#2102

Et tous les journaleux de parler de la « surprise » Montebourg. Comme d’habitude ils sont les seuls surpris, bien entendu. Les gens sont méchants: on leur répète qu’il faut voter pour Hollande et une majorité vote pour Aubry ou pour Montebourg, vraiment la démocratie directe c’est terrible pour tous ces pauvres commentateurs.

Deux semaines bien chargées à venir pour moi, avec moult déplacements. Un colloque d’ethnobotanique (!) puis un week-end en Provence, une semaine à Paris (je pensais qu’il s’agirait de vacances, mais en fait j’ai plusieurs rendez-vous) puis un week-end en Bretagne. Hop, hop. Tiens, je ne sais plus, vous ai-je dit que les Moutons électriques ont un blog, maintenant?

#2101

De façon régulière, mon travail m’impose des « coups de bourre », des semaines extrêmement chargées — pour plein de raisons, toutes différentes, mais le résultat demeure le même. Enfin, une nouvelle de ces périodes un peu rudes vient de s’achever. Cette fin d’année devrait être assez calme: respiration! J’ai commencé à vraiment beaucoup lire (ou relire) pour la bio d’Hercule Poirot, sur laquelle mon camarade Mauméjean bosse déjà depuis un moment et d’arrache-pied. Nous sommes censés la rédiger courant janvier. Des tonnes d’essais, bien sûr, mais aussi des fictions: un Agatha Christie hors-Poirot mais fort bon, The Sittaford Mystery, deux Nicholas Blake, quelques nouvelles de Wodehouse, et enfin je me mets aux Lord Peter de Dorothy L. Sayers, avec grand plaisir…

Un peu travaillé aussi pour moi-même, et fais du tri dans l’ordi, un peu aussi. Lu ou relu les nombreux et excellents récits que mon paternel rédige sur l’histoire familial. Lu l’espèce d’autobio/scrapbook de Melvil Poupaud, souvent touchant, parfois irritant — acheté notamment pour une photo de son grand-père Yves (je n’ai jamais rencontré Melvil bien que nous soyons cousins — enfin, la seule fois où je l’ai rencontré il devait avoir 3 ou 4 ans ! — mais je conserve une grande tendresse pour ses grands-parents maintenant disparus). Humeur introspective. Notamment retrouvé cette photo de moi-enfant, allez-y, riez. C’était chez ma marraine, dans la campagne angevine. Années soixante.

#2100

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité ; et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme une divinité suprême. »

Friedrich Nietzsche, Aurore – Réflexions sur les préjugés moraux, 1881

#2099

J’ai déjà dit ici combien je suis « accro » aux bédés. Et outre le flot des lectures distrayantes, de temps à autre il y a un ouvrage qui me bouleverse, me captive, me marque fortement. Bien souvent, il ne s’agit pas de bédés à grand spectacle, de trucs d’aventure ou de travaux intellos, mais de récits intimistes sur des gens ordinaires, des oeuvres comme sait en faire Rabaté, par exemple, ou Davodeau. Et il y a quelques temps, j’avais acheté un gros et grand pavé, Portugal de Cyril Pedrosa (collection « Aire libre »).

Je suis attiré de longue date par la « patte » de Pedrosa: dès ses débuts, Ring Circus, son dessin m’avait séduit. Je l’avais donc suivi ensuite sur Shaolin Moussaka et la Brigade fantôme, mais les récits en étaient gentiment couillonnoux, un peu infantiles, et dans le dernier cas les ellipses et la structure franchement médiocres. Autant dire que, pour être chaque fois attiré par le style de Pedrosa, ses choix de narration me décevaient systématiquement — sauf dans le petit mais très joli Trois ombres, une superbe fable. Et puis là, dès les premières images aperçues dans je ne sais quel support de promo, je m’étais dit « oh oh, c’est beau ». J’attendais donc Portugal, l’ai vite acheté… et ai un peu traîné pour le lire, débordé que j’étais. Cette période de speed étant passée, je me suis plongé entre ces pages.

Ma vue étant ce qu’elle est — c’est-à-dire, très mauvaise — et avec la vieillerie en plus, je n’aime plus lire des bédés à la lumière électrique. Les vibrations lumineuses de ces fichues nouvelles ampoules n’arrangent d’ailleurs rien, en général. Je ne lis donc des bédés que le matin, littéralement collé contre la fenêtre de la cuisine. Et parfois, cela ne suffit pas: certains dessins très touffus, ou certains types de mise en couleur, me donnent envie de mieux et plus plonger dans la page… Auquel cas, je retire mes lunettes (!) et scrute chaque case avec mon « bon » oeil, mon oeil gauche qui de près s’est mis à bien voir avec l’âge. Et Portugal est une oeuvre que j’ai ainsi scrutée de près, absolument captivé par la vivacité de ce trait, les jeux incroyables de la couleur, une approche esthétique qui m’a véritablement happé. Quant au récit, qu’en dire… Un copain m’a sorti l’autre jour que c’était le genre de bédé où il ne se passe rien, oué, c’est vrai, rien de plus que dans un film d’Assayas ou dans un roman de Modiano, ce « rien » si précieux qui est une émotion. Car ému j’ai été, remué et attendri, par la justesse du propos, la beauté de la narration. Apparemment l’auteur a mis deux ans à réaliser son ouvrage et celui-ci est en grande partie autobiographique, eh bien c’est réussi, une tranche de vie vibrante, infiniment touchante.

#2098

L’idée en provenait, bien sûr, d’une conjonction d’éléments. En particulier de The Game, la pratique des amateurs de Sherlock Holmes consistant à tout étudier du point de vue de l’existence réelle, historique, de leur héros ; et de là, de la collection que Francis Valéry avait brièvement lancé chez un éditeur-escroc, la collection Héros où j’avais d’ailleurs publié alors ma première étude sur Arsène Lupin — et où je devais faire celle sur Sherlock Holmes, mais le projet me fut raflé sous le nez au profit d’un opuscule mal fagoté et presque illisible, par la grâce dudit éditeur-escroc. Enfin bref. En agitant des idées pour la création des Moutons électriques, j’avais très vite conçu celle d’une série d’études biographico-biblio sur de grands mythes de la littérature policière et populaire, série pour laquelle Xavier Mauméjean trouva en définitive le nom de Bibliothèque rouge — bel hommage à la Verte et à la Rose de nos enfances, et au rouge des crimes.

Le concept s’est rapidement construit, avec tout d’abord deux volumes, sur Holmes et Lupin, encore assez télégraphiques dans le style mais déjà bien copieux, qui eurent bonne presse et s’épuisèrent prestement. Puis en étoffant un peu le style, le concept s’équilibra dès le troisième tome, sur Hercule Poirot, et nous embauchâmes quelques collaborateurs pour apporter leurs plumes et leurs éruditions à cette somme en construction. Peu de chroniques dans la presse, globalement — évoquer les grandes figures du roman à énigme n’est sans doute pas assez dans le vent — mais la collection marcha bien, s’imposa comme un pilier de la maison. Quelques volumes ne virent finalement jamais le jour — le Tarzan parce l’auteur abandonna en cours de route, le Routabille parce qu’il n’y avait apparemment pas assez de matière, le Juge Ti parce que l’auteur n’en écrivit jamais une seule ligne —, mais enfin, ce sont peu à peu 19 volumes qui s’alignèrent, avec leur beau dos d’un rouge bordeau et leur riche iconographie intérieure.

Après ces quelques années, je n’étais plus tout à fait satisfait du Holmes, par ailleurs épuisé depuis longtemps. Et à en discuter avec mon complice, le professeur Mauméjean, et alors que nous envisagions avec regret une fin prochaine de notre collection, un renouvellement du concept se fit très naturellement jour. Ce sont les nouveaux Bibliothèques rouges qui paraissent maintenant: pas de simples rééditions, mais des textes entièrement réécrits, nouveaux, et dont l’orientation est désormais absolument biographique. Le concept renouvelé étant donc de nous concentrer sur l’écriture de bio « comme des vraies », plus fouillées et profondes que jamais. Établir la bio de Holmes, de Lupin (qui vient juste d’arriver), de Poirot (qu’on écrit en janvier) ou de Tarzan (sur laquelle Alexandre Mare travaille actuellement), comme l’on établirait une bio de Monet, de Churchill ou de Camus. Et comme Xavier m’exposait sa brillante idée, dans ma tête naissait déjà l’image d’un beau pavé blanc, le plus épais possible et faisant foin de l’illustration de couverture que certains libraires nous reprochaient: une bio littéraire avec un look de bio littéraire, pour de bon. Au point que nous avons même réduit le rouge du dos à une élégante bande, et que l’iconographie se concentre en quelques cahiers sur papier couché.

Alors voilà: Arsène Lupin, une vie, mon nouvel opus (comme il est à la mode de le dire), vient d’arriver — le livreur m’a même réveillé, ce matin. Lupin, encore? Eh oui, et du neuf, un point de vue renouvelé, approfondi, un travail contextuel encore plus important, avec quelques nouvelles découvertes et élucidations en prime… On y croisent aussi des gens comme Sherlock Holmes, Raffles, le voleur de Darien, Georgette et Maurice Leblanc, l’empereur Guillaume II, Oscar Wilde, Fantômas, Rouletabille, Marcel Proust, Claude Monet… Et tant qu’à faire, ce travail m’a donné de nouvelles pistes, tout un concept voisin, afin de poursuivre la collection: la Bibliothèque rouge a encore de très beaux jours devant elle, je vous le promets.