Lecture toujours : dans le temps, je m’étais entiché d’un nouvel auteur britannique de fantasy, Paul Kearney, qui avait aligné trois romans étonnants, où chaque fois l’on passait de ce monde à un autre, c’était original, inventif… Et puis l’auteur commença une série de fantasy avec de la guerre et des royaumes, et j’ai laissé tomber : franchement, je n’ai plus du tout envie de lire de la fantasy classique étrangère, car à quoi bon ? Les auteurs francophones sont devenus largement aussi bons que les anglo-saxons — et sans doute meilleurs, au moins stylistiquement —, ma dose de fantasy classique je la trouve chez Platteau, Jaworski, Dau etc. Ma fantasy en anglais, je veux qu’elle soit différente de ce que je lis et publie déjà en français, tant qu’à prendre d’autres plaisirs de lecture. Bon, comme de bien entendu les trois beaux romans de Paul Kearney ne furent jamais traduits, tandis que ses séries paraissaient chez nous, chez des « publieurs » (les éditeurs qui ne créent rien). Et puis petit miracle, Kearney l’an passé est revenu brièvement, le temps d’un roman, à ses anciennes amours : The Wolf in the Attic se passe à la fin des années 1920 à Oxford, on croise Lewis et Tolkien mais surtout, une petite fille grecque et des gitans étranges, un jeune loup-garou, plein de mystères, et c’est superbement écrit ; j’ai pensé un peu à du Graham Joyce. Gageons que les « publieurs » ne le traduiront pas.
Archives de catégorie : Lectures
#2591
En pointillé, je relis du Brautigan, j’ai depuis ma jeunesse une certaine attirance pour les Beatniks, Kerouac et Brautigan en tête. Pourtant, je me heurte toujours à une donnée historique : leur machisme et leur homophobie. En ces années 50-60 américaines, même des mecs aussi ouverts qu’eux sont culturellement dans une homophobie aussi banale, aussi courante, que l’anti-sémitisme pouvait l’être dans les décennies précédentes. C’est leur désagréable versant « petite frappe ». Au début du Général sudiste, Brautigan plaisante d’ailleurs sur un « rich queen » comme auparavant l’on aurait moqué les riches juifs, j’imagine. Enfin, malgré tout son Privé à Babylone est toujours aussi extraordinairement brillant. Burroughs je l’ai moins lu… Les Garçons sauvages m’avait sidéré sexuellement, tout jeune, quand même, et lui pour le moins n’était pas homophobe mais clairement pédé !
#2590
L’autre jour, un excellent camarade a cité un hommage à un écrivain gay venant de décéder et dont je n’avais jamais entendu parler, Mark Merlis. So, guess what? Je viens de lire Man About Town de Mark Merlis. Et je ne suis pas entièrement certain de savoir qu’en penser. Stylistiquement, c’est ordinaire, pas désagréable mais sans touche particulière. L’intrigue à proprement parler ne démarre que vers la page 160. Et tout ceci est… subtil, très en demi-teinte, un peu gris même, avec un protagoniste pas réellement sympathique, mou et hésitant, qui bosse sans états d’âme dans les milieux gouvernementaux de Washington — dont on obtient à la marge un tableau peu reluisant, fait d’incompétence et d’absence de marqueurs moraux ; je suis persuadé que ce ne serait pas mieux niveau français, bien sûr. Ce qui m’a fait continuer ma lecture, ce sont ces ruminations sur l’âge et l’identité gay, finalement au cœur de ce roman. Un peu comme lorsque j’avais lu Michael Tolliver Lives d’Armistead Maupin, la tendresse et le tonus en moins. Une lecture un peu triste, pas mal introspective et pas entièrement satisfaisante, dirai-je. Chez nous un tel roman aurait une couverture beigeasse. Souvent la littérature « blanche » me fait l’effet de grisaille, comme le ciel ce matin.
#2587
Bonheur (de lecture) absolu : je termine lentement Summerlong de Peter S. Beagle, quel délice. Son seul roman depuis une bonne dizaine d’années. Une sorte de Théorème de Pasolini qui serait revu par Brautigan et imbibé de fantasy… Touchant, subtil, fort. Un vraiment grand auteur, que sa rareté et la singularité de son inspiration ont condamné à être trop peu connu, il est d’ailleurs de nos jours uniquement publié outre-Atlantique en « small press », et peu traduit en France bien sûr (en dépit des efforts fait à une époque, je me souviens qu’il avait même été invité aux Utopiales). En septembre, Charles de Lint publie (en auto-édition) son premier roman également depuis une dizaine d’années. Hâte.
#2585
Face aux monceaux de livres que j’ai en retard de lecture, pourquoi lire si vite le prochain Mauméjean, ne me demandez-vous pas ? Eh bien, c’est que c’est un ami, mais plus encore, j’ai écrit plusieurs essais avec lui — les bio de Holmes et de Poirot qu’en janvier, avec ma bio solo de Lupin, la collection de poche Hélios va rééditer. Je viens juste de boucler les trois fichiers. Et lorsque Mauméjean, mon excellent camarade Xavier, sort un nouveau roman (La Société des faux visages) je suis curieux, très curieux. Curieux de savoir quelle « machine » il a fabriqué et de voir comment elle fonctionne. D’autant que la veine qu’il explore depuis maintenant trois romans n’est guère éloignée de ce qui motiva nos biographies. Les commentateurs germano-pratins, jamais à cours d’inculture, ont récemment forgé l’étiquette d’exofiction pour les plus ou moins bio romancées, les vies réinventées, ce genre de choses — pour la fiction, quoi. Alors avançons que Mauméjean est le roi de l’exofiction, et pas depuis peu. Avec Alma il semble avoir de plus trouvé son éditeur idéal, des petits formats élégants, sobres à la française, et cette fois il propose un titre fort mystérieux, une énigme très étrange, une histoire bien folle. C’est étonnant combien ces « exofictions » mauméjeanesques fonctionnent bien pour moi, alors qu’elles se situent en dehors de mes propres sentiers lus et battus. Je ne saurai dire exactement pourquoi, je ne me prétend pas « critique », il y a cette documentation subtilement glissée (touchant du doigt presque son versant essayiste), il y a cette sécheresse de style (moi qui aime le lyrisme), il y a cet étonnant intellectualisme de concept allié à une tendresse pour ses protagonistes (cette fois Houdini, Freud et Jung), cet imaginaire de l’étrange, du freak, du tordu, curieusement plus souvent chaud que sombre. Drôle de type, Mauméjean. Je l’aime bien.