#2092

Pour être un lecteur boulimique (et peut-être de ce fait?), j’ai des habitudes de lectures très variables. Ma seule constante, en définitive, c’est sans doute la lecture de bédés et de comics. En ce moment je suis très Batman, par exemple. Pour le reste, la prose, vraiment tout est très variable. Plein d’essais, mais les romans ça va ça vient. Au mois d’août, j’ai essayé de me surprendre moi-même… Je veux dire par là: de retrouver le chemin des romans, que j’ai tendance à un peu négliger ; et de lire des choses qui ne seraient pas forcément de mes choix naturels.

Ainsi, comme je faisais un peu de rangement dans mes bibliothèques et descendais des bouquins à la cave (j’y suis régulièrement obligé, afin de ne pas mourir étouffé sous le papier), je me suis dit qu’il serait distrayant d’essayer de relire une saga de fantasy archi-classique — les David Eddings. J’ai donc attaqué la Belgariade, lue et aimée autrefois. Lecture amusante, légère, pas de la haute littérature mais un traitement astucieux de l’ensemble des poncifs post-Tolkien, servi par une langue soutenue. Seulement, après des pages et des pages de péripéties un peu convenues et d’expéditions à rallonge, la suite m’est tombée des mains — le second cycle n’est en effet qu’une redite du premier, ce que l’auteur justifiait de manière très amusante dans la logique interne de son propre univers, ce qui donne à réfléchir de façon intéressante sur la structure de ce type d’univers de « BCF », m’enfin quand même, ça allait bien: hop, les dix volumes sont à la cave.

En même temps, contraste s’il en fut, je lisais Proust. En avançant lentement dans ces phrases touffues et (trop) longues, où l’on passe d’un segment à l’autre d’une hilarante moquerie des salons mondains, avec un point de vue grinçant et cynique, à d’interminable jérémiades de cette chochotte de narrateur, franchement exaspérant dans ses hésitations sans fin. Il y a donc des passages superbes (et quasi impressionnistes, le plus souvent), d’autres fort ennuyeux, des changements de niveau fort curieux, et dans tout cela tout de même plein de belles choses ou de petites curiosités — le tout terriblement daté me semble-t-il, nombre de passages se lisent plus comme un témoignage historique que comme un récit littéraire. Enfin, je continue, quelques pages chaque soir ou presque. Et suis heureux, tant il est vrai que l’état d’esprits « bibliothèque rouge » ne me quitte presque jamais, d’avoir trouvé chez Proust un passage pouvant expliquer certains aspects d’Arsène Lupin, et un autre prouvant (!) que le Comte de Paris et la scandaleuse Mme Swan (l’ex Odette de Crécy) se croisèrent un jour en Ruritanie…

Et puis quoi d’autre? Eh bien, des livres qu’on m’a offert: un Jules Lermina envoyé par Alexandre Mare, qui débute fort bien mais que je n’ai pas encore fini (du vieux roman feuilleton, donc) ; un recueil d’Emmanuel Bove donné par Xavier Mauméjean et dont j’avais déjà lu deux des courts romans. J’avoue n’avoir guère de goût pour cette littérature grise et désenchantée, je retrouve chez Bove la même tristesse que chez Gadenne et Calet que j’avais lus autrefois ; la même très belle langue, aussi, bien sûr, qui m’a tout de même soutenu dans cette lecture ; et puis en fin de recueil un vrai bonheur: Bécon-les-Bruyères, très grinçant portrait d’une banlieue, un vrai texte psychogéographique sur un sujet spécialement dérisoire. Enfin, lu Graal Flibuste de Robert Pinget, que venait de m’offrir Timothée Rey. Un récit d’aventure exotique revu façon Ailleurs de Michaux, pays imaginaires, très étrange texte, poétique, un peu fou et un peu désuet à la fois.

Au programme maintenant: me replonger dans l’Angleterre des années 1920 à 1950, afin de préparer la prochaine biographie de la Bibliothèque rouge, Hercule Poirot, une vie. Mon co-auteur Xavier Mauméjean y travaille déjà depuis un moment et a fait un nombre étonnant et réjouissant de découvertes. Rédaction prévue pour janvier, d’ici là je dois me replonger dans ces époques, dans des tas d’essais — et aussi dans quelques romans évoquant le Blitz, en particulier. Auparavant, je viens de lire une vieille mais excellente histoire de l’impressionnisme (John Rewald, 1955) pour étudier la manière de construire certains futurs volumes de la collection, auxquels je cogite actuellement (une nouvelle manière de développer notre concept). Par conséquent, cette immersion dans une autre époque ne sera pas un dépaysement, simplement le prolongement d’un de mes modes favoris de travail.

#2090

Outre divers rendez-vous, agréables ou pas, ce bref passage parisien fut aussi l’occasion d’aller crapahuter dans Charonne et Belleville — certains vont à la montagne, moi je grimpe à Télégraphe. J’avais déjà passablement exploré ces lieux lors d’une promenade avec mon camarade Nicolas, en vue du BR sur Malaussène, mais cette fois j’ai bénéficié du regard aiguë d’un indigène passionné, monsieur Alexandre Mare. Je découvris donc des coins presque de campagne, d’autres typiquement provinciaux d’aspect, de belles perspectives, et de monter, et de descendre, à ne plus savoir où je me trouvais. Une parfaite dérive psychogéo, quoi. Avec comme unique regret que tout Paris était alors imprégné plus encore que d’ordinaire d’une délicate odeur d’égouts, lou pescadou lou pas fraichou. Le soir où j’allai manger à la cantine japonaise avec mes frangins habituels, c’en était presque incommodant, et dans le pub ensuite ces remugles se mêlaient à ceux de l’encaustique et du fish-and-chips, le tout assez écœurant. Not quite glamourous.

#2089

Un désavantage d’un voyage parisien, c’est ce que je me retrouve très rapidement en manque de thé. Car j’ai renoncé à commander du thé dans les bistros français, ce que l’on nous sert n’étant généralement qu’un atroce Lipton Yellow, corrosif et, je le soupçonne, radioactif. À défaut, et parce qu’il faut bien siroter quelque chose lors des pauses bistro, j’ai cherché un pis-aller: je déteste le café et ne digère pas le chocolat, je commande donc un « grand crème » (c’est-à-dire un café crème, en langage parisien). Le premier de mon séjour, à Maison-Alfort, fut délicieux. Tous les suivants furent médiocres. La plupart des cabaretiers ne comprennent visiblement pas la signification du mot « crème » dans un grand crème. Ils mettent donc du lait, pouah, alors qu’avec de la crème, réellement, c’est si bon. Et comme de juste le grand crème le plus infect que je bus fut près des Champs-Élysées, à un prix double de partout ailleurs. Logique.

#2088

Une des choses que j’aime à Paris, c’est sa provincialité. Je veux dire: Paris est si grande qu’elle peut se permettre d’avoir encore une foultitude de petits commerces comme autrefois, qui n’existent presque plus en province… Par exemple les quincailleries, les marchands de couleur, le spécialiste des colles (!) près des arches de la Bastille, le réparateur de matelas que je viens de voir de l’autre côté du jardin d’où décolla la première montgolfière… Ou bien encore, dans une petite rue près de la station Charonne, cette boutique d’outillage. Dans sa longue vitrine se montrent de beaux outils à la fonction inconnue de moi, objets abstraits pat conséquent, dont le métal brossé luit doucement sous des manches de bois. Le tout bien net, appelant le regard sur leurs découpes et leurs lames. Une composition blond et acier.