Ces derniers temps, pour des raisons que j’expliquerai peut-être un jour sur cette page, ou pas, je réfléchis beaucoup en termes de maisons, de logis, d’endroits à vivre et d’endroits où travailler. Et d’étapes, également. Pour moi ce blog, c’est comme une maison aimée mais peu fréquentée pour le moment, une résidence secondaire. De temps en temps il me faut y venir ouvrir les fenêtres, aérer un peu tout ça (effacer les masses de commentaires indésirables), et chaque fois je m’y sens bien, j’aime y revenir. Mais il y a un temps pour tout et ces mois-ci ne sont pas le temps du blog, apparemment. Rien de grave, bien au contraire, j’ai plutôt un sentiment de légèreté, de tranquillité, où la petite douleur lancinante de la solitude ne me « tire » que le soir, mais dans l’ensemble je me sens plutôt en accord avec moi-même. Ah, comment mon amie Christine m’a-t-elle définie cela l’autre jour, elle a eu une jolie formule ? Oui, voilà : une « fatigue guillerette de bon aloi ». Plutôt réconcilié avec mon propre corps, aussi, que l’âge fait considérablement changer. Il est un peu plus de minuit et dans la nuit au dehors bat légèrement une fine pluie. J’entends aussi, tout aussi légèrement, un souffle de vent et à l’instant le woush du passage d’une auto. Je lis énormément (rien de nouveau à cela), je regarde des tas de documentaires architecturaux (la longue série Grand Designs de Kevin McCloud), et le jour je travaille. Une entrée ici ou là pour le troisième Dico féerique, pas mal d’articles en retard, des relectures, la gestion quotidienne, quelques visites du graphiste Sébastien. Une vie calme.
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#2409
Longtemps je n’ai pas réalisé que certains verbes en usage dans ma famille ne relevaient pas du vocabulaire français. C’est en m’exilant dans cette portion lointaine et inconnue de la France qu’est le sud-est en général et Lyon en particulier, que j’ai vraiment réalisé ce que mon langage ordinaire comportait d’éléments issus purement du tourangeau. Ce qui est drôle, car je n’ai jamais habité en Touraine, la patrie de mes aïeuls — j’ai passé le plus clair de ma jeunesse en banlieue parisienne. Mais ces verbes s’inscrivent dans la tradition familiale et s’avèrent bien pratiques, recouvrant des actions que les verbes du français ordinaire n’atteignent pas. Considérez par exemple le fait d’être enchifrené — se sentir comme un chiffon froissé, un classique du rhume par exemple. La fenêtre qui ferme mal se met lorsqu’il y a du vent à bredaquer — à cogner vaguement. Dans la casserole sur le feu, l’eau se met à fretasser — quand les bulles bruissent avant le bouillir. Des étourneaux décollent en masse puis vont se rejuquer plus loin. Tournant de-ci de-là dans l’appartement, je m’occupe vaguement, je range un truc, j’en déplace un autre : je bousine — l’action de faire sans rien faire, peut-être le plus beau des verbes tourangeaux ! Et puis, fatigué, je vais m’épastrouiller dans un fauteuil, surtout si je ne suis pas bien rouchu (pas avoir la forme). Un goût en plus de l’acide, du sucré ou de l’amer : arse (astringent). Ajoutez à tout cela un simple objet, un caco (un récipient — la tête de mes copains bordelais un jour que j’ai utilisé ce mot), et vous aurez fait le tour du principal de mon vocabulaire « annexe », si précieux. Avec le plus beau, je trouve, dans sa claire construction d’origine latine : coupant un citron l’autre midi, j’en ai éperjuté partout — éclabousser du jus. Et encore, d’autres mots me reviennent : un garçon et une fille, ce sont un drouillé et une drouillère, par exemple.
Lors de mes études à Bordeaux, j’avais un peu étudié le vocabulaire bordeluche, pour un cours de linguistique. J’en ai hélas tout perdu, en dehors du « ça daille » (ça fait suer — plus bien entendu la chocolatine, le pain au chocolat, et la poche, le sac). Mais j’aime cet enrichissement de la langue française qu’apportent les vocables locaux — Flaubert après tout osait bien enrichir sa prose de quelques mots venus du normand. Ah tiens, une chose que je n’ai pas précisée, c’est qu’avec l’accent tourangeau, les verbes ci-dessus cités ne se prononcent pas comme ils s’écrivent : un re se prononce eur et un de se prononce eud. Donc bredaquer se prononce « beurdaquer », par exemple.
Effet sans doute de l’âge et de mes déjà 27 années d’exil lyonnais, loin de mes racines familiales et de jeunesse (la Touraine, l’Anjou, le Bordelais), je suis plus que jamais sensible à ces mots comme aussi à ces paysages, pierre blanche et toits d’ardoise, Lyon est fort belle (et le « yonnais » très sympa, que l’on n’entend hélas plus du tout), la Provence est très attirante, le Beaujolais est de toute beauté… mais ce n’est pas chez moi, de fait.
#2408
Je viens de lire la dernière bédé de Davodeau et je suis heureux, ce mec me met en joie. En fait, quand j’apprécie une bédé, finalement, le plaisir est double: à la fois la jubilation esthétique que je peux ressentir en aimant/admirant un tableau, par exemple, et le bonheur littéraire que l’on me raconte une bonne histoire, comme dans un roman. En cela, la bande dessinée est (enfin, peut être) un art majeur.
Plaisir également de constater que les producteurs de la série Hercule Poirot ont eu la belle idée de tourner « Dead Man’s Folly », le troisième épisode de cette ultime saison, à Greenway House, la maison de vacances d’Agatha Christie dans le Devon. Plus que deux épisodes à venir encore, snif.
Je n’ai guère de bons souvenirs de mon grand-père maternel, mais il faut convenir tout de même que je lui dois, fortuitement, la découverte d’Agatha Christie. Ma famille se trouvait chez lui, près d’Albi, et la cuisine de son épouse était si épouvantable (vous connaissez les films d’horreur? Eh bien, avec elle c’était la cuisine d’horreur) que j’en avais choppé une crise de foie carabinée. Barbouillé, fatigué, désireux de ne pas bouger, je me cloitrais donc dans une pièce servant de bibliothèque, où trônait ô miracle de la lecture agréable : une édition intégrale, blanche et grise, des Agatha Christie. En quelques jours je dévorais l’essentiel des Poirot et des Marple — et le premier ne m’a plus jamais réellement quitté. Je suis fier du livre que j’ai consacré avec Xavier Mauméjean à ce personnage si singulier, Hercule Poirot, une vie, je le crois très complet et complètement original, bref j’en suis fier. Pour moi Poirot a existé, finalement, je me suis pris au jeu de la collection « Bibliothèque rouge » et en viens presque à croire à son existence, tant entre Mrs Christie et Mr Suchet cet étrange petit Belge a acquis d’épaisseur, d’effet de réel. Et je vais même vous avouer quelque chose : je n’ai jamais lu le dernier roman. Je n’avais pas envie de voir mourir Hercule — c’est donc Mauméjean qui s’est chargé de ce passage dans notre bio. Alors bien sûr je regarderai le dernier épisode, mais ça va être avec le cœur lourd.
#2407
En réécoutant il y a quelques mois une chanson de Malicorne, je m’étais dit que, vu le mépris de la culture officielle pour les littératures de genre que je défends, je pourrais plaisamment adopter la devise : « Je suis éditeur de sornettes ». Le week-end dernier pour le 10e anniversaire des Moutons électriques, j’ai constaté une absence totale des fonctionnaires de la culture (Région, Drac, Arald), ils ne se sont pas déplacés et n’ont pas même mis un mot pour répondre à nos invitations ; mais nous avons eu un sujet à la télé, par contre (Fr3), tourné lundi dans nos bureaux : si ce n’est pas une bonne preuve du fait que je suis « éditeur de sornettes », ça, hein ?
Mais non, je ne suis point grognon, plutôt serein même. Après tout et grâce à l’aide de mes trois stagiaires successifs depuis juin — oui, moi aussi je me mets à exploiter du petit personnel (merci Thibaut, Hippolyte et Éléonore)— j’ai remonté la pente du retard et suis quasiment à jour sur toutes les tâches ovines. Je vais donc pouvoir me concentrer sur mes autres retards : les articles et bouquins que je dois écrire ! C’est fou, on est déjà fin octobre. On passe de la chaleur et des jours longs à la piqûre du froid et à la nuit très tôt. Je ne vois pas le temps passer, et n’ai pas encore acheté le moindre cadeau pour Noël, moi qui d’ordinaire suis prêt des mois à l’avance. Sacrebleu.
#2406
Trois années, seulement : ce fut tout le temps que j’habitai à Bordeaux, durant mes études. Mais cela suffit à faire de moi un amoureux de cette ville, au point que de passer un week-end à Bordeaux me fait l’effet d’une sorte de trouble, l’impression de marcher sur mes propres traces, de revenir à ma jeunesse. Je connais encore assez bien le nom des rues, des quartiers et des monuments, je n’ai rien oublié du plan de la ville, j’ai même lu quelques ouvrages sur son histoire. Pourtant Bordeaux a changé, de cité fuligineuse, couleur suie, elle s’est faite toute blonde, propre et aérée. Pour leur donner une petite idée du Bordeaux de mes années étudiantes, j’ai fait passer Justine Niogret et Jean-Philippe Jaworski, samedi, par un coupe-gorge des quais qui demeure encore dans son encre. Des quais ouverts, maintenant, et que sillonnent des tramways anthracites, il s’agit finalement de la dernière trace de ce noir du Bordeaux d’antan.
La tête légère, donc, avec une certaine sensation de vertige, je me suis efforcé de me replacer dans Bordeaux, que faire coïncider son présent avec mon passé. De toute manière, je m’y sens toujours « chez moi » : les larges pierres, les maisons basses (ces « échoppes » qui me tentent tant et depuis si longtemps), les toits d’ardoise, voilà qui me parle, tandis qu’à Lyon, bien que j’y réside depuis vingt-sept années déjà, je ne me suis jamais réellement senti en terre familière : les bâtiments immenses qui font de chaque rue un canyon, les toits de tuile rouge qui ondulent sous ma fenêtre, le crépis multicolore des façades, rien de tout cela ne me dit « racines ». Comme elle est étrangement capricieuse, cette sensation d’appartenance.
En dépit de la pluie intermittente, élément météorologique typiquement bordelais somme toute, j’ai donc arpenté, seul ou en compagnie de Patrick Marcel, un véritable amoureux de sa ville, les ruelles du quartier St Pierre, les abords de St Michel en travaux et des Capucins toujours populaires, la Victoire et le cours Pasteur, le quartier de Nansouty et celui du Palais Gallien, les quais de St Jean aux Quinconces. Il m’a amusé aussi de faire faire un bref tour à Jaworski, le soir après la rencontre chez Mollat : jouer au guide touristique permet de se remémorer des trajets et de faire remonter à la mémoire des anecdotes.
Et puis, voir tous ces copains, Loïc, Patrick, Laurent, Nico, Hippo ; faire un peu connaissance de Justine au long d’une heure de papotage devant la gare ; se promener dans un beau parc de Cenon au matin dominical ; traverser deux fois le nouveau pont Chaban-Delmas (le « pont baba », me dit Patrick), de nuit puis de jour ; faire quelques restau ; passer un moment humide mais amusant au Jardin public ; regarder les nouvelles statues ; examiner la portail en rénovation de la cathédrale… Tout cela réchauffe le coeur. Petite nature, comme toujours, j’en suis revenu un peu moulu, un peu dolent, mais la vie quotidienne reprend, avec l’arrivée prochaine d’une nouvelle stagiaire, le travail, les rendez-vous, cette existence à la fois très casanière et plutôt chargée.