#2444

En dépit des ondées, hier ressentant le besoin de faire une pause après un marathon de cinq jours pour boucler les 400 pages du grrrros essai pour Mnémos (réédition d’un livre sur la science-fiction que j’avais fait avec Raphaël Colson il y a quelques années, retravaillé et complété, à sortir en avril), hier donc, je sortis de chez moi, ouiiii. Je me suis donc promené mi à pied mi à tram, en essayant de ménager mon dos coincé et crispé, au bord du lumbago. Il y a pas mal d’années de cela, j’avais fait à Londres une petite folie : je m’étais acheté un parapluie. Ah mais non, pas n’importe lequel : un pépin de chez James Smith & Son. Robuste et garanti à vie. Eh bien, je ne l’avais jamais autant utilisé que depuis que je suis à Bordeaux. Et en repartant du café où je venais de faire connaissance de mes consœurs de chez Mirobole, je remarquai avec amusement que la dame devant moi s’abritait sous un parapluie blanc et bleu frappé du nom de Mollat, l’über librairie locale. Quand on vous dit qu’il pleut, à Bordeaux ! La grande librairie vend même des parapluies à son nom !

La déception fut tout de même un peu de ma randonnée : je voulais aller voir le nouveau quartier New York, sur lequel j’avais lu un article dans un mag d’archi auquel je suis abonné. Las : alors que l’architecte évoquait une fusion douce des espaces publiques et privés, le résultat dans le réel est bien différent. Une immense grille fermée et tout autour de la résidence des petits mots paranoïaques semés de « interdiction », « sécurité », « fermeture ». Et le nouveau quartier de Bordeaux Maritime, également vu dans le même magazine quelques mois avant n’est pas mieux : bouclé, cadenassé, on n’entre pas. Ce nouvel urbanisme éco-machin érige dans la ville des bastions bourgeois qui, de toute leur hauteur, toisent avec morgue les petites maisons populaires qui les entourent. Il a sale mine, l’urbanisme contemporain à la sauce Juppé.

#2443

Ce matin vers 6h30, soudaine insomnie. Me pelotonnant du côté frais du lit, j’écoute la maison et la ville. Une marche de l’escalier craque, le cliquetis des griffes d’un chat qui descend pianote doucement. À côté de moi, un autre chat souffle tranquillement. Au dehors un jappement lointain, un seul. Une brève sirène. Le vent se lève, la pluie tombe en un vibraphone qui joue des tuiles, du bois et du vasistas. Après l’averse, le roulement de la rumeur urbaine semble devenir légèrement plus distinct. À peine une brume sonore, rien d’autre, avant qu’une nouvelle pluie ne cingle le toit.

#2442

Le retour des aventures d’André face aux mystères insondables de la nature… Plein de bruit dehors, je sors pour une fois dans le jardin (un espace que je dois encore m’approprier, le temps pluvieux m’en ayant empêché jusqu’alors), je lève les yeux… Ooooh! des vols de canards, plein plein plein de vols de canards, passant très haut sur le bleu du ciel en formations en V ou en X ou en griboullis parce que les canards ne savent pas bien écrire… Le tout dans un raffut de cancanages (cancanements? non, le correcteur orthographique n’en veut pas non plus), c’était saisissant, fascinant. Je n’avais jamais vu ça, à Lyon la ville n’est pas survolée par des migrations aviaires…

Bon il paraît qu’en fait c’était des grues. Mais c’était bien quand même.

#2441

C’est la faute à Franquin : j’ai un fort faible pour le design et l’architecture des années 50-60 du siècle dernier. Les villas modernistes des Pirates du silence, les fauteuils de chez Spirou, les vases et lampadaires de chez Modeste, la Turbotraction, les créations intégrales de Zorglub… Franquin était un esthète parfaitement inscrit dans son époque. C’est donc avec un plaisir certain que j’ai vu naître ces dernières années la mode du « vintage », portant la déco et le mobilier fifties-sixties (et seventies aussi, pour faire bonne mesure) aux devantures des brocanteurs et poussant à des rééditions de modèles de ces décennies. Soudain, on peut de nouveau acheter du design 50-60, et j’en profite. Je pousse même la perversion jusqu’à apprécier l’architecture de ce temps, qui commence à être réévaluée, mais le travail à faire pour cela demeure considérable. Depuis les atroces années 80, il est devenu de bon ton de dénigrer les créations des trois décennies précédentes, et c’est un réflexe de mépris profondément inscrit dans le « bon goût » ordinaire.

Que penserait alors la bonne dame de la Poste qui, tout à l’heure, m’expliquait combien le bureau du boulevard Bosc est atroce, « on croirait un bâtiment soviétique » me disait-elle, « et il y a de l’orange partout ! », si elle savait combien la mode est au « vintage » et combien l’orange n’a rien d’une maladie fâcheuse ? Je l’ai vu, ce bâtiment, justement, et il aurait mérité d’être rénové et rendu encore plus dans toute sa déco sixties. Au lieu de quoi la Poste a fait construire un nouveau bâtiment un peu plus loin, dont j’espère au moins qu’il est architecturalement un peu inspiré, pas une bête boîte grise sans caractère. Mais c’est bien ce qui lui déplaît, à la postière : le caractère sixties, les traits saillants de la déco de cette époque. Et tandis que chacun de déplorer la bouche en cœur les destructions autrefois du patrimoine Art nouveau, c’est tout à fait gaillardement que l’on continue d’abattre le patrimoine 50-60 et 70, comme si durant ces trente années tout n’avait que désastres à oublier et vilipender.

En chemin vers cette Poste de Bègles (flambante neuve et sans aucun caractère, la gentille « conseillère pro » doit aimer), j’ai remarqué quelques enseignes qui, un jour ou l’autre, seront détruites, typiquement le genre de choses qu’il faudrait pourtant songer à sauvegarder. J’aime particulièrement ces enseignes d’un commerce disparu, celui de la photo. Et une fois de plus le réflexe franquinien prend le dessus, éveillant en moi des souvenirs du photographe de Champignac dans les Petits formats.

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#2440

Enchevêtrement des aiguillages et des caténaires, le fatras technologico-fascinant d’une emprise ferroviaire l’œil ne peut suivre toutes ces lignes. Chaque fois que je passe devant la voie, à deux pas de chez moi, je suis sous le charme. Il y a quelque chose dans les trains et les voies ferrées d’intrinsèquement captivant, ce sont des espaces où friche industrielle et mouvement du voyage se mêlent, l’immobilité et la vitesse, le silence et le grondement. Sorti à l’instant juste pour déposer du courrier dans la boîte aux lettres de l’autre côté du pont, je suis resté encore un moment à contempler ce spectacle, et à savourer la délicieuse sensation d’étrangeté que je ressens à me trouver là, dans une nouvelle vie, dans un nouveau décor.

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