snobs obtus genre Gérard Klein (qui écrivit un jour que « La Fantasy est une littérature faite par des ignorants pour des ignorants et dont le niveau de problématique est nul. » Je tiens cette phrase pour l’une des grandes réussites humaines, en matière d’imbécilité prétentieuse). De plus, un autre élément me semble nécessaire, dans l’alchimie d’une littérature qui me touche: l’humain. Et ça, la SF en a souvent été singulièrement dépourvue — trop d’auteurs de SF ne traitent leurs personnages que comme de simples vecteurs de leur intrigue, sans humanisme, sans psychologie…

La Lune seule le sait a une manière (trop rare) de faire du steampunk une manière de « revisitation uchronique » d’idéologies séduisantes — quoique jamais appliquées (applicables?) de manière satisfaisante dans la réalité. Oh bien sûr, Johan Heliot semble parer d’une bonne dose de romantisme l’idée de l’anarchisme communard. Mais c’est l’exercice de style qui veut ça, pas vraiment l’auteur: Johan écrit un roman « à la manière de » l’époque. En fait, on comprend bien dans sa postface qu’il ne se leurre pas vraiment sur les Communards (cf. les massacres commis par les Communards à la fin de la Commune). Simplement, il illustre leurs théories d’une manière empreinte de l’idéalisme et du lyrisme de l’époque… Et en tant que matière à fiction, les convictions anarchistes sont d’un souffle puissant, d’une beauté séduisante.

J’avais trouvé dans La Lune seule le sait le même souffle utopiste et touchant de naïveté (hélas) que dans Freedom & Necessity de Steven Brust & Emma Bull. Encore inédit en France, cet énorme roman est situé aux débuts du communisme, en Grande-Bretagne à l’époque de Marx & Engels. Freedom & Necessity est un bouquin génial et incroyablement culotté (quoiqu’un peu trop long, avouons-le). Typique de la démarche des Young Trollopes dont je parlais dans mon précédent blog (ah, ah, tout est lié!). Des personnages forts, aux destins complexes et imprévisibles (donc réalistes), alliés à un contexte idéologique important: là se trouve l’une des bonnes recettes pour une littérature populaire & de qualité, m’sieurs-dames! 😉

Dans la réalité, m’ont toujours frappées par leur naïveté les personnes se réclamant de l’anarchie (des militants de la Fédération Anarchiste) que j’ai pu rencontrer. L’idée est belle, oui, mais je la juge par trop irréaliste pour ne serait-ce que « suspendre mon disbelief » (!) assez longtemps pour faire semblant d’y croire — dans la réalité. Dans la fiction, je veux/peux marcher! Si, bien sûr, l’on sépare l’anarchisme au sens strict du courant libertaire au sens plus large… J’ai (tout comme Johan Heliot) une tendresse certaine pour des rebelles indomptables comme Marius Alexandre Jacob ou Jules Bonnot, mais trop d’entre eux ont sombré dans l’extrémisme, l’intolérance, l’aveuglement, la tuerie… Je parviens à les comprendre, mais les excuser? L’atroce pression de leur société a broyé ces hommes, les a conduit aux pires extrémités. D’une généreuse utopie, ils ont basculé dans la plus complète noirceur (sur Jules Bonnot, lire En tout cas pas de remords de Pino Cacucci).

Dans La Lune seule le sait, Johan Heliot utilise la SF pour faire effectuer à ses personnages une trajectoire inverse — il ne s’agit certes que de fiction, mais ça demeure assez exaltant, et cela permet de réfléchir un peu.